Introduction Il y a de/ja\ quelques sie/cles qu`un prince nomme/ Schah-Baham re/gnait sur les Isles. Il e/tait petit-fils de ce magnanime Schah-Riar, de qui l`on a lus les grandes actions dans les Mille et une Nuits, et qui entre autres choses, se plaisait tant a\ e/trangler des femmes et a\ entendre des contes: celui-la\ me$me qui ne fit gra$ce a\ l`incomparable Sche/he/razade qu`en faveur de toutes les belles histoires qu`elle savait. Soit que Schah-Baham ne fu$t pas extre$mement de/licat sur l`honneur, soit que ses femmes ne cou- chassent point avec leurs ne\gres, ou (ce qui est pour le moins aussi vraisemblable) qu`il n`en su$t rien, il e/tait bon et commode mari, et n`avait he/rite/ de Schah- Riar que de ses vertus et de son gou$t pour les contes. On assure me$me que le recueil des contes de Sche/- he/razade, que son auguste grand-pe\re avait fait e/crire en lettres d`or, e/tait le seul livre qu`il eu$t jamais daigne/ lire. A quelque point que les contes ornent l`esprit, et quelque agre/ables, ou quelque sublimes que soient les connaissances et les ide/es qu`on y puise, il est dan- gereux de ne lire que des livres de cette espe\ce. Il n`y 7 a que les personnes vraiment e/claire/es, au-dessus des pre/juge/s, et qui connaissent le vide des sciences, qui sachent combien ces sortes d`ouvrages sont utiles a\ la socie/te/, et combien l`on doit d`estime, et me$me de ve/ne/ration aux gens qui ont assez de ge/nie pour en faire, et assez de force dans l`esprit pour s`y de/vouer, malgre/ l`ide/e de frivolite/ que l`orgueil et l`ignorance ont attache/e a\ ce genre. Les importantes lec#ons que les contes renferment, les grands traits d`imagination qu`on y rencontre si fre/quemment, et les ide/es riantes dont ils sont toujours remplis, ne prennent rien sur le vulgaire, de qui l`on ne peut acque/rir l`estime qu`en lui donnant des choses qu`il n`entend jamais, mais qu`il puisse se faire honneur d`entendre. Schah-Baham est un exemple bien me/morable de l`injustice des hommes a\ cet e/gard. Quoiqu`il su$t l`ori- gine de la fe/erie, aussi bien que s`il eu$t e/te/ de ces temps-la\, que personne ne connu$t plus particulie\re- ment le ce/le\bre pays du Ginnistan et ne fu$t plus instruit sur les fameuses dynasties des premiers rois de Perse, et qu`il fu$t sans contredit l`homme de son sie\cle qui posse/da$t le mieux l`histoire de tous les e/ve/nements qui ne sont jamais arrive/s, on le faisait passer pour le prince du monde le plus ignorant. Il est vrai qu`il narrait avec si peu de gra$ces (chose d`autant plus de/sagre/able qu`il narrait toujours), qu`il e/tait impossible qu`il n`ennuya$t pas un peu, surtout n`ayant jamais pour auditeurs que des femmes et des courtisans, personnes qui, commune/ment aussi de/li- cates que superficielles, s`attachent plus a\ l`e/le/gance des tours, qu`elles ne sont frappe/es de la grandeur et de la justesse des ide/es. C`est sans doute d`apre\s ce que l`on pensait de Schah-Baham dans sa propre cour, 8 que Scheik-Ebn-Taher-Abou-Farai%ki, auteur contem- porain de ce prince, nous l`a de/peint dans sa grande histoire des Indes tel qu`on va le voir ci-dessous. C`est a\ l`endroit ou\ il parle des contes. Schah-Baham, premier du nom, e/tait un prince ignorant et d`une mollesse acheve/e. On ne pouvait pas avoir moins d`espirit, et (ce qui est assez ordinaire a\ ceux qui par cet endroit lui ressemblent), on ne pouvait pas s`en croire davantage. Il s`e/tonnait tou- jours de ce qui est commun, et ne comprenait jamais bien que les choses absurdes et hors de toute vrai- semblance. Quoiqu`en tout un an il ne lui arriva$t pas une seule fois de penser, a\ peine en tout un jour lui arrivait-il de se taire une minute. Il disait pourtant de lui modestement, qu`a\ l`e/gard de la vivacite/ d`es- prit, il n`y pre/tendait pas, mais que pour la re/flexion, il ne croyait as avoir son pareil. Aucun des plaisirs qui sont de/pendants de l`esprit ne touchait le Sultan: tout exercice, quel qu`il fu$t, lui de/plaisait, et cependant il n`e/tait pas de/so|euvre/. Il avait des oiseux, qui ne laissaient pas de l`amuser beaucoup; des perroquets qui, gra$ce aux soins qu`il prenait de leur e/ducation, e/taient les plus be$tes per- roquets des Indes, sans compter des singes quxquels il donnait une assez grande partie de son temps; et ses femmes qui, apre\s tous les animaux de sa me/na- gerie, lui paraissaient fort propres a\ le divertir. Malgre/ de si grandes occupations, et des plaisirs aussi varie/s, il fut impossible au Sutan d`e/viter l`en- nui. Il n`y eut pas jusqu`a\ ces contes fameux, objets perpe/tuels de son e/tonnement et de sa ve/ne/ration, et dont il e/tait de/fendu sur peine de la vie, de faire la critique, qui a\ force de lui e$tre connus, ne lui fussent 9 devenus insipides. Il les admirait toujours, mais il ba$illait en les admirant. L`ennui enfin le suivait jusque dans l`appartement de ses femmes ou\ il passait une partie de sa vie a\ les voir broder et faire des de/cou- pures: arts pour lesquels il avait une estime singu- lie\re, dont il regardait l`invention comme le chef- d`o|euvre de l`esprit humain, et auxquels il voulut enfin que tous les courtisans s`appliquassent. Il re/compensait trop bien ceux qui y excellaient, pour qu`il y eu$t dans tout l`Empire quelqu`un qui les ne/gligea$t. Broder ou de/couper, e/taient alors dans les Indes les seuls moyens d`arriver aux honneurs. Le Sultan ne connaissait aucune autre espe\ce de me/rite ou du moins ne doutait pas qu`un homme, qui avait de pareils talents, n`eu$t a\ bien plus forte raison tous ceux qu`il faut pour e$tre un bon ge/ne/ral, ou un excel- lent ministre. Pour prouver a\ quel point il en e/tait persuade/, il avait e/leve/ a\ la place de premier Vizir un de ces courtisans de/so|euvre/s, de ceux qui ne sachant a\ quoi employer leur temps, le passent a\ ennuyer les rois de leur pre/sence, et re/ciproquement a\ s`ennuyer de la leur. Celui-ci, qui avait e/te/ longtemps confondu dans la foule, se trouva, heureusement pour lui, un des premiers de/coupeurs du royume, lorsqu`il plu$t a\ Schah-Baham de re/ve/rer la de/coupure, et sans e$tre comme beaucoup d`autres oblige/ de faire des brigues, ne dut qu`a\ la supe/riorite/ de ses talents l`honneur e/clatant de de/couper aupre\s de son mai$tre, et la pre- mie\re place de l`empire. Entre toutes les femmes du Sultan, on distinguait la Sultane-Reine, qui, par son esprit, faisait les de/lices de ceux qui, dans une cour aussi frivole, avaient encore le courage de penser et de s`instruire. Elle seule y 10 connaissait et y soutenait le me/rite, et le Sultan lui- me$me osait rarement n`e$tre pas de son avis, quoi- qu`elle n`approuva$t ni ses gou$ts, ni ses plaisirs. Il se contentait, lorsqu`elle le raillait sur ses singes et sur ses autres occupations, de lui dire qu`elle e/tait caus- tique, de/faut que les sots ne manquent jamais de trouver aux gens d`esprit. Un jour Schah-Baham e/tant avec toute sa cour dans l`appartement de ses femmes ou\ il regardait de/couper avec une attention incroyable, et ne pouvant cepen- dant vaincre l`ennui qui l`accablait: -Je ne m`e/tonne point, dit-il en ba$illant, si je m`endors: nous ne disons mot. Oh! je voudrais de la conversation, moi! -Eh! de quoi voulez-vous qu`on vous parle? demanda la Sultane. -Que sais-je? reprit-il. Suis-je fait pour deviner cela? Ne suffit-il pas que je veuille qu`on me parle de quelque chose, sans que je sois encore oblige/ de dire ce que je voudrais qu`on me di$t? Savez-vous bien que vous n`avez pas a\ beaucoup pre\s tant d`esprit que vous vous croyez? que vous re$vez plus que vous ne parlez, et qu`a\ cela pre\s de quelques bons mots, que les trois quarts du temps je n`entends seulement pas, je bous trouve on ne peut pas plus ste/rile? Pensez- vous, par exemple que si la Sultane Sche/he/razade vivait encore et qu`elle fu$t ici, elle ne nous fi$t pas d`elle-me$me, et sans en e$tre prie/e par ma tante Dinar- zade, les plus beaux contes du monde? Mais vraiment, a\ propos d`elle, je pense une chose! Quelque me/moire qu`elle eu$t, il est impossible qu`elle ait retenu tous les contes qu`elle avait appris; que quelqu`un ne sache pas pre/cise/ment ceux qu`elle avait oublie/s; qu`on n`en 11 ait pas fait depuis elle, ou qu`actuellement me$me on n`en fasse pas. -Cela n`est pas douteux, Sire, dit le Vizir, et je puis assurer Votre Majeste/, que non seulement j`en sais, mais que j`ai me$me le talent d`en faire de si bizarres que ceux de feu Madame votre grand-me\re n`ont rien qui les puisse surpasser. -Vizir, Vizir, dit le Sultan, c`est beaucoup dire! Ma grand-me\re e/tait une personne d`un rare me/rite. -En effet, s`e/cria la Sultane, il en faut beaucoup pour faire des contes! Ne dirait-on pas, a\ vous entendre, qu`un conte est le chef-d`o|euvre de l`esprit humain? Et cependant quoi de plus pue/ril, de plus absurde? Qu`est-ce qu`un ouvrage (s`il est vrai tou- tefois qu`un conte me/rite de porter ce nom), qu`est- ce, dis-je, qu`un ouvrage ou\ la vraisemblance est toujours viole/e, et ou\ les ide/es rec#ues sont perpe/tuel- lement renverse/es; qui, s`appuyant sur un faux et frivole merveilleux, n`emploie des e$tres extraordi- naires et la toute-puissance de la fe/erie, ne bouleverse l`ordre de la nature et celui des e/le/ments que pour cre/er des objets ridicules, singulie\rement imagine/s, mais qui souvent n`ont rien qui rache\te l`extrava- gance de leur cre/ation? Trop heureux encore, si ces mise/rables fables ne ga$taient que l`esprit, et n`allaient point, par des peintures trop vives, et qui blessent la pudeur, porter jusques au co|eur des impressions dan- gereuses? - Propos de Caillette! dit gravement le Sultan. Grands mots qui ne signifient rien! Ce que vous venez de dire a d`abord l`air d`e$tre beau; il saisit, il faut l`avouer; mais avec le secours de la re/flexion, il est impossible que... Au fond, il ne s`agit ici que de savoir 12 si vous avez raison, et comme je voulais vous le dire, et que je viens de le prouver, c`est ce que je ne crois pas: car ce n`est pas pour faire le bel esprit, assu- re/ment. Mais puisqu`un conte m`a toujours amuse/, il est clair qu`il faut qu`un conte ne soit pas une chose si frivole. Ce ne sera certainement pas a\ moi qu`on fera croire qu`un Sultan peut e$tre une be$te. D`ailleurs, c`est-a\-dire par parenthe\se, il est tout aussi clair qu`une chose merveilleuse, j`entends par la\ une de ces choses... que je dirais bien, si c`e/tait de cela qu`il fu$t question... mais parlons de bonne foi: que nous importe apre\s tout? Je soutiens, moi, que j`aime les contes, et qu`au surplus je ne les trouve plaisants que quand ils sont, ce qu`on appelle entre gens sense/s, un peu gaillards. Cela y jette un inte/re$t d`une vivacite/... si vive! Au reste, j`entends, je comprends bien: c`est comme si vous me disiez que vous savez des contes, et que vous en faites. Voila\ ve/ritablement ce qu`il me faut. Je pensais que, pour rendre les jours moins longs, il faudrait que chacun de nous raconta$t des histoires; quand je dis des histoires, je m`entends bien! Je veux des e/ve/nements singuliers, des fe/es, des talismans: car ne vous y trompez pas, au moins! il n`y a que cela de vrai. Eh bien! Nous convenons donc tous de faire des contes? Mahomet veuille m`assister! Mais je ne doute pas que me$me sans son secours, je n`en fasse de meilleurs que qui que ce soit, et la raison de cela, c`est que je sors d`une maison ou\ l`on n`ignore pas que l`on en sait faire, et sans vanite/ d`assez bons. Au reste, comme je suis sans partialite/ quelconque, je de/clare que l`on parlera chacun a\ son tour; que ce sera le sort qui de/cidera des places, et non ma volonte/; que j`entends que tout le monde ait la liberte/ de me 13 faire des contes, et que chaque jour on parlera une demi-heure, plus ou moins, selon qu`il me convien- dra. En achevant ces paroles, il fit tirer au sort toute sa cour. Malgre/ les vo|eux du Vizir, il tomba sur un jeune courtisan qui, apre\s en avoir rec#u la permission du Sultan, commenc#a ainsi. 14 CHAPITRE PREMIER Le moins ennuyeux du livre Sire, Votre Majeste/ n'ignore pas que, quoique je sois son sujet, je ne suis pas la me^me loi qu'elle, et que je ne reconnais pour Dieu que Brama. - Quand je le saurais, dit le Sultan, qu'est-ce que cela ferait a\ votre conte? Au reste, ce sont vos affaires. Tant pis pour vous si vous croyez Brama : il vaudrait mieux cent fois que vous fussiez mahome/tan! Je vous le dis en ami, n'allez pas croire au moins que ce soit pour faire le docteur, car au fond cela ne m'importe gue\re. Apre\s? -- Nous autres sectateurs de Brama, nous croyons a\ la me/tempsycose, continua Amanze/i (c'est le nom du conteur), c'est-a\-dire, pour ne point embarrasser mal a\ propos Votre Majeste/, que nous croyons qu'au sortir d'un corps notre a$me passe dans un autre, et successivement ainsi, tant qu'il plai$t a\ Brama, ou que notre a$me soit devenue assez pure pour e$tre mise au nombre de celles qu'enfin il juge dignes d'e$tre e/ter- nellement heureuses. Quoique le dogme de la me/tempsycose soit parmi nous ge/ne/ralement e/tabli, nous n'avons pas tous les me$mes raisons pour le croire certain, puisqu'il y a 17 fort peu de gens a\ qui il soit accorde/ de se souvenir des diffe/rentes transmigrations de leur a$me. Il arrive ordinairement qu'au sortir du corps ou\ une a$me e/tait emprisonne/e, elle entre dans un autre, sans conserver aucune ide/e, soit des connaissances qu'elle avait acquises, soit des choses auxquelles elle a eu part. Ainsi nos fautes sont perpe/tuellement perdues pour nous, et nous recommenc#ons une nouvelle carrie\re avec une a$me aussi neuve et aussi susceptible d'er- reurs et de vices que lorsque Brama la tira, pour la premie\re fois, de cet immense tourbillon de feu, dont, en attendant sa destination, elle fait par- tie. Beaucoup d'entre nous se plaignent de cette dis- position de Brama, et je doute qu'ils aient raison. Nos a$mes destine/es pendant une longue suite de sie\cles a\ passer de corps en corps seraient presque toujours malheureuses, si elles se souvenaient de ce qu'elles ont e/te/. Telle, par exemple, qui apre\s avoir anime/ le corps d'un roi, se trouve dans celui d'un reptile, ou dans le corps d'un de ces mortels obscurs que la grandeur de leur mise\re rend plus a\ plaindre encore que les animaux les plus vils, ne soutiendrait pas sans de/sespoir sa nouvelle condition. J'avoue qu'un homme qui se voit dans le sein des richesses, ou e/leve/ au rang supre$me, s'il se souvenait de n'avoir e/te/ qu'un insecte, pourrait abuser moins de l'e/tat heureux ou brillant, ou\ la bonte/ de Brama l'a mis. A conside/rer cependant l'orgueil, la durete/, l'insolence de ces gens ne/s dans la bassesse et e/leve/s par la fortune, l'on peut croire, a\ la promptitude avec laquelle ils perdent le souvenir de leur premier e/tat, 18 que, d'un corps a\ un autre, leur humiliation se de/ro- berait plus rapidement encore a\ leurs yeux, et n'in- fluerait en rien sur leur conduite. L'a$me d'ailleurs se trouverait ne/cessairement sur- charge/e du grand nombre d'ide/es qui lui resteraient de ses vies pre/ce/dentes, et plus affecte/e peut-e$tre de ce qu'elle aurait e/te/ que de ce qu'elle serait, ne/gli- gerait les devoirs que le corps qu'elle occupe lui pres- crit, et troublerait enfin l'ordre de l'univers, au lieu d'y contribuer. - Mon cher ami, dit alors le Sultan, Mahomet me pardonne si ce n'est pas de la morale que ce que vous venez de me dire!. - Sire, re/pondit Amanze/i, ce sont des re/flexions pre/liminaires qui, je crois, ne sont pas inutiles. - Fort inutiles, c'est moi qui le dis, re/pliqua Schah- Baham. C'est que tel que vous me voyez, je n'aime pas la morale, et que vous m'obligerez beaucoup de la laisser la\. - J'exe/cuterai vos ordres, re/pondit Amanze/i. Il me reste cependant a\ dire a\ Votre Majeste/, que Brama permet quelquefois que nous nous souvenions de ce que nous avons e/te/, surtout quand il nous a inflige/ quelque peine singulie\re, et ce qui le prouve, c'est que je me souviens parfaitement d'avoir e/te/ sopha. - Un sopha! s'e/cria le Sultan. Allons, cela ne se peut pas! Me prenez-vous pour une autruche, de me faire de ces contes-la\? J'ai envie de vous faire un peu bru$ler, pour vous apprendre a\ me dire, et affirmati- vement, de pareilles balivernes. - Votre Cle/mente Majeste/ a de l'humour aujour- d'hui, dit la Sultane : il est dans son Auguste Carac- te\re de ne douter de rien, et elle ne veut pas croire 19 qu'un homme ait pu e$tre sopha. Cela n'est pas relatif a\ ses ide/es ordinaires. - Croyez-vous? re/pliqua le Sultan, terrasse/ par l'objection. Il me semble pourtant que je n'ai pas tort. Ce n'est pas cependant que je ne pusse... Mais, par- bleu! j'ai raison. Je ne saurais en conscience croire ce que dit Amanze/i. Est-ce donc pour rien que je suis musulman? - A merveille! re/pondit la Sultane. He/ bien! e/cou- tez Amanze/i et ne le croyez pas. - Ah oui! reprit le Sultan, ce ne sera point parce que la chose est incroyable, qu'il faudra que je ne la croie pas, mais parce que, fu$t-elle vraie, je ne dois pas la croire. Je comprends bien : cela fait une dif- fe/rence. Vous avez donc e/te/ sopha, mon enfant? Cela fait une terrible aventure! He/, dites-moi, e/tiez-vous brode/? -Oui, Sire, re/pondit Amanze/i : le premier sopha dans lequel mon a$me entra e/tait couleur de rose, brode/ d'argent. - Tant mieux! dit le Sultan; vous deviez e$tre un assez beau meuble. Enfin, pourquoi votre Brama vous fit-il sopha pluto$t qu'autre chose? Quel e/tait le fin de cette plaisanterie? Sopha! Cela me passe! - C'e/tait, re/pondit Amanze/i, pour punir mon a$me de ses de/re\glements. Dans quelque corps qu'il l'eu$t mise, il n'avait pas eu lieu d'en e$tre content, et sans doute il crut m'humilier plus en me faisant sopha, qu'en me faisant reptile. Je me souviens qu'au sortir du corps d'une femme, mon a$me entra dans celui d'un jeune homme. Comme il e/tait minaudier, coquet, tracassier, me/disant, grand connaisseur en bagatelles, uniquement occupe/ de ses habits, de sa toilette, et de 20 mille autres petits riens, a\ peine s'aperc#ut-elle qu'elle eu$t change/ de demeure. - Je voudrais bien, interrompit Schah-Baham, savoir un peu ce que vous faisiez pendant que vous e/tiez femme? Cela doit faire un de/tail fort curieux. J'ai toujours cru que les femmes avaient de singu- lie\res ide/es. Je ne sais si je me fais bien entendre, mais je veux dire qu'on a de la peine a\ deviner ce qu'elles pensent. - Peut-e$tre, re/pondit Amanze/i, serions-nous plus e/claire/s la\-dessus, si nous leur croyions moins de finesse. Il me semble que, lorsque j'e/tais femme, je me moquais beaucoup de ceux qui m'attribuaient des ide/es re/fle/chies, pendant que le moment seul me les faisait nai$tre; qui cherchaient des raisons ou\ je n'avais pris de lois que du caprice et qui, pour vouloir trop m'approfondir, ne me pe/ne/traient jamais. J'e/tais vraie dans le temps que je passais pour fausse; on me croyait coquette, dans l'instant que j'e/tais tendre; j'e/tais sen- sible et l'on imaginait que j'e/tais indiffe/rente. On me donnait presque toujours un caracte\re qui n'e/tait pas le mien ou qui venait de cesser de l'e$tre. Les gens inte/resse/s a\ me connai$tre le plus, avec qui je dissi- mulais le moins, a\ qui me$me, emporte/e par mon indiscre/tion naturelle ou par la violence de mes mou- vements, je de/couvrais les secrets les plus cache/s de ma vie ou les sentiments les plus vrais de mon coeur, n'e/taient pas ceux qui me croyaient le plus ou qui me saisissaient le mieux; ils ne voulaient juger de moi que suivant le plan qu'ils s'en e/taient fait, s'y trompaient sans cesse, et croyaient m'avoir bien connue quand ils m'avaient de/finie a\ leur gre/. - Oh! je le savais, dit le Sultan. On ne connai$t 21 jamais bien les femmes, et, comme vous dites, il y a longtemps, pour moi, que j'y ai renonce/. Mais laissons la\ cette matie\re : elle aiguise trop l'esprit, et elle est cause que vous m'avez fait un grand pre/ambule dont je n'avais que faire et que vous n'avez pas re/pondu a\ ce que je vous demandais. Il me semble que je voulais savoir ce que vous faisiez pendant que vous e/tiez femme. - Il ne m'est reste/ de ce que je faisais alors, qu'une ide/e fort imparfaite, re/pondit Amanze/i. Ce dont je me souviens le plus, c'est que j'e/tais galante dans ma jeunesse, que je ne savais ni hai%r ni aimer; que, ne/e sans caracte\re, j'e/tais tour a\ tour ce qu'on voulait que je fusse, ou ce que mes inte/re$ts et mes plaisirs me forc#aient d'e$tre; qu'apre\s une vie fort de/range/e, je finis par me faire hypocrite et qu'enfin je mourus en m'occupant, malgre/ mon air prude, de ce qui, dans le cours de ma vie, m'avait amuse/e le plus. Ce fut apparemment du gou$t que j'avais eu pour les sophas, que Brama prit l'ide/e d'enfermer mon a$me dans un meuble de cette espe\ce. Il voulut qu'elle conserva$t dans cette prison toutes ses faculte/s, moins sans doute pour adoucir l'horreur de mon sort, que pour me la faire mieux sentir. Il ajouta que mon a$me ne commencerait une nouvelle carrie\re, que quand deux personnes se donneraient mutuellement, et sur moi, leurs pre/mices. - Voila\, s'e/cria le Sultan, bien du galimatias, pour dire que... - N'allez-vous pas avoir la bonte/ de nous expliquer cela? demanda la Sultane. - Pourquoi pas? reprit-il. J'aime assez les choses claires. Cependant si vous n'e$tes pas de mon avis, je 22 consens qu'Amanze/i soit aussi obscur qu'il le voudra. Gra$ce au Prophe\te! il ne le sera jamais pour moi. - Il me restait assez d'ide/es, et de ce que j'avais fait, et de ce que j'avais vu, continua Amanze/i, pour sentir que la condition a\ laquelle Brama voulait bien m'accorder une nouvelle vie, me retenait pour long- temps dans le meuble qu'il m'avait choisi pour pri- son. Mais la permission qu'il me donna de me trans- porter, quand je le voudrais, de sopha en sopha, calma un peu ma douleur. Cette liberte/ mettait dans ma vie une varie/te/ qui devait me la rendre moins ennuyeuse. D'ailleurs, mon a$me e/tait aussi sensible aux ridicules d'autrui que lorsqu'elle animait une femme, et le plaisir d'e$tre a\ porte/e d'entrer dans les lieux les plus secrets, et d'e$tre en tiers dans les choses que l'on croirait le plus cache/es, la de/dommagea de son sup- plice. Apre\s que Brama m'eut prononce/ mon arre$t, il transporta lui-me$me mon a$me dans un sopha que l'ouvrier allait livrer a\ une femme de qualite/ qui passait pour e$tre extre$mement sage; mais s'il est vrai qu'il y ait peu de he/ros pour les gens qui les voient de pre\s, je puis dire aussi, qu'il y a, pour leur sopha, bien peu de femmes vertueuses. 23 CHAPITRE II Qui ne plaira pas a\ tout le monde Un sopha ne fut jamais un meuble d'antichambre, et l'on me plac#a chez la dame a\ qui j'allais appartenir dans un cabinet se/pare/ du reste de son palais et ou\, disait-elle, elle n'allait souvent que pour me/diter sur ses devoirs et se livrer a\ Brama avec moins de dis- traction. Quand j'entrai dans ce cabinet, j'eus peine a\ croire, a\ la fac#on dont il e/tait orne/, qu'il ne servi$t jamais qu'a\ d'aussi se/rieux exercices. Ce n'e/tait pas qu'il fu$t somptueux, ni que rien y paru$t trop recherche/ : tout y semblait, au premier coup d'ceil, plus noble que galant. Mais, a\ le conside/rer avec re/flexion, on y trouvait un luxe hypocrite, des meubles d'une certaine commodite/, de ces choses enfin que l'auste/rite/ n'invente pas et dont elle n'est pas accou- tume/e a\ se servir. Il me sembla que j'e/tais moi-me$me d'une couleur bien gaie pour une femme qui affichait tant d'e/loignement pour la coquetterie. Peu de temps apre\s que je fus dans le cabinet, ma mai$tresse entra. Elle me regarda avec indiffe/rence, parut contente, mais sans me louer trop et, d'un air froid et distrait, elle renvoya l'ouvrier. Aussito$t qu'elle se vit seule, cette physionomie sombre et se/ve\re s'ou- 24 vrit. Je vis un autre maintien et d'autres yeux; elle m'essaya avec un soin qui m'annonc#ait qu'elle ne comptait pas faire de moi un meuble de simple parade. Cet essai voluptueux, et l'air tendre et gai qu'elle avait pris d'abord qu'elle s'e/tait vue sans te/moins, ne m'o$taient rien de la haute ide/e qu'on avait d'elle dans Agra. Je savais que ces a$mes que l'on croit si parfaites ont toujours un vice favori, souvent combattu, mais presque toujours triomphant; qu'elles paraissent sacrifier des plaisirs qu'elles n'en gou$tent quelquefois qu'avec plus de sensualite/ et qu'enfin elles font sou- vent consister la vertu moins dans la privation que dans le repentir. Je conclus de cela que Fatme/ e/tait paresseuse et je me serais alors reproche/ de porter mes ide/es plus loin. La premie\re chose qu'elle fit apre\s celle dont je viens de parler fut d'ouvrir une armoire fort secre\- tement pratique/e dans le mur et cache/e avec art a\ tous les yeux. Elle en tira un livre. De cette armoire elle passa a\ une autre ou\ beaucoup de volumes e/taient fastueusement e/tale/s; elle y prit aussi un livre qu'elle jeta sur moi avec un air de de/dain et d'ennui, et revint, avec celui qu'elle avait choisi d'abord, se plon- ger dans toute la mollesse des coussins dont j'e/tais couvert. - Dites-nous un peu, Amanze/i, interrompit le Sul- tan, e/tait-elle jolie, votre femme raisonnable? - Oui, Sire, re/pondit Amanze/i, elle e/tait belle, plus qu'elle ne le paraissait. On sentait me$me qu'avec moins de modestie, ces airs e/vapore/s qui inspirent le me/pris, a\ la ve/rite/, mais qui excitent les de/sirs, elle aurait pu ne le ce/der a\ personne. Ses traits e/taient 25 beaux mais sans jeu, sans vivacite/, et n'exprimant que cet air vain et de/daigneux sans lequel les femmes de ce genre croiraient n'avoir pas une physionomie ver- tueuse. Tout en elle annonc#ait d'abord l'abandon- nement et le me/pris de soi-me$me. Quoiqu'elle fu$t bien faite, elle se tenait mal et si elle marchait noblement, c'est parce qu'une de/marche lente et pose/e convient a\ des personnes occupe/es des objets les plus se/rieux. La haine qu'elle te/moignait pour la parure n'allait pas jusques a\ cette ne/gligence, qui rend presque tou- jours les vertueuses de/gou$tantes. Ses habits e/taient simples, de couleurs obscures, mais dans leur modes- tie on trouvait de la noblesse et du choix. Elle avait me$me soin qu'ils ne pussent rien de/rober de l'e/le/- gance de sa taille et sous l'attirail de l'auste/rite/ il e/tait aise/ de remarquer qu'elle aimait la proprete/ la plus recherche/e et la plus sensuelle. Le livre qu'elle avait pris le dernier ne me parut pas e$tre celui qui l'inte/ressait le plus. C'e/tait pourtant un gros recueil de re/flexions compose/es par un Bra- mine. Soit qu'elle cru$t avoir assez de celles qu'elle faisait elle-me$me, ou que celles-la\ ne portassent pas sur des objets qui lui plussent, elle ne daigna pas en lire deux et quitta biento$t ce livre pour prendre celui qu'elle avait tire/ de l'armoire secre\te et qui e/tait un roman dont les situations e/taient tendres et les images vives. Cette lecture me paraissait si peu devoir e$tre celle de Fatme/, que je ne pouvais revenir de ma sur- prise. " Sans doute, dis-je en moi-me$me, elle veut s'e/prouver, et savoir jusques a\ quel point son a$me est affermie contre toutes les ide/es qui peuvent porter le trouble dans celles des autres. '' Sans deviner alors le motif qui la faisait agir 26 d'une fac#on si contraire aux principes que je lui croyais, je ne lui en supposai qu'un bon. Il me parut cependant que ce livre l'animait. Ses yeux devinrent plus vifs; elle le quitta, moins pour perdre les ide/es qu'il lui donnait, que pour s'y abandonner avec plus de volupte/. Revenue enfin de la re$verie dans laquelle il l'avait plonge/e, elle allait le reprendre, lorsqu'elle entendit un bruit qui le lui fit cacher. Elle s'arma, a\ tout e/ve/nement, de l'ou- vrage du Bramine : sans doute elle le croyait meil- leur a\ montrer qu'a\ lire. Un homme entra, mais d'un air si respectueux, que, malgre/ la noblesse de sa physionomie et la richesse de ses ve$tements, je le pris d'abord pour un des esclaves de Fatme/. Elle le rec#ut avec tant d'ai- greur, lui parla si durement, parut si choque/e de sa pre/sence, si ennuye/e de ses discours, que je commen- c#ai a\ croire que cet homme si maltraite/ ne pouvait e$tre que son mari. Je ne me trompais pas. Elle rejeta longtemps et avec aigreur, les instantes prie\res qu'il lui fit de le laisser aupre\s d'elle et n'y consentit enfin que pour l'accabler de l'importun de/tail des fautes qu'elle pre/tendait qu'il commettait sans cesse. Ce mari, le plus malheureux de tous les e/poux d'Agra, rec#ut cette impatientante correction, avec une douceur dont je m'indignais pour lui. L'opinion qu'il avait de la vertu de Fatme/ n'e/tait pas la seule chose qui le rendi$t si docile. Fatme/ e/tait belle et quoiqu'elle paru$t se sou- cier peu d'inspirer des de/sirs, elle en inspirait pourtant. Quelque peu aimable qu'elle voulu$t parai$tre aux yeux de son mari, elle e/veilla sa tendresse. L'amant le plus timide et qui parlerait d'amour pour la premie\re fois a\ la femme du monde qu'il craindrait le plus serait 27 mille fois moins embarrasse/ que ce mari ne le fut pour dire a\ sa femme l'impression qu'elle faisait sur lui. Il la pressa tendrement et respectueusement de re/pondre a\ son ardeur. Elle s'en de/fendit longtemps de mauvaise gra$ce et ce/da enfin comme elle s'e/tait de/fendue. Avec quelque opinia$trete/ qu'elle lui refusa$t tout ce qui aurait pu lui faire penser qu'elle n'avait pas, pour ce qu'il exigeait d'elle, la plus forte re/pugnance, je crus m'apercevoir qu'elle e/tait moins insensible qu'elle ne voulait le parai$tre. Ses yeux s'anime\rent, elle prit un air plus attentif, elle soupira, et quoique avec non- chalance, elle devint moins oisive. Ce n'e/tait cepen- dant pas son mari qu'elle aimait. Je ne sais quelles e/taient alors les ide/es de Fatme/, mais soit que la reconnaissance la rendi$t plus douce, soit qu'elle vou- lu$t engager son mari a\ de nouvelles attentions, des propos assez tendres, quoique graves et mesure/s, suc- ce/de\rent a\ ce ton dur et grondeur dont elle s'e/tait arme/e en le voyant. Il est apparent qu'il n'en de/cou- vrit pas le motif, ou qu'il n'en e/tait pas touche/ et il ne l'est pas moins que sa froideur ou sa distraction de/plurent a\ Fatme/. Insensiblement elle engagea une querelle. Elle vit dans un instant a\ son mari les vices les plus odieux. Quelles horribles mceurs n'avait-il pas! Quelle de/bauche! Quelle dissipation! Quelle vie! Elle l'accabla enfin de tant d'injures, que, malgre/ toute sa patience, il fut oblige/ de la quitter. Fatme/ se fa$cha de son de/part. Le trouble de ses yeux, moins obscur pour moi qu'il ne l'avait e/te/ pour ce mari, m'apprit que ce n'e/tait point par son absence qu'elle aurait voulu e$tre calme/e, avant me$me que quelques mots assez singuliers qu'elle prononc#a, quand elle se 28 vit seule, m'eussent absolument mis au fait de ce qu'elle pensait la\-dessus. Que cette femme, l'exemple et la terreur de toutes celles d'Agra, qu'elles hai%ssaient toutes, et que toutes voulaient cependant imiter, devant qui la moins contrainte sur ses passions se croyait oblige/e au moins d'e$tre hypocrite, que cette femme aurait rassure/ de gens, s'ils avaient pu comme moi la voir dans la solitude et la liberte/ du cabinet! - Oui-da, dit le Sultan, est-ce que c'e/tait une femme, qui dans le fond... comme il y en a qui font sem- blant... C'est que cela arrive, au moins! Il ne faut pas du tout croire que ce soit une chose si peu ordinaire que celle que je veux dire. Vous m'entendez bien, je pense? - A la fac#on dont Sa Majeste/ s'explique, reprit Amanze/i, il n'est pas bien difficile de deviner ce qu'elle de/sire, et sans vouloir me vanter de trop de finesse, j'ose croire que je l'ai pe/ne/tre/e. - Oui! dit le Sultan, en riant. Eh bien! voyons un peu, qu'est-ce que je pensais? - Que Fatme/ n'e/tait rien moins que ce qu'elle vou- lait parai$tre, re/pondit Amanze/i. - C'est cela, ou je meure! interrompit le Sultan. Continuez, vous avez re/ellement bien de l'esprit. - Fatme/, en apparence, fuyait les plaisirs, continua Amanze/i, et ce n'e/tait que pour s'y livrer avec plus de su$rete/. Elle n'e/tait pas du nombre de ces femmes imprudentes, qui ayant donne/ leur jeunesse a\ l'e/clat, a\ la dissipation, aux jeunes gens que le caprice met a\ la mode, quittent dans un a$ge plus avance/ le fard et la parure et, apre\s avoir e/te/ longtemps la honte et le me/pris de leur sie\cle, veulent en devenir l'exemple et l'ornement, plus me/prisables en affectant des vertus qu'elles n'ont pas, qu'elles ne l'e/taient par l'audace avec laquelle elles affichaient leurs vices. Non, Fatme/ avait e/te/ plus prudente. Assez heureuse pour e$tre ne/e avec cette faussete/ qu'inspirent aux femmes la ne/ces- site/ de se de/guiser et le de/sir de se faire estimer (de/sir qui n'est pas toujours le premier qu'elles conc#oivent), elle avait senti de bonne heure qu'il est impossible de se de/rober aux plaisirs, sans vivre dans les plus cruels ennuis et qu'une femme ne peut cependant s'y livrer ouvertement, sans s'exposer a\ une honte et a\ des dangers qui les rendent toujours amers. De/voue/e a\ l'imposture de\s sa plus tendre jeunesse, elle avait moins songe/ a\ corriger les penchants vicieux de son cceur, qu'a\ les voiler sous l'apparence de la plus aus- te\re vertu. Son a$me, naturellement... dirai je volup- tueuse? Non : ce n'e/tait pas le caracte\re de Fatme-. Son a$me e/tait porte/e aux plaisirs. Peu de/licate, mais sensuelle, elle se livrait au vice et ne connaissait point l'amour. Elle n'avait pas encore vingt ans; il y en avait cinq qu'elle e/tait marie/e et plus de huit qu'elle avait pre/venu le mariage. Ce qui se/duit ordinairement les femmes, ne prenait rien sur elle. Une figure aimable, beaucoup d'esprit, lui inspiraient peut-e$tre des de/sirs; mais elle n'y ce/dait pas. Les objets de ses passions e/taient choisis parmi des gens non suspects, engage/s par leur genre de vie a\ taire leurs plaisirs, ou entre ceux que la bassesse de leur e/tat de/robe aux soupc#ons du public, que la libe/ralite/ se/duit, que la crainte retient dans le silence, et qui, de/voue/s en apparence aux plus vils emplois, quelquefois n'en paraissent pas moins propres aux plus doux myste\res de l'amour. Fatme/, au reste, me/chante, cole\re, 30 orgueilleuse, s'abandonnait sans danger a\ son carac- te\re. Il n'y avait me$me pas un de/faut qu'elle n'eu$t fait servir avec succe\s a\ sa re/putation. Haute, impe/- rieuse, dure, cruelle sans e/gards, sans foi, sans ami- tie/, le ze\le pour Brama, le chagrin que lui causait le de/re\glement des autres, le de/sir de les ramener a\ eux- me$mes, couvraient et honoraient ces vices. C'e/tait toujours a\ si bonne fin, qu'elle nuisait! Elle e/tait si saintement vindicative! Son a$me e/tait si pure! Quel moyen de soupc#onner un co|eur si droit, si since\re, d'e$tre conduit dans ses haines par quelque motif qui lui pu$t e$tre personnel! 31 CHAPITRE Ill Qui contient des faits peu vraisemblables Apre\s le de/part de son mari, Fatme/ allait reprendre sa lecture, lorsqu'un vieux Bramine, suivi de deux vieilles femmes, dont il se disait le consolateur et dont il e/tait le tyran, entra. Fatme/ se leva et les rec#ut d'un air si modeste, si recueilli, qu'il e/tait impossible de n'y pas e$tre trompe/. Il fallut me$me que le vieux Bramine l'empe$cha$t de se prosterner devant lui, mais ce fut d'un air d'orgueil qui me peignit si bien le cas qu'il faisait de lui-me$me, il paraissait si content de ce qu'elle faisait pour lui, si persuade/ me$me qu'il me/ritait encore plus, qu'il me fut impossible de ne pas rire en moi-me$me de la sotte vanite/ de ce ridicule personnage. Il e/tait bien difficile qu'entre des personnes d'un si rare me/rite, la conversation ne fu$t pas aux de/pens d'autrui. Ce n'est point que les gens qui vivent dans la dissipation ne me/disent souvent, mais plus occupe/s des ridicules que des vices, la me/disance n'est pour eux qu'un amusement et ils ne sont point assez par- faits pour s'en faire un devoir. Ils nuisent quelquefois, mais ils n'ont pas toujours l'intention de nuire ou du moins leur le/ge\rete/ et le gou$t des plaisirs ne leur permettent ni de la conserver longtemps, ni de songer a\ la mettre a\ profit. Cette fac#on aigre et pesante de parler mal des autres, et qu'on trouve si ne/cessaire pour les corriger, qui, sans cette vue me$me, parai$trait si condamnable, leur est inconnue; ils... - Aurez-vous biento$t fait? interrompit le Sultan en cole\re. Ne voila\-t-il pas vos chiennes de re/flexions qui reviennent encore sur le tapis? - Mais, Sire, re/pondit Amanze/i, il y a des occasions ou\ elles sont indispensables. - Et moi, je pre/tends, re/pliqua le Sultan, que cela n'est pas vrai; et quand cela serait... En un mot, puisque c'est a\ moi qu'on fait des contes, j'entends qu'on les fasse a\ ma fantaisie. Divertissez-moi, et tre$ve s'il vous plai$t, de toutes ces morales qui n'en finissent point et me donnent la migraine. Vous aimez a\ faire le beau parleur : mais, parbleu! j'y mettrai bon ordre et je jure foi de Sultan, que je tuerai le premier qui osera me faire une re/flexion. Nous ver- rons a\ present comment vous vous en tirerez. - En me pre/servant des re/flexions, re/pondit Aman- ze/i, puisqu'elles n'ont pas le bonheur de plaire a\ Votre Majeste- . - Fort bien cela, dit le Sultan. Allez! - Jamais on n'est sensible au plaisir de dire du mal des autres, qu'on ne le soit aussi a\ celui de parler bien de soi-me$me. Fatme/ et les personnes qui e/taient chez elles, avaient trop de raison de s'estimer beaucoup pour ne pas me/priser tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. En attendant qu'on appre$ta$t ce qui leur e/tait ne/cessaire pour jouer, elles commence\rent une conver- sation qui ne de/mentit point leur caracte\re. Le vieux Bramine cependant dit du bien d'une femme que Fatme/ 33 connaissait et l'e/loge lui de/plut. Entre toutes les choses contre lesquelles elle se de/chai$nait, l'amour e/tait ce qui lui paraissait le plus digne de bla$me. Qu'une femme aima$t, eu$t-elle d'ailleurs les qualite/s les plus esti- mables, rien ne pouvait la sauver de la haine de Fatme/, mais qu'elle eu$t les vices les plus de/shonorants et les plus odieux, et qu'on pu$t ne pas nommer son amant, c'e/tait pour elle une personne respectable et dont on ne pouvait assez re/ve/rer la vertu. La femme que le Bramine louait e/tait, malheureu- sement pour elle, dans le cas ou\ l'on me/ritait l'in- dignation de Fatme/. - Une femme perdue, dit-elle d'un ton aigre, peut- elle me/riter vos e/loges? Le Bramine se de/fendit sur ce qu'il ignorait qu'elle eu$t des mceurs si condam- nables, et Fatme/ l'instruisit charitablement des rai- sons qui la lui faisaient me/priser. - Je ne doute pas, Fatme/, lui dit alors une des femmes qui e/taient chez elle, que ge/ne/reuse et porte/e au bien comme vous l'e$tes, vous ne soyez infiniment sensible a\ ce que je vais vous apprendre. Nahami, cette Nahami dont nous avons ensemble tant de/plore/ la perte, Nahami, lasse/e de ses erreurs, vient tout d'un coup de quitter le monde: elle ne met plus de rouge. - He/las! s'e/cria Fatme/, qu'elle est louable, si ce retour est since\re! Mais, Madame, vous e$tes bonne, et les personnes de votre caracte\re sont facilement trompe/es. Je le sens par moi-me$me. Quand on est ne/ avec cette droiture de co|eur, cette candeur que vous avez, on n'imagine pas que quelqu'un soit assez mal- heureux pour ne les avoir point. Apre\s tout, c'est un beau de/faut que de juger trop bien les autres. Mais, 34 pour revenir a\ Nahami, je ne saurais m'empe$cher de craindre que, dans le fond de l'a$me, tout entie\re au monde, elle n'en ait pas abjure/ since\rement les erreurs. On quitte le rouge plus aise/ment que ses vices et souvent on prend un air plus re/serve/, plus modeste, moins pour commencer a\ entrer dans la vertu, que pour imposer au monde sur des de/re\glements aux- quels on est encore attache/. - Mon cher ami, dit Schah-Baham, en ba$illant, cette conversation m'est mortelle! pour l'amour de moi, ne l'achevez pas. Ces gens-la\ m'exce\dent a\ un point que je ne puis dire. En conscience, cela ne vous ennuie-t-il pas vous-me$me? En gra$ce, faites qu'ils s'en aillent! - Tre\s volontiers, Sire, re/pondit Amanze/i. Apre\s avoir pousse/ sur Nahami la conversation aussi loin qu'elle pu$t aller, on revint aux me/disances ge/ne/rales, et j'appris, en moins d'un moment, toutes les aven- tures d'Agra. Ensuite on se loua, on se mit tristement au jeu, on le continua avec toute l'aigreur et toute l'avarice possibles, et l'on sortit. -J'e/tais sur les e/pines, dit le Sultan; vous venez de m'obliger conside/rablement. Me donnez-vous parole qu'ils ne rentreront pas, ces gens-la\? - Oui, Sire, re/pondit Amanze/i. - Eh bien! reprit le Sultan, pour vous prouver que je sais re/compenser les services qu'on me rend, je vous fais Emir. D'ailleurs, c'est que vous brodez bien, vous travaillez avec ardeur, je crois que vous sortirez bien de votre conte, enfin... Tout cela me fait plaisir et puis il faut encourager le me/rite! 35 Le nouvel Emir, apre\s avoir rendu gra$ces au Sul- tan, poursuivit ainsi : - Malgre/ l'air affable de Fatme/, je crus m'aperce- voir que la visite de ces trois personnes avait fait sur elle le me$me effet que sur Votre Majeste/ et que, si elle en eu$t e/te/ la mai$tresse, elle aurait employe/ sa journe/e a\ d'autres amusements qu'a\ ceux qu'elles lui avaient procure/s. Aussito$t qu'elles furent sorties, Fatme/ se mit a\ re$ver profonde/ment, mais sans tristesse, ses yeux s'at- tendrirent, ils erre\rent languissamment dans le cabi- net. Il semblait qu'elle de/sira$t vivement quelque chose qu'elle n'avait pas, ou dont elle craignait de jouir. Enfin, elle appela. A sa voix, un jeune esclave d'une figure plus frai$che qu'agre/able, se pre/senta. Fatme/, le fixant avec des yeux ou\ re/gnaient l'amour et le de/sir, parut cependant irre/solue et craintive. - Ferme la porte, Dahis, lui dit-elle enfin. Viens, nous sommes seuls, tu peux sans danger te souvenir que je t'aime, et me prouver ta tendresse! Dahis, a\ cet ordre, quittant l'air respectueux d'un esclave, prit celui d'un homme que l'on rend heureux. Il me parut peu de/licat, peu tendre, mais vif et ardent, de/vore/ de de/sirs, ne connaissant point l'art de les satisfaire par degre/s, ignorant la galanterie, ne sen- tant point de certaines choses, ne de/taillant rien, mais s'occupant essentiellement de tout. Ce n'e/tait pas un amant, et pour Fatme/ qui ne cherchait pas l'amu- sement, c'e\tait quelque chose de plus ne/cessaire. Dahis louait grossie\rement mais le peu de finesse de ses e/loges ne de/plaisait pas a\ Fatme/ qui, pourvu qu'on lui prouva$t fortement qu'elle inspirait des de/sirs, croyait toujours e$tre loue/e assez bien. Fatme/ se de/dommagea avec Dahis de la re/serve 36 avec laquelle elle s'e/tait force/e avec son mari. Moins fide\le aux se/ve\res lois de la de/cence, ses yeux brille\rent du feu le plus vif. Elle prodigua a\ Dahis les noms les plus tendres et les plus ardentes caresses. Loin de lui rien de/rober de tout ce qu'elle sentait, elle se livrait a\ tout son trouble. Plus tranquille, elle faisait remar- quer a\ Dahis toutes les beaute/s qu'elle lui abandon- nait, et le forc#ait me$me a\ lui demander de nouvelles preuves de sa complaisance et que lui-me$me il n'au- rait pas de/sire/es. Dahis, cependant, paraissait peu touche/. Ses yeux s'arre$taient stupidement sur les objets que la facile Fatme/ leur pre/sentait. C'e/tait machinalement qu'ils faisaient impression sur lui. Son a$me grossie\re ne sentait rien, le plaisir ne pe/ne/trait me$me pas jusqu'a\ elle. Pourtant Fatme/ e/tait contente. Le silence de Dahis et sa stupidite/ ne choquaient point son amour-propre et elle avait de trop bonnes raisons pour croire qu'il e/tait sensible a\ ses charmes, pour ne pas pre/fe/rer son air indiffe/rent aux e/loges les plus outre/s et aux plus fougueux transports d'un petit-mai$tre. Fatme/, en s'abandonnant aux de/sirs de Dahis, annonc#ait assez qu'elle avait aussi peu de de/licatesse que de vertu, et n'exigeait pas de lui cette vivacite/ dans les transports, ces tendres riens que la finesse de l'a$me et la politesse des manie\res rendent supe/- rieurs aux plaisirs, ou qui, pour mieux dire, les sont eux-me$mes. Dahis sortit enfin, apre\s avoir ba$ille/ plus d'une fois. Il e/tait du nombre de ces personnes malheureuses qui, ne pensant jamais rien, n'ont jamais aussi rien a\ dire, et qui sont meilleures a\ occuper qu'a\ entendre. Quelque ide/e que les amusements de Fatme/ 37 m'eussent donne/e d'elle, j'avouerai qu'apre\s la retraite de Dahis, je crus que, ne lui restant plus rien sur quoi elle pu$t me/diter dans ce cabinet, elle en sortirait biento$t. Je me trompais : c'e/tait sur ce genre de me/di- tation une femme infatigable. Il n'y avait pas long- temps qu'elle e/tait toute aux re/flexions dont Dahis lui avait fourni si ample matie\re, lorsqu'il lui arriva de quoi en faire de nouvelles. Un Bramine se/rieux, mais jeune, frais et avec une de ces physionomies dont l'air compose/ ne de/truit pas la vivacite/, entra dans le cabinet. Malgre/ son habit de Bramine, peu fait pour les gra$ces, il e/tait aise/ de remarquer qu'il e/tait tourne/ de fac#on a\ donner des ide/es a\ plus d'une prude, aussi e/tait-il le Bramine d'Agra le plus recherche/, le plus consolant, et le plus employe/. Il parlait si bien! disait-on. C'e/tait avec tant de douceur qu'il insinuait dans les a$mes le gou$t de la vertu! Le moyen sans lui de ne pas s'e/garer! Voila\ ce qu'en public on disait de lui. On verra biento$t sur quoi en particulier on lui devait des e/loges, et si ceux qu'on lui donnait le plus haut e/taient ceux qu'il me/ri- tait le mieux. Cet heureux Bramine s'approcha de Fatme/ d'un air doucereux et empese/, plus fade que galant. Ce n'e/tait pas qu'il ne chercha$t des airs le/gers, mais il copiait mal ceux qu'il prenait pour mode\les et le Bramine perc#ait au travers du masque qu'il empruntait. - Reine des cceurs, dit-il a\ Fatme/, en minaudant, vous e$tes aujourd'hui plus belle que les Etres heureux destine/s au service de Brama! Vous e/levez mon a$me a\ une extase qui a quelque chose de ce/leste, et que je voudrais bien vous voir partager! Fatme/, d'un air languissant, lui re/pondit sur le 38 me$me ton et, le Bramine n'en changeant point, il s'e/tablit entre eux une conversation fort tendre, mais ou\ l'amour parlait une langue bien e/trange\re et en apparence bien peu faite pour lui. Sans leurs actions, je doute que j'eusse jamais compris leurs discours. Fatme/, qui naturellement faisait assez peu de cas de l'e/loquence et qui, quoi qu'elle en dit, n'estimait pas beaucoup celle du Bramine me$me, fut la premie\re a\ s'ennuyer du sentiment. Le Bramine a\ qui il ne plaisait pas plus qu'a\ elle, le quitta biento$t aussi et cette conversation si fade, si doucereuse, finit comme celle de Dahis avait commence/. Il est vrai cependant que Fatme/, en faisant les me$mes choses, e/tait plus soigneuse des dehors. Elle voulait et parai$tre de/licate et que le Bramine pu$t croire qu'elle ne ce/dait qu'a\ l'amour. Le Bramine qui, pour le caracte\re et la figure, res- semblait assez a\ Dahis, ne lui fut infe/rieur en rien et me/rita tous les compliments que lui prodiguait sans cesse la complaisante Fatme/. Apre\s qu'ils eurent donne/ a\ leur tendresse ce qu'elle avait exige/ d'eux, ils tourne\rent la vertu en ridicule, s'entretinrent ensemble du plaisir qu'il y a a\ tromper les autres et se firent mutuellement des lec#ons d'hypocrisie. Ces deux odieuses personnes se se/pare\rent enfin, et Fatme/ alla de/sespe/rer son mari, et faire parade de ses mor- tifications. Pendant que je fus chez elle je ne lui connus point d'autres fac#ons d'amuser ses loisirs que celles que j'ai raconte/es a\ Votre toujours Auguste Majeste/. Fatme/ toute prudente qu'elle e/tait s'oubliait quel- quefois. Un jour que seule avec son Bramine, elle se livrait a\ ses transports, son mari, que le hasard 39 conduisit a\ la porte du cabinet, entendit des soupirs et de certains termes qui l'e/tonne\rent. Les occupa- tions publiques de Fatme/ laissaient si peu imaginer ses amusements particuliers, que je doute que son mari devina$t d'abord de qui partaient les soupirs et les e/tranges paroles qui venaient de frapper ses oreilles. Soit enfin qu'il crut reconnai$tre la voix de Fatme/, soit que la curiosite/ seule lui fit de/sirer de s'e/claircir de cette aventure, il voulut entrer dans le cabinet. Malheureusement pour Fatme/, la porte n'e/tait pas bien ferme/e, et il l'enfonc#a d'un seul coup. Le spectacle qui frappa ses yeux le surprit au point que, sa fureur demeurant suspendue, il sembla pen- dant quelques instants douter de ce qu'il voyait, et ne savait a\ quoi se de/terminer. - Perfides! s'e/cria-t-il enfin, recevez le cha$timent du$ a\ vos vices, et a\ votre hypocrisie! A ces mots, sans e/couter ni Fatme/ ni le Bramine, qui s'e/taient pre/cipite/s a\ ses pieds, il les fit expirer sous ses coups. Quelqu'affreux que fu$t ce spectacle, il ne me toucha pas. Ils avaient tous deux trop me/rite/ la mort, pour qu'ils pussent e$tre plaints et je fus charme/ qu'une aussi terrible catastrophe appri$t a\ tout Agra ce qu'a- vaient e/te/ deux personnes qu'on y avait si longtemps regarde/es comme des mode\les de vertu. 40 CHAPITRE IV Ou\ l'on verra des choses qu'il se pourrait bien qu'on n'eu$t pas pre/vues Apre\s la mort de Fatme/, mon a$me prit son essor, et vola dans un palais voisin, ou\ tout me parut a\ peu pre\s re/gle/ comme dans celui que j'abandonnais. Dans le fond pourtant, on y pensait d'une fac#on bien dif- fe/rente. Ce n'e/tait pas que la dame qui l'habitait entra$t dans cet a$ge ou\ les femmes un peu sense/es, quand elles ne condamneraient pas la galanterie comme un vice, la regardent au moins comme un ridicule. Elle e/tait jeune et belle, et l'on ne pouvait pas dire qu'elle n'aimait la vertu que parce qu'elle n'e/tait point faite pour l'amour. A son air simple et modeste, au soin qu'elle prenait de faire de bonnes actions et de les cacher, a\ la paix qui semblait re/gner dans son cceur, on devait croire qu'elle e/tait ne/e ce qu'elle paraissait. Sage sans contrainte et sans vanite/, elle ne se faisait ni une peine, ni un me/rite de suivre ses devoirs. Jamais je ne la vis un moment, ni triste, ni grondeuse. Sa vertu e/tait douce et paisible, elle ne s'en faisait pas un droit de tourmenter, ni de me/priser les autres, et elle e/tait sur cet article beaucoup plus re/serve/e que ne le sont ces femmes qui, ayant tout a\ se reprocher, 41 ne trouvent cependant personne exempt de reproche. Son esprit e/tait naturellement gai, et elle ne cherchait pas a\ en diminuer l'enjouement. Elle ne croyait pas sans doute, comme beaucoup d'autres, qu'on n'est jamais plus respectable que lorsqu'on est fort ennuyeux. Elle ne me/disait point et n'en savait pas moins amuser. Persuade/e qu'elle avait autant de fai- blesses que les autres, elle savait pardonner a\ celles qu'elle leur de/couvrait. Rien ne lui paraissait vicieux ou criminel que ce qui l'est effectivement. Elle ne se de/fendait pas les choses permises, pour ne se per- mettre, comme Fatme/, que celles qui sont de/fendues. Sa maison e/tait sans faste, mais tenue noblement. Tous les honne$tes gens d'Agra se faisaient honneur d'y e$tre admis, tous voulaient connai$tre une femme d'un aussi rare caracte\re, tous la respectaient et, malgre/ ma perversite/ naturelle, je me vis enfin force/ de penser comme eux. J'e/tais, lorsque j'entrai chez cette dame, si rempli encore de la faussete/ de Fatme/, que je ne doutai pas d'abord qu'elle ne fi$t les me$mes choses, et je confon- dis, au premier coup d'ceil, la femme vertueuse avec l'hypocrite. Jamais je ne voyais entrer un esclave ou un Bramine, sans croire qu'on me mettrait de la conversation, et je fus longtemps e/tonne/ d'y e$tre tou- jours compte/ pour rien. L'oisivete/ a\ laquelle on me condamnait dans cette maison m'ennuya enfin, et persuade/ que ce serait en vain que j'attendrais qu'on m'y donna$t matie\re a\ observations, je quittai le sopha de cette dame, charme/ d'e$tre convaincu par moi-me$me qu'il y avait des femmes vertueuses, mais de/sirant assez peu d'en retrouver de pareilles. 42 Mon a$me, pour varier les spectacles que son e/tat actuel pouvait lui procurer, ne voulut pas, en quittant ce palais, rentrer dans un autre, et s'abattit dans une assez vilaine maison, obscure, petite, et telle que je doutai d'abord s'il y aurait de quoi m'y donner retraite. Je pe/ne/trai dans une chambre triste, meuble/e au-dessous du me/diocre, et dans laquelle pourtant je fus assez heureux pour rencontrer un sopha, qui, terni, de/labre/, te/moignait assez que c'e/tait a\ ses de/pens qu'on avait acquis les autres meubles qui l'accom- pagnaient. Ce fut, avant que je susse chez qui j'e/tais, la premie\re ide/e qui me vint, et, quand je l'appris, je ne changeai pas d'opinion. Cette chambre, en effet, servait de retraite a\ une fille assez jolie, et qui par sa naissance, et par elle- me$me, e/tant ce qu'on appelle mauvaise compagnie, voyait cependant quelquefois les gens qui, dit-on, composent la bonne. C'e/tait une jeune danseuse, qui venait d'e$tre rec#ue parmi celles de l'Empereur, et dont la fortune et la re/putation n'e/taient pas encore faites, quoiqu'elle connu$t particulie\rement presque tous les jeunes seigneurs d'Agra, qu'elle les combla$t de ses bonte/s, et qu'ils l'assurassent de leur protection. Je doute me$me, quelque chose qu'ils lui promissent, que sans un intendant des domaines de l'Empereur qui prit du gou$t pour elle, la fortune eu$t si to$t change/ de face. Abdalathif, c'est le nom de cet intendant, par sa naissance et par son me/rite personnel, ne faisait pas une conque$te brillante. Il e/tait naturellement rustre et brutal, et depuis sa fortune, il avait joint l'insolence a\ ses autres de/fauts. Ce n'e/tait pas qu'il ne voulu$t e$tre poli, mais persuade/ qu'un homme comme lui 43 honore quelqu'un quand il lui marque des e/gards, il avait pris cette politesse froide et se\che des gens d'un certain rang, qu'en eux on veut bien appeler dignite/, mais qui dans Abdalathif e/tait le comble de la sottise et de l'impertinence. Ne/ dans l'obscurite/ la plus pro- fonde, non seulement il l'avait oublie/, mais me$me, il n'y avait rien qu'il ne fi$t pour se donner une origine illustre. Il couronnait ses travers en jouant perpe/- tuellement le seigneur. Vain et insolent, sa familiarite/ outrageait autant que sa hauteur. Ignoble et sans gou$t dans sa magnificence, elle n'e/tait en lui qu'un ridicule de plus. Avec peu d'esprit et moins encore d'e/duca- tion, il n'y avait rien a\ quoi il ne cru$t se connai$tre et dont il ne voulu$t de/cider. Tel qu'il e/tait cependant, on le me/nageait, non qu'il pu$t nuire, mais il savait obliger. Les plus grands d'Agra e/taient assidu$ment ses complaisants et ses flatteurs, et leurs femmes me$me e/taient sur le pied de lui pardonner des impertinences qu'avec elles il poussait a\ l'exce\s, ou de ne rien refuser a\ ses de/sirs. Quelque couru qu'il fu$t dans Agra, il e/tait quelquefois bien aise de se de/lasser des trop grands empressements des femmes de qualite/, et de chercher des plaisirs, qui, pour e$tre moins brillants, n'en e/taient pas moins vifs, et (selon ce qu'il avait l'insolence de dire), souvent gue\re plus dangereux. Ce fut un soir en sortant de chez l'Empereur, devant qui Amine avait danse/, que ce nouveau protecteur la ramena chez elle. Il promena dans son triste et obscur logement des regards orgueilleux et distraits, puis en daignant a\ peine lever les yeux sur elle : -Vous n'e^tes pas bien ici, lui dit-il : il faut vous en tirer. C'est autant pour moi que pour vous, que je veux que vous soyez plus convenablement loge/e. 44 On se moquerait de moi, si une fille de qui je me me$le n'e/tait pas d'une fac#on a\ se faire respecter. Apre\s ces paroles, il s'assit sur moi, et la tirant sur lui brusquement, il prit avec elle toutes les liberte/s qu'il voulut, mais comme il avait plus de libertinage que de de/sirs, elles ne furent pas excessives. Amine, que j'avais vue haute et capricieuse avec les seigneurs qui allaient chez elle, loin de prendre avec Abdalathif des airs familiers, le traitait avec un extre$me respect et n'osait me$me le regarder que quand il paraissait de/sirer qu'elle le fi$t. -Vous me plaisez assez, lui dit-il enfin, mais je veux qu'on soit sage. Point de jeunes gens; des mceurs, une conduite re/gle/e : sans tout cela, nous ne serions pas longtemps bons amis. Adieu, petite, ajouta-t-il en se levant, demain vous entendrez parler de moi. Vous n'e$tes point meuble/e de fac#on qu'on puisse aujour- d'hui souper avec vous; j'y vais pourvoir. Bonjour! En achevant ces mots, il sortit. Amine le recon- duisit respectueusement, et revint sur moi, se livrer a\ toute la joie que lui causait sa bonne fortune et compter, avec sa me\re, les diamants et les autres richesses qu'elle attendait le lendemain de la ge/ne/- rosite/ d'Abdalathif. Cette me\re qui, quoique femme d'honneur, e/tait la plus complaisante des me\res, exhortait sa fille a\ se conduire sagement dans le bonheur qu'il plaisait a\ Brama de lui envoyer, et comparant l'e/tat ou\ elles e/taient a\ celui dans lequel elles allaient se trouver, faisait mille re/flexions sur la providence des Dieux qui n'abandonne jamais ceux qui la me/ritent. Elle fit apre\s cela une longue e/nume/ration des sei- gneurs qui avaient e/te/ amis de sa fille. 45 -Combien peu leur amitie/ vous a-t-elle e/te/ utile, mon enfant! lui disait-elle; aussi, c'est bien votre faute! Je vous l'ai dit mille fois, vous e$tes ne/e trop douce. Ou vous vous donnez par pure indolence, ce qui est un grand vice; ou, ce qui ne vaut pas mieux et vous a donne/ de grands ridicules, vous vous prenez de fantaisie. Je ne dis pas qu'on ne se satisfasse quel- quefois. A Dieu ne plaise! mais il ne faut pas tellement se sacrifier a\ ses plaisirs, qu'on en ne/glige sa fortune. Il faut surtout e/viter qu'on ne puisse dire qu'une fille comme vous peut se livrer quelquefois a\ l'amour, et malheureusement vous avez donne/ la\-dessus matie\re a\ bien des propos. Enfin, vous e$tes encore bien jeune, et j'espe\re que cela ne vous fera pas grand tort. Rien ne perd tant les personnes de votre condition que ces e/tourderies que j'ai entendu nommer des complai- sances gratuites. Quand on sait qu'une fille est dans la malheureuse habitude de se donner quelquefois pour rien, tout le monde croit e$tre fait pour l'avoir au me$me prix, ou, du moins, a\ bon marche/. Voyez Roxane, Atalis, Elzire : elles n'ont pas une faiblesse a\ se reprocher, aussi Brama a be/ni leur conduite. Moins jolies que vous, voyez comme elles sont riches! Profitez bien de leur exemple, ce sont des filles bien raisonnables. - He/ oui! ma me\re, oui, re/pondit Amine, que cette exhortation impatientait, j'y songerai. Mais me conseilleriez-vous pourtant de n'e$tre qu'au monstre que j'ai actuellement? Cela est impossible, je vous en avertis. - Vraiment non, reprit la me\re : a\ l'e/gard de son co|eur, on n'est pas la mai$tresse. Je dis simplement qu'il faut que vous renonciez aux seigneurs de la 46 Cour, a\ moins que vous ne les voyiez incognito, et qu'ils n'aient pour vous de meilleures fac#ons qu'ils n'en ont eues jusques ici. Si vous voulez, je leur par- lerai, moi. Vous avez Massoud que vous aimez, c'est un bon choix. Il n'est connu de personne, il se pre$te a\ tout, vous le faites passer pour votre parent, on le prend pour cela, il n'y a rien a\ dire. Ce monsieur qui vous veut du bien s'y trompera comme les autres; en vous conduisant avec prudence, il ne se doutera de rien, et... - Croyez-vous, ma me\re, interrompit Amine, qu'il me donne des diamants? Ah! oui, il m'en donnera. Ce n'est pas, ajoutait-elle, que j'aie de la vanite/, mais quand on tient un certain rang on est bien aise d'e$tre comme tout le monde! La\-dessus elle se mit a\ compter toutes les filles qui seraient de/sespe/re/es et des diamants et des belles robes qu'elle aurait : ide/e qui la flattait plus que sa fortune me$me. Le lendemain, d'assez bonne heure, un char vint la prendre, et mon a$me curieuse de voir l'usage qu'A- mine ferait des conseils de sa me\re la suivit. On la conduisit dans une jolie maison toute meu- ble/e, qu'Abdalathif avait dans une rue de/tourne/e. Je me plac#ai, en y arrivant, dans un sopha superbe que l'on avait mis dans un cabinet extre$mement orne/. Jamais je n'ai vu personne dans une aussi sotte admi- ration que celle qu'Amine te/moignait pour tout ce qui s'y offrait a\ ses yeux. Apre\s avoir curieusement examine/ tout, elle vint se mettre a\ sa toilette. Les vases pre/cieux dont elle la vit couverte, un e/crin rem- pli de diamants, des esclaves bien ve$tus, qui, d'un air respectueux, s'empressaient a\ la servir, des mar- 47 chands et des ouvriers qui attendaient ses ordres, tout la transportait et augmentait son ivresse. Quand elle en fut un peu revenue, elle songea au ro$le qu'elle devait jouer devant tant de spectateurs. Elle parla a\ ses esclaves avec hauteur, aux marchands et aux ouvriers avec impertinence, choisit ce qu'elle voulut, ordonna que tout ce qu'elle commandait fu$t pre$t pour le lendemain au plus tard, se remit a\ sa toilette, y resta longtemps, et en attendant les magni- ficences qui lui e/taient destine/es, se reve$tit d'un de/s- habille/ superbe qui avait e/te/ fait pour une princesse d'Agra, et qu'elle trouva a\ peine assez beau pour elle. Elle passa la plus grande partie de la journe/e a\ s'occuper de tout ce qu'elle voyait, et a\ attendre Abda- lathif. Vers le soir enfin, il parut. - He/ bien! petite, lui dit-il, comment vous trouvez- vous de tout ceci? Amine se pre/cipita a\ ses pieds, et, dans les termes les plus ignobles, le remercia de tout ce qu'il faisait pour elle. J'e/tais e/tonne/, moi qui jusques alors avait e/te/ en bonne compagnie, de tout ce qui frappait mes oreilles. Ce n'e/tait pas que je n'eusse jamais entendu de sot- tises, mais du moins elles e/taient e/le/gantes, et de ce ton noble avec lequel il semble presque qu'on n'en dit pas. 48 CHAPITRE V Meilleur a\ passer qu'a\ lire Avant que de s'engager dans une plus longue conversation, Abdalathif tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, qu'il jeta sur une table d'un air ne/gligent. - Serrez ceci, lui dit-il : vous en aurez peu de besoin. Je me charge de toute la de/pense de votre maison, et de celle de votre personne. Je vous ai envoye/ un cuisinier : c'est, apre\s le mien, le meilleur d'Agra. Je compte souvent souper ici. Nous n'y serons pas tou- jours seuls : des seigneurs de mes amis, avec quelques beaux esprits a\ qui je pre$te de l'argent, y viendront quelquefois. On y joindra de vos compagnes, des plus jolies s'entend : cela fera des soupers gais, je les aime. A ces mots, il la conduisit dans le petit cabinet ou\ j'e/tais, et la me\re d'Amine, cette femme respectable, qui jusque-la\ avait e/te/ pre/sente a\ la conversation, se retira et ferma la porte. - Ce n'est pas d'une pareille conversation, dit Amanze/i en s'interrompant, que je rendrai un compte exact a\ Votre Majeste/. Amine y parut tout a\ fait tendre et vive jusqu'au transport. Abdalathif avait pris soin de lui dire auparavant que les femmes 49 re/serve/es dans leurs discours lui de/plaisaient et, avec l'envie qu'Amine avait de lui plaire, son e/ducation et les habitudes qu'elle avait contracte/es, Votre Majeste/ imagine sans peine qu'il se tint des propos qu'il serait difficile de lui rendre, et qui d'ailleurs ne la flatteraient pas. - Pourquoi cela? demanda le Sultan, peut-e$tre les trouverais je fort bons. Voyons un peu. - Voyez! dit la Sultane en se levant, mais comme je suis su$re qu'ils ne m'amuseraient pas, vous trou- verez bon que je sorte. - Voyez-vous cela! s'e/cria le Sultan, la belle modestie! Vous croyez peut-e$tre que j'en suis la dupe? De/trompez-vous! Je connais les femmes a\ pre/sent, et je me souviens d'ailleurs qu'un homme qui les connaissait aussi bien que moi, ou a\ peu pre\s, m'a dit que les femmes ne font rien avec tant de plaisir que ce qui leur est de/fendu, et qu'elles n'aiment que les discours qu'il semble qu'elles ne doivent pas entendre; par conse/quent si vous sortez, ce n'est pas que vous ayez l'envie de sortir. Mais n'importe, Amanze/i me dira a\ mon coucher ce que vous ne voulez pas qu'il me dise a\ pre/sent. Cela fera pre/cise/ment que je n'y perdrai rien, n'est-il pas vrai ? Amanze/i n'avait garde de ne pas convenir que le Sultan avait raison, et, apre\s avoir exage/re/ la pru- dence de sa conduite, il continua ainsi : - Apre\s l'entretien d'Abdalathif et d'Amine, qui fut plus long qu'inte/ressant, on servit. Comme je n'e/tais pas dans la salle a\ manger, je ne puis, Sire, vous rendre compte de ce qu'ils y dirent. Ils revinrent longtemps apre\s. Quoiqu'ils eussent soupe/ te$te a\ te$te, 50 il me parut qu'ils n'en avaient pas e/te/ plus sobres. Apre\s quelques fort mauvais discours, Abdalathif s'endormit sur le sein de sa dame. Amine, toute complaisante qu'elle e/tait, trouva mauvais d'abord qu'Abdalathif pri$t avec elle de si grandes liberte/s. Sa vanite/ souffrait aussi du peu de cas qu'il paraissait faire d'elle. Les e/loges qu'il lui avait donne/s sur la fac#on dont elle avait soutenu l'entretien qu'elle avait eu avec lui l'avaient enor- gueillie, et lui faisaient croire qu'elle me/ritait qu'il pri$t la peine de l'entretenir encore. Malgre/ les atten- tions qu'elle devait a\ Abdalathif, elle s'ennuya de la contrainte ou\ il la retenait, et elle en aurait e/tour- diment marque/ son chagrin, si Abdalathif, ouvrant pesamment les yeux, ne lui eu$t demande/, d'un ton brusque l'heure qu'il e/tait. Il se leva sans attendre sa re/ponse. - Adieu! lui dit-il, en la caressant brutalement; je vous ferai dire demain si je puis souper ici. A ces mots il voulut sortir. Quelque envie qu'eu$t Amine qu'il la laissa$t libre, elle crut devoir le retenir. Quoiqu'elle poussa$t la faussete/ jusqu'a\ pleurer de son de/part, il fut inexorable, et se de/barrassa des bras d'Amine, en lui disant qu'il voulait bien qu'elle l'ai- ma$t, mais qu'il ne pre/tendait pas e$tre ge$ne/. D'abord qu'il fut sorti, elle sonna, en l'honorant a\ demi-bas de toutes les e/pithe\tes qu'il me/ritait. Pen- dant qu'on la de/shabillait, sa me\re vint lui parler bas. La nouvelle qu'elle donnait a\ Amine lui fit ha$ter ses esclaves; enfin elle ordonna qu'on la laissa^t seule. Peu de moments apre\s que sa me\re et ses esclaves se furent retire/s, la premie\re rentra. Elle menait un ne\gre mal fait, horrible a\ voir, et qu'Amine n'eu$t 51 pourtant pas pluto$t aperc#u, qu'elle vint l'embrasser avec emportement. - Amanze/i, dit le Sultan, si vous o$tiez ce ne\gre-la\ de votre histoire, je pense qu'elle n'en serait pas plus mauvaise. - Je ne vois pas ce qu'il y ga$te, Sire, re/pondit Amanze/i. - Je m'en vais vous le dire, moi, re/pliqua le Sultan, puisque vous n'avez pas l'esprit de le voir. La pre- mie\re femme de mon grand-pe\re Schah-Riar couchait avec tous les ne\gres de son palais. C#'a e/te/, gra$ces a\ Dieu, une chose assez notoire. En conse/quence de ce, mon susdit grand-pe\re, non seulement fit e/trangler celle-la\, mais toutes les autres qu'il eut apre\s, jusques a\ ma grand'me\re Sche/he/razade, qui lui en fit perdre l'habitude. Donc, je trouve fort peu respectueux que l'on vienne, apre\s ce qui est arrive/ dans ma famille, me parler de ne\gres, comme si je n'y devais prendre aucun inte/re$t. Je vous passe celui-ci, puisqu'il est venu, mais qu'il n'en vienne plus, je vous prie! Amanze/i, apre\s avoir demande/ pardon au Sultan de son e/tourderie, continua ainsi : - Ah! Massoud, dit Amine a\ son amant, que j'ai souffert d'e$tre deux jours sans te voir! Que je hais le monstre qui m'obse\de! Qu'on est malheureuse de se sacrifier a\ sa fortune! Massoud, a\ tout cela, re/pondait assez peu de choses. Il lui dit cependant que, quoiqu'il l'aima$t avec toute la de/licatesse possible, il n'e/tait pas fa$che/ qu'Abda- lathif eu$t pour elle des attentions. Il l'exhorta ensuite a\ faire tout ce qui serait convenable pour le ruiner, et se livrant apre\s a\ toute la fureur des caresses d'Amine, ils commence\rent une sorte d'entretien dont 52 la joie de tromper Abdalathif augmentait encore la vivacite/. Avant que de sortir du cabinet, elle paya fort ge/ne/reusement Massoud de l'extre$me amour qu'il lui avait te/moigne/. Elle passa avec lui la plus grande partie de la nuit, et le renvoya enfin lorsqu'elle vit parai$tre le jour; et la me\re d'Amine, qui, par une porte de son appar- tement qui donnait dans celui de sa fille, l'avait intro- duit, le fit sortir par la me$me voie. Amine passa la matine/e a\ essayer toutes les robes qu'elle avait commande/es et a\ en ordonner d'autres. Ce fut son amusement jusques a\ l'heure qui lui e/tait marque/e pour aller danser chez l'Empereur. Elle en fut ramene/e par Abdalathif; ils e/taient suivis de quelques jolies compagnes d'Amine, de quelques jeunes omrahs et de trois beaux-esprits des plus renomme/s d'Agra. Ils s'empresse\rent a\ l'envie de louer la magni- ficence d'Abdalathif, son gou$t, son air noble, la de/li- catesse de son esprit, et la su$rete/ de ses lumie\res. Je ne concevais pas comment des gens qui, par leur naissance ou leurs talents, tenaient un rang distingue/, pouvaient se pardonner la bassesse et la faussete/ de leurs e/loges. Ils n'oubliaient pas me$me de louer Amine; mais a\ la ve/rite/, c'e/tait d'une fac#on qui devait lui faire sentir qu'elle n'e/tait que subalterne, et que, sans ce qu'on voulait bien devoir a\ Abdalathif, on aurait e/te/ avec elle aussi familier que l'on cherchait a\ le parai$tre peu. Apre\s les louanges d'Abdalathif, chacun se dispersa dans le salon avec qui il lui plut. La conversation e/tait selon ceux qui parlaient, tanto$t vive, tanto$t plate, et en tout il me parut que l'on me/nageait assez peu les dames qui devaient souper chez Amine, et qu'elles ne s'en offensaient gue\re. 53 On descendit enfin pour souper. Comme il n'y avait pas de retraite pour mon a$me dans le lieu ou\ l'on mangeait, je ne pus pas entendre les discours qui s'y tinrent. A en juger par ceux qui pre/ce/de\rent le souper, et ceux qui le suivirent, on pouvait ne pas regretter de n'e$tre point a\ porte/e de les entendre. Abdalathif, noye/ dans le vin, enivre/ des e/loges que le me/rite qu'on avait de/couvert a\ son cuisinier avait rendu plus vifs et plus nombreux, ne tarda point a\ s'endormir. Un jeune homme qui avait inte/re$t qu'il laissa$t biento$t Amine en e/tat de disposer d'elle, osa bien l'e/veiller pour lui repre/senter qu'un homme comme lui, charge/ des plus grandes affaires et ne/ces- saire a\ l'Etat autant qu'il l'e/tait, pouvait quelquefois permettre aux plaisirs de le distraire mais ne devait jamais s'y abandonner. Il prouva si bien enfin a\ Abda- lathif combien il e/tait cher au prince et au peuple, qu'il le convainquit qu'il ne pouvait diffe/rer de s'aller coucher, sans que l'E/tat ne risqua$t d'y perdre son plus ferme appui. Il sortit, et tout le monde avec lui. Quelques regards que j'avais surpris entre Amine et le jeune homme qui venait de haranguer si bien Abdalathif, me firent croire que je le reverrais biento$t. Elle se mit a\ sa toilette d'un air nonchalant, et de/barrasse/e de cet attirail superbe, plus ge$nant encore pour les plaisirs qu'il n'est satisfaisant pour l'amour-propre, elle ordonna qu'on la laissa$t seule. La respectable me\re d'Amine, gagne/e apparem- ment par le re/cit que le jeune homme lui avait fait de ses souffrances (car je ne saurais croire qu'une a$me si belle eu$t pu e$tre sensible a\ l'inte/re$t), l'intro- duisit discre\tement dans l'appartement de sa fille et 54 ne se retira qu'apre\s qu'il lui eu$t donne/ parole posi- tive de ne faire a\ Amine aucune proposition qui pu$t alarmer la pudeur d'une fille aussi sage et aussi modeste. - En ve/rite/! dit Amine au jeune homme, quand ils furent seuls, il faut que je vous aime bien tendrement pour m'e$tre de/termine/e a\ ce que je fais! Car enfin, je trompe un honne$te homme, que je n'aime point a\ la ve/rite/, mais a\ qui pourtant je devrais e$tre fide\le. J'ai tort, je le sens bien : mais l'amour est une terrible chose, et ce qu'il me fait faire aujourd'hui est bien e/loigne/ de mon caracte\re. -Je vous en sais d'autant plus de gre/, re/pondit le jeune homme, en voulant l'embrasser. - Oh! pour cela, re/pliqua-t-elle en le repoussant, voila\ ce que je ne veux pas vous permettre : de la confiance, du sentiment, du plaisir a\ vous voir, je vous en ai promis, mais si j'allais plus loin je trahirais mon devoir. - Mais, mon enfant, lui dit le jeune homme, deviens- tu folle? Qu'est-ce donc que le jargon dont tu te sers? Je te crois tout le sentiment du monde, assure/ment : mais a\ quoi veux-tu qu'il nous serve? Est-ce pour cela que je suis venu ici? - Vous vous e$tes trompe/, re/pondit-elle, si vous avez attendu de moi quelqu'autre chose. Quoique je n'aime point le seigneur Abdalathif, j'ai fait vo|e de lui e$tre fide\le, et rien ne peut m'y faire manquer. - Ah! petite Reine, repartit le jeune homme en raillant, d'abord que tu as fait un vo|eu, je n'ai rien a\ dire, cela est respectable, et pour la rarete/ du fait, je te permets d'y demeurer fide\le. He/! dis-moi, en as- tu beaucoup fait de pareils en ta vie? 55 - Ne raillez pas, re/pondit Amine, je suis fort scru- puleuse. - Oh! tu ne m'e/tonnes point, re/pliqua-t-il, vous autres filles, tant soit peu publiques, vous vous piquez toutes de scrupules et vous en avez en ge/ne/ral beau- coup plus que les femmes vertueuses. Mais a\ propos de ton vo|eu, tu aurais tout aussi bien fait de m'en instruire tanto$t et de ne me pas faire prendre la peine de venir passer la nuit ici! - Cela est vrai, re/pondit-elle d'un air embarrasse/, mais vous m'avez fait des propositions si brillantes, que d'abord elles m'ont e/blouie, je l'avoue. - He/! lui demanda-t-il, la re/flexion te les a donc ga$te/es? Tiens, poursuivit-il en tirant une bourse, voila\ ce que je t'ai promis; je suis homme de parole; il y a la\-dedans de quoi gue/rir tes scrupules, et te relever de tous les vo|eux que tu as pu faire. Conviens-en, du moins! - Que vous e$tes badin! re/pondit-elle en se saisissant de la bourse, vous me connaissez bien peu! Je vous jure que sans l'inclination que je me sens pour vous... - Finissons cela! interrompit-il. pour te prouver combien je suis noble, je te dispense des remercie- ments, et me$me de cette prodigieuse inclination que tu as pour moi : aussi bien dans le marche/ que nous avons fait ensemble, ne m'a-t-elle servi a\ rien. Je te paie me$me aussi cher que si j'e/tais en premier, et tu sais bien que cela n'est pas dans les re\gles. - Il me semble que si, re/pondit Amine, je fais une perfidie pour vous, et... - Si je ne te payais, interrompit-il, qu'a\ raison de ce qu'elle te cou$te, je te re/ponds que je t'aurais pour rien. Mais encore une fois finissons. Quoique tu aies 56 de l'esprit autant qu'on en puisse avoir, la conver- sation m'ennuie. Quelque impatience qu'il marqua$t, il ne put empe/- cher qu'Amine, qui e/tait la prudence me$me, ne compta$t l'argent qu'il venait de lui donner. Ce n'e/tait pas, disait-elle, qu'elle se de/fia$t de lui, mais il pouvait lui-me$me s'e$tre trompe/. Enfin elle ne se rendit a\ ses de/sirs que quand elle fut su$re qu'il n'avait point commis d'erreur de calcul. Lorsque le jour fut pre$t a\ parai$tre, la me\re d'Amine revint, et dit au jeune homme qu'il e/tait temps qu'il se retira$t. Il n'e/tait pas tout a\ fait de cet avis, quoi- qu'Amine le pria$t de vouloir bien me/nager sa re/pu- tation. Cette conside/ration ne l'aurait su$rement pas e/branle/, et malgre/ ses prie\res, il serait reste/, si Amine ne lui eu$t promis de lui accorder a\ l'avenir autant de nuits qu'elle pourrait en de/rober a\ Abdalathif. Outre Abdalathif, Massoud, et ce jeune homme a\ qui quelquefois elle tenait parole, Amine, qui avait reconnu l'utilite/ des conseils que sa me\re lui avait donne/s, recevait indiffe/remment tous ceux qui la trouvaient assez belle pour la de/sirer, pourvu cepen- dant qu'ils fussent assez riches pour lui faire agre/er leurs soupirs. Bonzes, bramines, imans, militaires, cadis, hommes de toutes nations, de tout genre, de tout a$ge, rien n'e/tait rebute/. Il est vrai que, comme elle avait des principes et des scrupules, il en cou$tait plus aux e/trangers, a\ ceux surtout qu'elle regardait comme des infide\les, qu'a\ ses compatriotes et a\ ceux qui suivaient la me$me loi qu'elle. Ce n'e/tait qu'a\ prix d'argent qu'ils pouvaient vaincre ses re/pugnances, et, apre\s qu'elle s'e/tait donne/e, triompher de ses remords. Elle s'e/tait me$me fait la\-dessus des arrangements sin- 57 guliers. Il y avait des cultes qu'elle avait plus en horreur que les autres, et je me souviendrai toujours qu'il en cou$ta plus a\ un gue\bre, pour obtenir d'elle des complaisances, qu'il n'en avait cou$te/ en pareil cas a\ dix mahome/tans. Soit qu'Abdalathif fu$t trop persuade/ de son me/rite pour croire qu'Amine pu$t e$tre infide\le, soit qu'aussi ridiculement il compta$t sur les serments qu'elle lui avait faits de n'e$tre jamais qu'a\ lui, il fut longtemps avec elle dans la plus parfaite se/curite/ et sans un e/ve/nement impre/vu, quoiqu'il ne fu$t pas sans exemple, il est apparent qu'il y aurait toujours e/te/ plonge/. - J'entends bien, dit alors le Sultan : quelqu'un lui dit qu'elle e/tait infide\le. - Non, Sire! re/pondit Amanze/i. - Ah! oui, reprit le Sultan, je vois a\ pre/sent que c'e/tait toute autre chose; cela se devine : lui-me$me il la surprit. - Point du tout, Sire, repartit Amanze/i; il aurait e/te/ trop heureux d'en e$tre quitte a\ si bon marche/. - Je ne sais donc plus ce que c'e/tait, dit Schah- Baham. Au fond ce ne sont pas mes affaires, et je n'ai pas besoin de me tourner la te$te pour deviner quelque chose qui ne m'inte/resse pas. 58 CHAPITRE VI Pas plus extraordinaire qu'amusant Le moment. fatal ou\ toutes les grandeurs, les dia- mants, les richesses qu'Amine posse/dait, allaient s'e/vanouir pour elle, e/tait venu. Du moins, pour se consoler de leur perte, lui restait-il le souvenir d'un beau songe, et Abdalathif, suppose/ qu'il eu$t re$ve/, ne l'avait pas fait aussi agre/ablement qu'elle. Depuis quelques jours, j'avais remarque/ qu'Amine e/tait plus triste qu'a\ l'ordinaire. Sa maison la nuit e/tait ferme/e, et le jour elle ne voyait qu'Abdalathif. On lui avait e/crit beaucoup de lettres, et toutes l'avaient chagrine/e. Je me perdais en re/flexions pour deviner ce qu'elle pouvait avoir, et ne pouvant le pe/ne/trer, je fus assez imbe/cile pour croire que les remords dont elle e/tait agite/e causaient seuls le cha- grin qu'elle paraissait avoir. Quoique la connaissance que j'avais de son carac- te\re du$t m'interdire cette ide/e, la difficulte/ de pe/ne/trer la cause de son inquie/tude, me la fit former. Je ne fus pas longtemps a\ voir que je m'e/tais trompe/ sur tout ce que j'avais imagine/. Amine, l'air embarrasse/, pensif, sombre e/tait un matin a\ sa toilette. Abdalathif entra. Elle rougit a\ sa 59 vue. Elle n'e/tait pas accoutume/e a\ le voir le matin, et cette visite inopine/e lui de/plut. Confuse et timide, a\ peine osa-t-elle lever les yeux sur lui. A la mine renfrogne/e d'Abdalathif, aux regards terribles que de temps en temps il lanc#ait sur elle, il n'e/tait pas dif- ficile de juger qu'il e/tait tourmente/ d'une ide/e fa$cheuse a\ laquelle, vraisemblablement, elle avait donne/ lieu. Amine, sans doute, savait ce que c'e/tait, car elle n'osa jamais le lui demander. Il garda quelque temps le silence. - Vous e$tes jolie! lui dit-il enfin, avec une fureur ironique, vous e$tes jolie! Oui, tre\s fide\le! Oh! parbleu, ma Reine, parbleu! On saura vous apprendre a\ e$tre sage, et vous mettre en lieu ou\ vous serez force/e de l'e$tre, du moins quelque temps. - Quel est donc ce discours, Monsieur? lui re/pondit Amine d'un air de hauteur. Est-ce a\ une personne comme moi qu'il peut jamais s'adresser? Mesurez un peu vos paroles, je vous prie! L'insolence d'Amine, dans la situation pre/sente, parut si singulie\re a\ Abdalathif, que d'abord elle le confondit, mais enfin, la fureur prenant le dessus, il l'accabla de toutes les injures et de tout le me/pris qu'il croyait lui devoir. Amine voulut alors entrer en justification, mais Abdalathif, qui, sans doute, avait des te/moins convaincants de ce dont il l'accusait, lui ordonna brusquement de se taire. Amine convint en ce moment qu'Abdalathif avait raison de se plaindre, mais il lui paraissait si peu possible que ce fu$t d'elle, qu'elle n'en revenait pas. Elle crut me$me devoir a\ son tour l'accabler de reproches sur ses infide/lite/s, lui faire me$me des remontrances sur les mauvais choix qu'il faisait : 60 toutes choses qu'elle ne lui disait, ajouta-t-elle, que par l'extre$me inte/re$t qu'elle osait prendre a\ ce qui le regardait. Une impudence si soutenue impatienta enfin Abda- lathif au point qu'il pensa s'e/chapper tout a\ fait. Amine, voyant qu'il n'e/tait la dupe ni de sa hauteur ni de ses reproches, et craignant, a\ la fureur ou\ elle le voyait, que cette sce\ne ne fini$t pour elle de la fac#on la plus tragique, crut enfin qu'elle devait prendre le parti des larmes et de la soumission. Ce fut en vain, rien ne calma Abdalathif. Je ne vous dirai pas ce qu'il avait, mais jamais je n'ai vu d'homme si fa$che/. De moment en moment il entrait dans des acce\s de fureur pendant lesquels il aurait sans doute tout brise/ dans la maison, si tout ce qui y e/tait ne lui eu$t pas appartenu. Cette sage conside/ration le retenait sur un fracas inde/cent qui l'aurait peut-e$tre soulage/, et la violence qu'il se faisait pour se retenir sur cela aug- mentait sa cole\re contre Amine. Ce dont il e/tait le plus outre/, c'e/tait qu'on eu$t ose/ manquer d'une fac#on si cruelle a\ ce qu'on devait a\ un homme comme lui. Cela seul lui paraissait inconcevable. Apre\s avoir dit toutes les impertinences que sa fureur et sa fatuite/ lui dictaient tour a\ tour, il s'em- para ge/ne/ralement de tout ce qu'il avait donne/ a\ Amine. Elle s'e/tait attendue a\ e$tre quitte/e, et elle s'en consolait, en jetant de temps en temps les yeux sur les diamants et les autres choses qu'elle croyait qui lui resteraient. Mais quand elle vit l'impitoyable Abdalathif se mettre en devoir de tout reprendre, elle poussa les cris les plus perc#ants et les plus douloureux. Sa me\re alors entra, se jeta mille fois aux pieds d'Ab- dalathif, et crut l'apaiser beaucoup en lui avouant 61 que c'e/tait un maudit bonze qui e/tait cause de tout ce qui arrivait. Loin que ce qu'on disait du bonze paru$t attendrir Abdalathif, il sembla le de/terminer a\ user de toute la rigueur possible. - He/las! ajoutait tristement la me\re d'Amine, nous sommes bien punies de nous e$tre fie/es a\ un infide\le! Ma fille sait ce que j'en pensais, et que je lui ai toujours dit que cela ne pouvait que lui porter mal- heur! Pendant ces lamentations, Abdalathif, ayant a\ la main un e/tat de tout ce qu'il avait donne/ a\ Amine, se faisait tout restituer par ordre. Lorsque cela fut fait : -A l'e/gard de l'argent que je vous ai donne/, dit- il a\ Amine d'un air grave, je vous le laisse. Il n'a pas tenu a\ moi, petite Reine, que vous n'ayez e/te/ plus heureuse. Cette mortification-ci vous rendra sans doute plus prudente : je le de/sire since\rement. Allez, ajouta- t-il, je n'ai plus besoin de vous ici. Rendez gra$ces au ciel de ce que je ne porte pas plus loin ma cole\re! En achevant ces paroles, il ordonna a\ ses esclaves de les faire sortir, n'e/tant pas plus e/mu des injures atroces qu'alors elles vomissaient contre lui, qu'il ne l'avait e/te/ des larmes qu'il leur avait vu re/pandre. La curiosite/ de voir l'usage qu'Amine ferait de son humiliation me fit re/soudre, malgre/ le de/gou$t que ses mo|eurs me causaient, a\ la suivre dans ce re/duit obscur d'ou\ Abdalathif l'avait tire/e, et ou\ elle retourna cacher sa honte et la douleur de n'avoir pas su le ruiner. Ce fut dans ce triste lieu que je fus te/moin de ses regrets et des impre/cations de sa vertueuse me\re. Les 62 de/bris de leur fortune, qui e/taient encore conside/- rables, les console\rent enfin de ce qu'elles avaient perdu. - He/ bien! ma fille, disait un jour la me\re d'Amine, est-ce donc un si grand malheur que ce qui vous est arrive/? Je conviens que ce monstre que vous aviez e/tait la libe/ralite/ me$me : mais est-il donc le seul a\ qui vous puissiez plaire? D'ailleurs, quand vous n'en retrouveriez pas un aussi riche, croiriez-vous pour cela e$tre malheureuse? Non, ma fille : ou\ l'espe\ce manque il faut se de/dommager par le nombre. Si quatre ne suffisent pas pour le remplacer, prenez-en dix, plus me$me s'il le faut. Vous me direz peut-e$tre que cela est sujet a\ des accidents : cela est vrai. Mais quand on ne se met au-dessus de rien, que l'on craint tout, on reste dans l'infortune et dans l'obscurite/. Quelque envie qu'Amine eu$t de mettre a\ profit ces sages conseils, l'abandonnement ou\ elle e/tait ne lui permit pas de s'en servir aussito$t qu'elle l'aurait voulu. Son aventure avec Abdalathif lui avait si bien donne/, dans Agra, la re/putation d'une personne peu su$re dans le commerce, que, hors le fide\le Massoud, de qui la tendresse e/tait a\ l'e/preuve de tout, je ne vis chez elle, pendant longtemps, que quelques-unes de ses compagnes qui venaient la voir, pluto$t sans doute pour jouir de son malheur, que pour l'en consoler. Le temps qui efface tout effac#a enfin la mauvaise opinion qu'on avait d'Amine. On la crut change/e, on imagina que les re/flexions qu'on lui avait laisse/ le temps de faire l'auraient gue/rie de la fureur d'e$tre infide\le. Les amants revinrent. Un seigneur persan, qui arriva dans ce temps a\ Agra, et qui n'en savait que me/diocrement les anecdotes, vit Amine, la trouva 63 jolie, et s'en ente$ta d'autant plus qu'un de ces hommes obligeants, qui ne s'occupent que du noble soin de procurer des plaisirs aux autres, l'assura que, s'il avait le bonheur de plaire a\ Amine, il devrait lui en savoir d'autant plus de gre/ que ce serait la premie\re faiblesse qu'elle aurait a\ se reprocher. Tout autre aurait cru la chose impossible. Le per- san ne la trouva qu'extraordinaire. Cette nouveaute/ le piqua, et a\ l'aide de l'irre/prochable te/moin de la vertu d'Amine, il acheta au plus haut prix des faveurs qui, dans Agra, commenc#aient a\ e$tre taxe/es au plus bas, et n'e/taient pourtant pas encore aussi me/prise/es qu'elles auraient du$ l'e$tre. Cette triste maison qu'Amine habitait fut encore une fois quitte/e pour un palais superbe, ou\ brillait tout le faste des Indes. Je ne sais si Amine usa sage- ment de sa nouvelle fortune : mon a$me, rebute/e d'e/tu- dier la sienne, alla chercher des objets plus dignes de l'occuper, dans le fond peut-e$tre aussi me/prisables, mais qui, plus orne/s, la re/voltaient moins et l'amu- saient davantage. Je m'envolai dans une maison, qu'a\ sa magnifi- cence et au gou$t qui y re/gnait de toutes parts, je reconnus Pour une de celles ou\ je me plaisais a\ demeurer, ou\ l'on trouve toujours le plaisir et la galanterie, et ou\ le vice me$me, de/guise/ sous l'appa- rence de l'amour embelli de toute la de/licatesse et de toute l'e/le/gance possibles, ne s'offre jamais aux yeux que sous les formes les plus se/duisantes. La mai$tresse de ce palais e/tait charmante, et a\ la tendresse qu'elle avait dans les yeux, autant qu'a\ sa beaute/, je jugeai que mon a$me y trouverait des amu- sements. Je restai quelque temps dans son sopha sans qu'elle daigna$t seulement s'y asseoir. Cependant elle 64 aimait et elle e/tait aime/e. Poursuivie par son amant, perse/cute/e par elle-me$me, il n'y avait pas d'apparence que je lui fusse toujours aussi indiffe/rent qu'elle sem- blait se le promettre. Quand j'entrai chez elle, il avait de/ja\ obtenu la permission de lui parler de son amour mais quoiqu'il fu$t aimable et pressant, que me$me il eu$t de/ja\ per- suade/, il e/tait encore bien loin de vaincre. Phe/nime (c'est ainsi qu'elle s'appelait) renonc#ait avec peine a\ sa vertu, et Zulma, trop respectueux pour e$tre entreprenant, attendait, du temps et de ses soins, qu'elle pri$t pour lui autant d'amour qu'il en ressen- tait pour elle. Mieux informe/ que lui des dispositions de Phe/nime, je ne concevais pas qu'il pu$t connai$tre aussi peu son bonheur. Phe/nime, a\ la ve/rite/, ne lui disait pas encore qu'elle l'aimait, mais ses yeux le lui disaient toujours. Lui parlait-elle d'une chose indif- fe/rente? Sans qu'elle le voulu$t, me$me sans qu'elle s'en aperc#u$t, sa voix s'attendrissait, ses expressions devenaient plus vives. Plus elle s'imposait de contrainte avec lui, plus elle lui marquait d'amour. Rien de son amant ne lui paraissait indiffe/rent : elle en craignait tout, et les gens qu'elle aimait le moins en e/taient, en apparence, mieux traite/s que lui. Quel- quefois elle lui imposait silence, et l'oubliant a\ l'ins- tant me$me, elle continuait la conversation qu'elle avait voulu finir. Toutes les fois qu'il la trouvait seule (et sans s'en apercevoir elle lui en donnait mille occa- sions), l'e/motion la plus tendre et la plus marque/e s'emparait d'elle involontairement. Si dans le cours d'un entretien long et anime/, il arrivait a\ Zulma de lui baiser la main ou de se jeter a\ ses genoux, Phe/nime 65 s'effrayait, mais ne se fa$chait pas. C'e/tait me^me si tendrement qu'elle se plaignait de ses entreprises! - Et cependant, interrompit le Sultan, il ne les continuait pas? - Non, assure/ment, Sire, re/pondit Amanze/i, plus il e/tait amoureux... - Plus il e/tait be$te, dit le Sultan, je le vois bien. - L'amour n'est jamais plus timide, reprit Aman- ze/i, que quand... - Oui, timide, interrompit encore le Sultan, voila\ un beau conte! Est-ce qu'il ne voyait pas qu'il impa- tientait cette dame? A la place de cette femme-la\, je l'aurais renvoye/ pour jamais, moi qui vous parle! - Il n'est pas douteux, reprit Amanze/i, qu'avec une coquette, Zulma n'eu$t e/te/ perdu, mais Phe/nime, qui re/ellement de/sirait de n'e$tre pas vaincue, tenait compte a\ son amant de sa timidite/. D'ailleurs, plus il me/na- geait les scrupules de Phe/nime, plus il s'assurait la victoire. Un moment donne/ par le caprice, s'il n'est pas saisi, ne revient peut-e$tre jamais, mais quand c'est l'amour qui le donne, il semble que moins on le saisit, plus il s'empresse a\ le rendre. - J'ai cependant oui% dire, re/pliqua Schah-Baham, que les femmes n'aiment point qu'on ne les devine pas. - Cela peut e$tre quelquefois, re/pondit Amanze/i, mais Phe/nime pensait diffe/remment et n'aimait jamais tant Zulma, que quand il avait e/te/ plus respectueux qu'elle-me$me ne l'avait encore de/sire/. - Et, demanda encore le Sultan, lui arrivait-il sou- vent de s'y me/prendre? - Oui, Sire, re/pondit Amanze/i, et quelquefois si grossie\rement qu'il en e/tait ridicule. Un jour, par 66 exemple, il entra chez Phe/nime. Il y avait plus d'une heure que, livre/e a\ sa tendresse, elle ne s'occupait que de lui. Elle avait commence/ par le de/sirer vive- ment, et son imagination s'e/chauffant par degre/s, elle s'abandonna voluptueusement a\ son de/sordre. Il e/tait au plus haut point lorsque Zulma se pre/senta a\ ses yeux. Son trouble augmenta, elle acheva de rougir en le voyant. Ah! s'il eu$t devine/ ce qui faisait alors rougir Phe/nime! S'il eu$t ose/ me$me la presser! Mais il se croyait fort mal avec elle de quelques liberte/s fort innocentes, que la veille il avait voulu prendre et il employa a\ lui en demander pardon, le temps ou\ elle ne se serait offense/e de rien. - Ah! le butor! s'e/cria le Sultan, il n'est pas croyable qu'on soit si be$te! - Il ne faut cependant pas que cela vous e/tonne, Sire, repartit Amanze/i : tout le temps que j'ai e/te/ sopha, j'ai vu manquer plus de moments que je n'en ai vu saisir. Les femmes, accoutume/es a\ nous cacher sans cesse ce qu'elles pensent, mettent surtout leur attention a\ nous dissimuler les mouvements qui les portent a\ la tendresse, et telle a peut-e$tre a\ se vanter de n'avoir jamais succombe/, qui doit moins cet avan- tage a\ sa vertu, qu'a\ l'opinion qu'elle en a su donner. Je me rappelle, qu'e/tant chez une femme ce/le\bre par sa rare vertu, j'y fus assez longtemps sans rien voir qui de/menti$t l'ide/e qu'on avait d'elle dans le monde. Il est vrai qu'elle n'e/tait pas jolie, et qu'il faut convenir qu'il n'y a point de femmes a\ qui il soit plus aise/ d'e$tre vertueuses, qu'a\ celles qui man- quent d'agre/ments. Celle-ci joignait a\ sa laideur un caracte\re d'esprit dur et se/ve\re, qui effrayait pour le moins autant que sa figure. Quoique personne ne se 67 fu$t hasarde/ a\ essayer de la rendre sensible, on n'en croyait pas moins qu'il e/tait impossible qu'elle le devi$nt. Par je ne sais quel hasard, un homme plus hardi, ou plus capricieux que les autres, ou qui ne croyait pas a\ la vertu des femmes, un jour se trouvant seul aupre\s d'elle, osa lui dire qu'il la trouvait aimable. Quoiqu'il le lui di$t assez froidement pour ne devoir pas en e$tre cru, un discours si nouveau pour elle, lui fit impression. Elle re/pondit modestement, mais avec trouble, qu'elle n'e/tait point faite pour inspirer de pareils sentiments. Il lui baisa la main : elle en tres- saillit. Son air embarrasse/, sa rougeur, le feu qui tout d'un coup anima ses yeux, furent de su$rs garants du de/sordre qui s'e/levait dans son a$me. Il lui re/pe/ta, en la serrant dans ses bras, avec transport, qu'elle faisait sur lui l'impression la plus vive. Je ne sais (pendant qu'elle continuait a\ s'en e/tonner) comment il fit pour lui prouver qu'il disait vrai, mais cette modestie dont elle s'e/tait arme/e commenc#a a\ ce/der a\ l'e/vidence. De quelque nature que fu$t la preuve qu'il lui offrait, en la convainquant, elle acheva de la subjuguer. Soit que des objets si nouveaux pour elle lui imposassent, soit qu'en ce moment elle se senti$t fatigue/e du poids de sa vertu, a\ peine se souvint-elle que la biense/ance demandait au moins qu'elle combatti$t, et elle se ren- dit plus promptement que les femmes me$me accou- tume/es a\ re/sister le moins. Cet exemple et quelques autres de me$me genre m'ont fait croire qu'il y a bien peu de femmes vertueuses qu'on ne puisse attaquer avec succe\s, et qu'il n'y en a point de plus faciles a\ vaincre, que celles qui ont le moins d'habitude de l'amour. Mais je reviens aux deux amants dont je faisais l'histoire a\ Votre Majeste/. 68 CHAPITRE VII Ou\ l'on trouvera beaucoup a\ reprendre Un soir, en quittant Phe/nime, Zulma lui demanda quand il pourrait la revoir. Quoiqu'elle craigni$t beau- coup sa pre/sence, elle ne savait pas s'en passer; ainsi apre\s avoir re$ve/ quelque temps, elle lui re/pondit qu'il pourrait la voir le lendemain. Phe/nime, qui sentait bien tout le danger qu'il y avait pour elle a\ e^tre seule avec lui, avait pense/ a\ avoir du monde, et pourtant fit dire, le jour du ren- dez-vous, qu'elle n'y e/tait pour personne que pour Zulma. Il lui semblait que, quand il trouvait quel- qu'un chez elle, moins il avait la liberte/ de lui parler de son amour, plus par mille choses qu'il imaginait, il ta$chait de lui faire comprendre qu'il en e/tait per- pe/tuellement occupe/, et l'on est si clairvoyant dans le monde! Elle entendait si bien Zulma! La me/chan- cete/ des spectateurs ne pouvait-elle pas leur donner cette pe/ne/tration qu'elle ne devait qu'a\ l'amour? Zulma e/tait moins dangereux pour elle quand ils e/taient seuls, puisque alors il savait e$tre respectueux, et que devant des te/moins il n'e/tait pas assez prudent; donc il ne fallait jamais le voir en compagnie que le moins qu'il serait possible. 69 D'ailleurs, il e/tait si triste quand il ne pouvait pas lui parler! N'y avait-il pas trop d'inhumanite/ a\ le priver d'un plaisir que jusques alors elle avait trouve/ si peu de risques a\ lui accorder? Toutes ces raisons avaient de/termine/ Phe/nime, ou du moins elle le croyait, et elle fondait toujours soit sur les usages, soit sur des choses qui lui paraissaient aussi sense/es, ce que l'amour seul lui faisait faire en faveur de Zulma. Ce jour me$me elle avait e/te/ extre$mement tente/e de faire son bonheur. Elle s'e/tait dit tout ce que peut se dire une femme qui veut se vaincre elle-me$me, sur ce qu'elle oppose a\ son amour; elle s'e/tait exage/re/ la constance et les soins de Zulma, ce de/sir toujours si pressant qu'il avait de lui plaire : elle se souvenait me$me avec plaisir qu'il avait toujours mieux aime/ e$tre trompe/ qu'infide\le. Zulma d'ailleurs e/tait jeune, spirituel, bien fait, toutes choses sur lesquelles elle ne croyait pas appuyer, mais qui n'en e/taient pas moins celles qui l'avaient le plus touche/e. - Qui diable l'arre$tait donc? demanda le Sultan. Cette femme-la\ m'exce\de! - Huit ans de vertu, re/pondit Amanze/i, huit ans dont une seule faiblesse allait lui enlever tout le me/rite. - En effet, s'e/cria le Sultan, voila\ ce qui s'appelle une perte! - Elle est, pour une femme qui pense, plus consi- de/rable que Votre Majeste/ ne le croit, re/pondit Aman- ze/i. La vertu est toujours accompagne/e d'une paix pro- fonde; elle n'amuse pas, mais elle satisfait. Une femme assez heureuse pour la posse/der, toujours contente d'elle-me$me, peut ne se regarder jamais qu'avec complaisance; l'estime qu'elle a pour elle est toujours 70 justifie/e par celle des autres, et les plaisirs qu'elle sacri- fie ne valent pas ceux que le sacrifice lui procure. - Dites-moi un peu, dit le Sultan, croyez-vous, si j'avais e/te/ femme, que j'eusse e/te/ vertueuse? - En ve/rite/, Sire, re/pondit Amanze/i, stupe/fait de la question, je n'en sais rien. - Pourquoi n'en savez-vous rien? demanda le Sul- tan. - Mais, est-il croyable que l'on fasse de pareilles questions? dit la Sultane. - Ce n'est pas vous que j'interroge, re/pliqua-t-il. Je veux seulement qu'Amanze/i me dise si j'aurais e/te/ vertueuse. - Sire, je crois que oui, repartit Amanze-i. - He/ bien! mon cher, vous vous trompez, reprit Schah-Baham, j'aurais e/te/ tout le contraire. Ce que j'en dis, au reste, ajouta-t-il en s'adressant a\ la Sul- tane, ce n'est pas pour vous de/gou$ter d'e$tre vertueuse, vous. Ce que je pense la\-dessus n'est que pour moi, et peut-e$tre bien que si j'e/tais femme je changerais d'avis : sur ces sortes de choses chacun pense comme il veut, et je ne contrains personne. - Votre mai$tre s'embarrasse, dit en souriant la Sul- tane a\ Amanze/i, et je vous re/ponds qu'il vous sera fort oblige/ si vous poursuivez votre conte. - Ce que j'entends n'est pas mauvais, re/pliqua le Sultan, ne dirait-on pas que c'est moi qui inter- romps? - Zulma entra, reprit Amanze/i, et Phe/nime, quoi- qu'il vi$nt plus to$t qu'elle ne l'attendait, ne laissa pas de lui dire qu'il venait bien tard. - Que je suis heureux, Phe/nime, lui dit-il tendre- ment, que vous me trouviez coupable! 71 Phe/nime ne s'aperc#ut que dans cet instant, de la force de ce qu'elle venait de lui dire. Elle voulut s'excuser et ne sut que re/pondre. Zulma sourit de l'embarras ou\ il la voyait, et elle rougit de l'avoir vu sourire. Il se jeta a\ ses genoux et lui baisa la main avec une ardeur extre$me. Elle fit un mouvement pour la retirer, mais comme il ne faisait pas d'efforts pour la retenir, elle la lui rendit. Zulma, cependant, lui disait les choses les plus tendres. Elle ne lui re/pondait pas, mais elle l'e/coutait avec une attention et une avidite/ qu'elle se serait su$rement reproche/es, si elle avait pu de/me$ler ses mouvements. Sa gorge e/tait un peu de/couverte, elle s'aperc#ut qu'il y portait ses yeux, et voulut rapprocher sa robe. - Ah! cruelle! lui dit Zulma. Cette exclamation suffit pour arre$ter la main de Phe/nime. Pour laisser jouir Zulma de la le/ge\re faveur qu'elle lui accordait sans qu'il pu$t rien en conclure contre elle, elle feignit d'avoir quelque chose a\ rac- commoder a\ sa coiffure. Les yeux de Zulma ne purent, sans s'enflammer, s'attacher longtemps sur l'objet q Phe/nime lui avait abandonne/. Elle se livra d'abord au plaisir d'e$tre admire/e de ce qu'elle aimait, ses yeux se trouble\rent, elle regarda Zulma languissamment, et parut plonge/e dans la plus tendre re$verie. - Allons, Zulma, dit alors le Sultan; mais il ne voyait pas cela, lui! Ah! la cruelle be$te! Phe/nime, malgre/ le de/sordre qui s'emparait d'elle, poursuivit Amanze/i, s'aperc#ut de celui de son amant, et craignant e/galement l'e/motion de Zulma et la sienne, elle se leva brusquement. Il fit quelques efforts pour la retenir, et n'ayant plus la force de lui parler, 72 il ta$cha, en arrosant sa main des pleurs qu'il re/pan- dait, de lui faire comprendre combien il e/tait touche/ de la cruelle re/solution qu'elle prenait. Tant de res- pect achevait d'e/mouvoir Phe/nime, mais l'amour ne l'ayant pas encore absolument vaincue, elle triompha et de ses propres de/sirs et de ceux de son amant, plus dangereux pour elle peut-e$tre que les siens me$mes. Aussito$t qu'elle se fut de/barrasse/e des bras de Zulma, elle lui fit signe de se relever; il obe/it. Ils se regarde\rent quelque temps en gardant le silence. Phe/- nime enfin lui dit qu'elle voulaitjouer. Quelque de/pla- ce/e que cette envie paru$t a\ Zulma il ne savait pas re/sister aux volonte/s de Phe/nime, et il pre/para tout lui-me$me avec autant de vivacite/, que si c#'eu$t e/te/ lui qui eu$t de/sire/ le jeu. Cette nouvelle preuve de sa soumission toucha extre$mement Phe/nime, et je la vis pre$te a\ lui demander pardon d'une fantaisie qu'alors elle trouvait ridicule. Le repentir de Phe/nime ne dura pas autant qu'il l'aurait fallu pour le bonheur de Zulma et plus elle se sentit e/mue, plus elle crut devoir lui cacher son trouble. Elle se mit donc au jeu, mais il lui inspira un ennui qui lui fit biento$t connai$tre que ce qu'elle avait ima- gine/ contre Zulma e/tait, pour elle, d'une bien faible ressource. Elle ne voulut pourtant pas croire d'abord que les dispositions ou\ elle e/tait pour lui causassent cette langueur dans laquelle elle se sentait, et, l'attri- buant uniquement au jeu qu'elle avait choisi, elle pressa son amant d'en prendre un autre. Il obe/it en soupirant, et elle n'en fut pas moins tourmente/e. Ce de/sordre qu'elle croyait calmer, ces tendres ide/es dont elle cher- chait a\ se distraire semblaient, par la violence qu'elle se faisait, s'accroi$tre et prendre plus d'empire sur son 73 a$me. Abi$me/e dans sa re$verie, elle croyait regarder son jeu et ne s'occupait que de Zulma. L'air pe/ne/tre/ qu'elle lui voyait, les profonds soupirs qu'il poussait, ses larmes qu'elle voyait pre\s de couler et que son respect pour elle semblait seul retenir encore, acheve\rent d'attendrir Phe/nime. Tout entie\re aux tendres mouvements qu'il lui inspirait, elle s'at- tacha uniquement a\ le regarder. Soit qu'enfin elle fu$t confuse de l'e/tat ou\ elle se trouvait, soit qu'elle ne pu$t plus soutenir les regards de Zulma, elle appuya sa te$te sur sa main. Zulma ne la vit pas pluto$t dans cette attitude qu'il alla se jeter a\ ses pieds. Ou Phe/- nime trop occupe/e ne le vit pas, ou elle ne voulut pas l'en empe$cher. Il profita de ce moment de faiblesse pour lui baiser la main qu'elle avait libre, et il la baisa avec plus de transports qu'un amant ordinaire n'en e/prouve en jouissant de tout ce qui peut le rendre heureux. Comble/ d'une faveur que, dans les termes me$mes ou\ ils en e/taient ensemble, il n'osait pas encore espe/- rer, il voulut chercher dans les yeux de Phe/nime quel devait e$tre son destin. Elle avait toujours la te$te appuye/e sur sa main. Il s'en empara doucement, et Phe/nime, en se de/couvrant le visage, le laissa voir couvert de ses larmes. Ce spectacle e/mut Zulma au point d'en verser lui-me$me. - Ah! Phe/nime! s'e/cria-t-il, en poussant un pro- fond soupir. - Ah! Zulma! re/pondit-elle tendrement. En achevant ces paroles ils se regarde\rent, mais avec cette tendresse, ce feu, cette volupte/, cet e/gare- ment que l'amour seul, et l'amour le plus vrai peut faire sentir. 74 Zulma enfin, d'une voix entrecoupe/e par les sou- pirs, reprit la parole : - Phe/nime, dit-il avec transport, ah! s'il est vrai qu'enfin mon amour vous touche et que vous crai- gniez encore de me le dire, laissez du moins a\ ces yeux charmants, a\ ces yeux que j'adore, la liberte/ de s'expliquer en ma faveur. - Non, Zulma, re/pondit-elle, je vous aime, et je ne me pardonnerais pas de vous retrancher rien d'un triomphe que vous avez si bien me/rite/. Je vous aime, Zulma; ma bouche, mon co|eur, mes yeux, tout doit vous le dire, et tout vous le dit... Zulma! mon cher Zulma! je ne suis heureuse que depuis que je peux vous apprendre tout ce que je sens pour vous! A des paroles si douces et si peu attendues, Zulma pensa mourir de sa joie. Dans quelque e/garement qu'elle le plongea$t, il n'oublia pas que Phe/nime pou- vait le rendre encore plus heureux. Quoiqu'il n'igno- ra$t pas que l'aveu qu'elle lui faisait l'autorisait a\ mille choses qu'a\ peine jusques a\ ce moment il avait ose/ imaginer, le respect qu'il avait pour elle l'emportant sur ses de/sirs, il voulut attendre qu'elle acheva$t de de/cider de son sort. Phe/nime connaissait trop Zulma, pour se me/prendre au motif qui suspendait ses empresse- ments. Elle le regarda encore avec une extre$me ten- dresse, et ce/dant enfin aux doux mouvements dont elle e/tait agite/e, elle se pre/cipita sur lui avec une ardeur que les termes les plus forts et l'imagination la plus ardente ne pourraient jamais bien peindre. Que de ve/rite/! Que de sentiment dans leurs trans- ports! Non, jamais spectacle plus attendrissant ne s'e/tait offert a\ mes yeux! Tous deux, enivre/s, sem- 75 blaient avoir perdu tout usage de leurs sens. Ce n'e/tait point ces mouvements momentane/s que donne le de/sir, c'e/tait ce vrai de/lire, cette douce fureur de l'amour toujours cherche/s et si rarement sentis. - O Dieux! Dieux! disait de temps en temps Zulma, sans pouvoir en dire davantage. Phe/nime, de son co$te/, abandonne/e a\ tout son trouble, serrait tendrement Zulma dans ses bras, s'en arrachait pour le regarder, s'y rejetait, le regardait encore. - Zulma, lui disait-elle avec transport, ah! Zulma, que j'ai connu tard le bonheur! Ces paroles e/taient suivies de ce silence de/licieux auquel l'a$me se plai$t a\ se livrer, lorsque les expres- sions manquent au sentiment qui la pe/ne\tre. Zulma cependant avait bien des choses encore a\ de/sirer, et Phe\nime, a\ qui son ardeur les rendait en ce moment presque aussi ne/cessaires qu'a\ lui-me$me, loin de vouloir rien opposer a\ ses de/sirs, s'y livra aveugle/ment. Il semblait me$me qu'il fi$t encore plus pour elle qu'elle ne faisait pour lui. Plus elle s'e/tait de/fendue contre son amour, plus elle croyait devoir lui prouver combien sa re/sistance lui avait cou$te/, et lui faire une sorte de satisfaction sur les tourments qu'elle lui avait fait e/prouver si longtemps. Elle aurait rougi de s'armer de cette fausse de/cence qui si souvent ge$ne et corrompt les plaisirs, et qui, paraissant mettre sans cesse le repentir a\ co$te/ de l'amour, laisse, au milieu du bonheur me$me, un bonheur encore plus doux a\ de/sirer. La tendre, la since\re Phe/nime se serait crue coupable envers Zulma, si elle lui avait de/robe/ quelque chose de l'ardeur extre$me qu'il lui inspirait. Elle volait avec empressement au-devant de ses 76 caresses, et comme quelques moments auparavant elle s'estimait de lui re/sister, elle mettait alors toute sa gloire a\ le bien convaincre de sa tendresse. Dans un de ces intervalles que, tout courts qu'ils e/taient, ils remplissaient par mille tendres trans- ports : - Phe/nime, lui dit Zulma de l'air le plus passionne/, vous mettez trop de ve/rite/ dans tous vos mouvements, pour que je n'aie pas du$ croire quelquefois que vous m'aimiez : pourquoi avez-vous retarde/ si longtemps cet aveu? - Mon co|eur s'est de/termine/ promptement pour vous, re/pondit Phe/nime; mais ma raison s'est long- temps oppose/e a\ mes sentiments. Plus je me sentais capable de la passion la plus since\re, plus je craignais de m'engager. Sans avoir aime/, je sentais que j'exi- gerais plus de tendresse que je ne pourrais en inspirer. Vous seul m'avez fait connai$tre qu'il y a encore des hommes capables d'aimer; vous m'aviez touche/e, mais vous ne m'aviez pas vaincue. Vous l'avouerai-je, Zulma? Cette vertu que je vous sacrifie aujourd'hui avec tant de plaisir a longtemps combattu contre vous. Je n'imaginais pas, sans de/sespoir, qu'une seule faiblesse allait me ravir et la douce certitude que j'e/tais estimable, et le bonheur d'e$tre estime/e. Ah! Zulma, ajouta-t-elle en le serrant dans ses bras, que tu me rends odieux tous les moments que je n'ai point passe/s a\ te prouver ma tendresse! Qui? moi, Zulma, j'ai pu te re/sister! Je t'ai fait re/pandre des larmes, et ce n'a pas toujours e/te/ celles que tu re/pands aujourd'hui! Pardonne-le-moi; j'e/tais plus malheu- reuse que toi-me$me! Oui, Zulma, je me reprocherai toujours d'avoir pu croire qu'e$tre a\ toi ne du$t pas 77 remplir tous mes vceux, et me tenir lieu de tout. Tu m'aimais, et je pouvais songer a\ l'estime des autres! Ah! puis-je encore me/riter la tienne? Votre Majeste/ devine sans doute, continua Aman- ze/i, quelle fut la suite d'une pareille conversation. Quelque plaisir qu'elle m'ait donne/, il me serait impossible de me rappeler les discours de deux amants qui, enivre/s d'eux-me$mes, s'interrogeaient et ne se donnaient jamais le temps de se re/pondre et dont les ide/es, n'ayant alors entre elles aucune liaison, ne pei- gnaient que le de/sordre de leur a$me, et ne devaient pas avoir pour un tiers le me$me charme que pour eux. J'e/tais surpris et de la vivacite/ de leur passion, et des ressources qu'ils y trouvaient. Ils ne se se/pa- re\rent que fort tard, et Zulma fut a\ peine sorti, que Phe/nime,.qui lui avait consacre/ tous ses moments, se mit a\ lui e/crire. Zulma revint le lendemain de fort bonne heure, toujours plus amoureux, toujours plus tendrement aime/, jouir aux genoux, ou dans les bras de Phe/nime, des plus de/licieux moments. Malgre/ le penchant qui me portait a\ changer sou- vent de demeure, je ne pus re/sister au de/sir de savoir si Zulma et Phe/nime s'aimeraient longtemps, et cette curiosite/ m'arre$ta chez elle pre\s d'un an; mais voyant enfin que leur amour, loin de diminuer, semblait tous les jours prendre de nouvelles forces, et qu'ils avaient me$me joint a\ toutes les de/licatesses, a\ toute la vivacite/ de la passion la plus ardente, la confiance et l'e/galite/ de l'amitie/ la plus tendre, j'allai chercher ailleurs ma de/livrance, ou de nouveaux plaisirs. 78 CHAPITRE VIII En sortant de chez Phe/nime, j'entrai dans une maison ou\, ne voyant que de ces choses qui, a\ force d'e$tre ordinaires, ne valent la peine ni d'e$tre regar- de/es, ni raconte/es, je ne demeurai pas longtemps. Je fus encore quelques jours sans trouver dans les dif- fe/rents endroits ou\ mon inquie/tude et ma curiosite/ me conduisirent, rien qui m'amusa$t, ou qui du$t me parai$tre nouveau. Ici, l'on se rendait par vanite/; la\, le caprice, l'inte/re$t, l'habitude, me$me l'indolence e/taient les seuls motifs des faiblesses dont on me faisait le te/moin. Je rencontrais assez souvent ce mou- vement vif et passager que l'on honore du nom de gou$t, mais je ne retrouvais nulle part cet amour, cette de/licatesse, cette tendre volupte/ qui, chez Phe/nime, avait fait si longtemps mon admiration et mes plai- sirs. Las de la vie errante que je menais, convaincu que le sentiment dont on veut sans cesse parai$tre rempli est cependant ce que l'on e/prouve le moins, je commenc#ai a\ m'ennuyer de ma destine/e, et a\ de/sirer vivement de trouver cette occasion qui devait ter- miner le supplice auquel j'e/tais condamne/. 79 - Quelles mo|eurs! m'e/criais-je quelquefois. Non, Brama qui les connai$t m'a flatte/ d'une espe/rance vaine; il n'a pas cru qu'avec ce gou$t effre/ne/ des plaisirs qui re\gne dans Agra, et ce me/pris des principes qui y est si ge/ne/ralement re/pandu, je pusse jamais trouver deux personnes, telles qu'il les demande, pour m'appeler a\ une autre vie! Tout entier a\ ces chagrinantes re/flexions, je me transportai dans une maison ou\ tout avait l'air pai- sible. Une fille, a$ge/e de pre\s de quarante ans, y logeait seule. Quoiqu'elle fu$t encore assez bien pour pouvoir sans ridicule se livrer a\ l'amour, elle e/tait sage, fuyait les plaisirs bruyants, voyait peu de monde, et semblait me$me avoir moins cherche/ a\ se faire une socie/te/ agre/able, qu'a\ vivre avec des gens qui, soit par leur a$ge, soit par la nature de leurs emplois, pussent la mettre a\ l'abri de tout soupc#on. Aussi y avait-il dans Agra peu de maisons plus tristes que la sienne. Entre les hommes qui allaient chez elle, celui qu'elle paraissait voir avec le plus de plaisir, et qui aussi la quittait le moins, e/tait un homme de/ja\ d'un certain a$ge, grave, froid, re/serve/, plus encore par tempe/ra- ment que par e/tat, quoiqu'il fu$t chef d'un colle\ge de Bramines. Il e/tait dur, hai%ssait les plaisirs et ne croyait pas qu'il y en eu$t aucun dont l'a$me du vrai sage pu$t n'e$tre pas avilie. A cette mauvaise humeur, a\ cet exte/rieur sombre, je le pris d'abord pour une de ces personnes plus farouches que vertueuses, inexorables pour les autres, indulgentes pour elles-me$mes, et bla$- mant en public avec aigreur les vices auxquels elles se livrent en secret : je le pris enfin pour un faux de/vot. Fatme/ m'avait terriblement ga$te/ l'esprit sur les gens dont l'exte/rieur e/tait sage et re/gle/. Quoique 80 je me sois rarement me/pris en pensant mal d'eux, je me trompais sur Mocle\s, et lorsque je le connus, il me/ritait que j'eusse de lui d'autres ide/es. Son a$me alors e/tait droite, et sa vertu since\re. Tout Agra le croyait plus sage me$me qu'il ne voulait le parai$tre. Personne ne doutait que son aversion pour les plaisirs ne fu$t re/elle et que, quelques durs que fussent ses principes, il ne les eut toujours suivis. L'on avait d'Almai%de (c'est le nom de la fille chez qui j'e/tais) des ide/es aussi favorables. L'e/troite liaison qui e/tait entre elle et Mocle\s n'avait donne/ aucun lieu a\ des soupc#ons qui leur fussent de/savantageux, et quelle que soit, sur les liaisons intimes, la me/chancete/ du public, il n'y avait personne qui ne respecta$t la leur, et qui ne la cru$t fonde/e sur le gou$t qu'ils avaient pour la vertu. Mocle\s venait tous les soirs chez Almai%de et, soit qu'ils fussent en compagnie, soit qu'ils fussent seuls, leurs actions e/taient irre/prochables et leurs discours sages et mesure/s. Commune/ment ils agitaient quelques points de morale. Mocle\s, dans ces discussions, faisait toujours briller ses lumie\res et sa droiture. Une chose seule me de/plaisait : c'e/tait que deux personnes si supe/rieures aux autres et qui tenaient toutes leurs passions dans des bornes si resserre/es, n'eussent point triomphe/ de l'orgueil et que mutuellement elles se proposassent pour exemple. Souvent me$me ne s'en reposant pas sur l'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre, chacun d'eux entreprenait son pane/gyrique et se louait avec une complaisance, une chaleur, une vanite/ dont assure/ment leur vertu n'aurait pas du$ etre contente. Quoiqu'une maison si triste m'ennuya$t beaucoup, 81 je re/solus d'y demeurer quelque temps. Ce n'e/tait pas que j'espe/rasse de m'y amuser un jour ou d'y trouver ma de/livrance. Plus je croyais Almai%de et Mocle\s assez parfaits pour l'ope/rer, moins j'osais attendre d'eux une faiblesse; mais las encore de mes courses, de/gou$te/ du monde, sentant alors avec hor- reur a\ quel point il m'avait perverti, je n'e/tais pas fa$che/ d'entendre parler morale, soit que la nou- veaute/ dont elle e/tait pour moi fu$t seulement ce qui me la rendait agre/able, ou que dans les dispositions ou\ j'e/tais, je la regardasse comme une chose qui pouvait m'e$tre salutaire. -Ah! vraiment! s'e/cria le Sultan, je ne suis plus e/tonne/ que vous m'en ayez accable/. Je vois ou\ vous l'avez prise; mais afin que vous ne soyez pas encore tente/ de me montrer votre e/loquence ou votre me/moire, je re/ite\re les menaces que je vous ai faites avec tant de prudence au commencement de votre conte. Si j'e/tais moins cle/ment, je vous laisserais faire, et avec le plaisir que vous avez a\ parler, sans doute vous iriez loin. Mais je n'aime pas la supercherie et je veux bien vous redire encore que rien n'est moins salutaire que la morale. - Malgre/ la rare vertu dont Almai%de et Mocle\s e/taient doue/s, reprit Amanze/i, ils me$laient quelque- fois a\ la morale des peintures du vice un peu trop de/taille/es. Leurs intentions, sans doute, e/taient bonnes, mais il n'en e/tait pas plus prudent a\ eux de s'arre$ter sur des ide/es dont on ne saurait trop e/loigner son imagination, si l'on veut e/chapper au trouble qu'elles portent ordinairement dans les sens. Almai%de et Mocle\s qui n'y sentaient pas de danger, ou s'y croyaient supe/rieurs, ne craignaient point assez 82 de disserter sur la volupte\. Il est bien vrai qu'apre\s en avoir vivement e/tale/ tous les charmes, ils en exa- ge/raient la honte et les dangers. Ils convenaient me$me que la vraie fe/licite/ ne se trouve que dans le sein de la vertu, mais ils en convenaient se\chement, et comme d'une ve/rite/ trop ge/ne/ralement reconnue pour avoir besoin d'e$tre discute/e. Ce n'e/tait pas avec la me$me rapidite/ qu'ils faisaient l'examen du plaisir; ils s'e/ten- daient sur une matie\re si inte/ressante, et s'appesan- tissaient sur les de/tails les plus dangereux, avec une confiance dont enfin j'osai espe/rer qu'ils pourraient bien e$tre la dupe. Il y avait au moins un mois que tous les soirs ils s'amusaient de ces peintures vives que je croyais si peu faites pour eux, et que, quelque sujet qu'ils trai- tassent d'abord, ils retombaient toujours sur celui qu'ils auraient du$ e/viter. Mocle\s, de qui insensible- ment ces discours avaient adouci l'humeur, venait chez Almai%de plus to$t qu'a\ son ordinaire, s'y amusait davantage, et en sortait plus tard. Almai%de, de son co$te/, l'attendait avec plus d'impatience, le voyait avec plus de plaisir, l'e/coutait avec moins de distraction. Quand Mocle\s arrivait chez elle et qu'il y trouvait du monde, il y avait l'air contraint et embarrasse/, et elle-me$me ne paraissait pas e$tre plus contente. Enfin les laissait-on seuls, je remarquais sur leur visage cette joie que ressentent deux amants qui, longtemps trouble/s par une visite importune, ont enfin le bon- heur de pouvoir se livrer a\ leur tendresse. Almai%de et Mocle\s s'approchaient l'un de l'autre avec empres- sement, se plaignaient de ce qu'on ne les laissait pas assez a\ eux-me$mes, et se regardaient mutuellement avec une extre$me complaisance. C'e/tait a\ peu pre\s la 83 me$me fac#on de parler, mais ce n'e/tait plus le me$me ton. Ils vivaient enfin avec une familiarite/ qui devait les mener d'autant plus loin qu'ils s'e/tourdissaient sur ce qui l'avait fait nai$tre, ou (ce que je croirais plus aise/ment) ne le pe/ne/traient pas. Mocle\s, un jour, louait excessivement Almai%de sur sa vertu. - Pour moi, dit-elle, il n'est pas bien singulier que j'aie e/te/ sage : dans une femme, les pre/juge/s aident la vertu, mais dans un homme, ils la corrompent. C'est une espe\ce de sottise a\ vous de n'e$tre pas galants, en nous c'est un vice de l'e$tre. Vous avez du$, vous par exemple qui me louez, en ne pensant que comme moi, me/riter pourtant plus d'estime. - A ne pas examiner les choses avec cette exactitude de raisonnement qui les montre telles qu'elles sont, re/pondit-il gravement, on imaginerait que je suis en effet plus estimable que vous, et l'on se tromperait. Il est aise/ a\ un homme de re/sister a\ l'amour, et tout y livre les femmes. Si ce n'est pas la tendresse qui les y porte, ce sont les sens. Au de/faut de ces deux mouvements qui causent tous les jours tant de de/sordres, elles ont la vanite/ qui, pour e$tre la source de leurs faiblesses que l'on doit excuser le moins, n'en est peut-e$tre pas la moins ordinaire et ce qui, ajouta-t-il en soupirant et en levant les yeux au ciel, est encore plus terrible pour elles, c'est le de/so|eu- vrement perpe/tuel dans lequel elles languissent. Cette nonchalance fatale livre l'esprit aux ide/es les plus dangereuses; l'imagination, naturellement vicieuse, les adopte et les e\tend; la passion de/ja\ ne/e en prend plus d'empire sur le co|eur, ou, s'il est encore exempt de trouble, ces fanto$mes de volupte/ que l'on se plai$t 84 a\ se pre/senter le disposent a\ la faiblesse. Quand, seule et abandonne/e a\ toute la vivacite/ de son imagina- tion, une femme poursuit une chime\re que son de/so|euvrement l'a force/e d'enfanter, pour n'e$tre pas trouble/e dans cette jouissance imaginaire, elle e/carte toutes ces ide/es de vertu qui la feraient rougir des illusions qu'elle se forme. Moins l'objet qui la se/duit est re/el, plus elle croit inutile de lui re/sister. C'est dans le silence, c'est vis-a\-vis d'elle-me$me qu'elle est faible; qu'a-t-elle a\ craindre? Mais ce co|eur qu'elle nourrit de tendresse, ces sens qu'elle plie a\ l'habitude de la volupte/, se contenteront-ils toujours d'illusions? Suppose/ me$me qu'elle ne cherche pas ce qui blesse plus re/ellement la vertu, peut-elle se flatter que dans un moment (et qui sera peut-e$tre un de ceux ou\ inte/rieurement elle s'e/gare) ou\ un amant tendre, ardent, empresse/, viendra ge/mir a\ ses genoux, et y porter en me$me temps ses larmes et ses transports, elle retrouvera dans un co|eur qu'elle a tant de fois livre/ volontairement aux charmes de la mollesse, ces principes qui seuls pouvaient la faire triompher d'une si dangereuse occasion. - Ah, Mocle\s! s'e/cria Almai%de en rougissant, que la vertu est difficile a\ pratiquer! - Vous e$tes moins faite qu'une autre pour le croire, re/pondit-il, vous qui avec tous les agre/ments pos- sibles, ne/e pour vivre au milieu des plaisirs, avez tout sacrifie/ a\ cette me$me vertu qu'aujourd'hui l'on sacrifie aux choses me$mes qui sembleraient devoir le moins l'emporter sur elle. - Je ne me flatte point, re/pliqua-t-elle modeste- ment, d'e$tre arrive/e a\ la perfection; mais il est vrai que j'ai tout craint, surtout ce de/sceuvrement dont 85 vous venez de parler, et ces livres, et ces spectacles pernicieux qui ne peuvent qu'amollir l'a$me. - Oui, je le sais, reprit-il; et c'est a\ ce soin continuel de vous occuper, que vous devez principalement votre sagesse, car (et je le vois par nous-me$mes) rien ne nous livre plus aux passions que l'oisivete/; et si elle prend tout sur nous qui sommes ne/s moins fragiles, jugez de ce qu'elle peut sur vous. - Il est vrai, re/pondit-elle, que nous avons tout a\ combattre. - Infiniment plus que nous, re\pliqua-t-il, et c'e/tait ce que je vous disais. Il faut, de plus, que vous consi- de/riez que les femmes sont toujours attaque/es, et que (si vous en exceptez quelques-unes, sans pudeur et sans principes, qui me$me, sans aimer, osent les pre- mie\res dire qu'elles aiment) il n'arrive pas, quelque corrompu que l'on soit aujourd'hui, que nous ayons a\ combattre ces soins, ces pleurs, et cette obstination que nous employons tous les jours contre les femmes avec tant de succe\s. D'ailleurs, si vous ajoutez aux hommages qu'on leur rend, l'exemple... - A cet e/gard, interrompit-elle, nous n'avons point d'avantage sur vous. L'exemple doit me$me d'autant plus vous entrai$ner, que vous e$tes galants par e/tat. - Cela n'est pas exactement vrai pour tous les hommes, reprit-il, puisqu'il y en a beaucoup a\ qui leur e/tat me$me interdit cette fre/ne/sie de l'a$me, que l'on appelle le plaisir d'aimer : moi, par exemple, je suis dans ce cas-la\. - Quand cela ne serait pas, re/pliqua-t-elle, ne/ assez heureux pour e$tre inaccessible aux passions, vous auriez toujours... Ici Mocle\s leva les yeux au ciel en soupirant. 86 - Quoi! continua Almai%de, vous reprocheriez-vous quelque chose? Ah! Mocle\s. Si vous n'e$tes pas content de vous-me$me, qui peut oser l'e$tre de soi? Quoi! vous auriez voulu connai$tre l'amour? - Oui, re/pondit-il tristement : cet aveu m'humilie, mais je le dois a\ la ve/rite/. Il est vrai aussi que je n'ai pas ce/de/ a\ cette funeste tentation. En vous avouant que j'ai quelquefois e/te/ oblige/ de combattre, je me montre sans doute a\ vos yeux avec des faiblesses dont, a\ votre e/tonnement, je vois bien que vous ne me croyiez pas capable; mais en vous tirant d'une erreur qui m'e/tait avantageuse, je crains de vous faire encore trop bien penser de moi. Il est moins humiliant d'e$tre tente/, qu'il n'est glorieux de re/sister a\ la tentation. En vous confiant mes faiblesses, je suis force/ de vous parler de mes triomphes. Ce que je perds d'un co$te/, il semble que je veuille le regagner de l'autre, et je ne sais si je ne dois pas craindre que vous n'attribuiez a\ l'orgueil un aveu que je ne vous fais que pour e/viter le mensonge. En achevant ce modeste discours, Mocle\s baissa les yeux. - Oh! vous ne risquez rien avec moi, lui dit Almai%de, je vous connais. Eh bien! vous avez donc e/te/ quelquefois tente/ de succomber. Vous ne m'e/ton- nez pas : on a beau marcher d'un pas constant a\ la perfection, on n'y arrive jamais. - Ce que vous dites n'est malheureusement que trop prouve/, re/pondit-il. - He/las! s'e/cria-t-elle douloureusement, pensez-vous donc que j'aie tant a\ me louer de moi-me$me, et que je sois exempte de ces faiblesses que vous vous repro- chez? 87 - Quoi! lui dit-il, vous aussi, Almai%de? - J'ai trop de confiance en vous pour vouloir rien vous cacher, reprit-elle, et je vous avouerai que j'ai eu cruellement a\ combattre. Ce qui m'a longtemps e/tonne/e, et qu'encore aujourd'hui je ne conc#ois pas, c'est que ce trouble qui s'empare des sens et les confond, soit inde/pendant de nous-me$mes. Cent fois il m'a surprise dans les occupations les plus se/rieuses, et qui naturellement devaient y rendre mon a$me moins accessible. Quelquefois je le combattais avec assez de succe\s; dans d'autres temps, moins forte contre lui, malgre/ moi-me$me il m'asservissait, entrai$- nait mon imagination, se soumettait toutes mes faculte/s. Que ces honteux mouvements subjuguent une a$me qui se plai$t a\ les nourrir, et qui ne se trouve heureuse qu'autant qu'elle y est en proie, je n'en suis pas surprise; mais pourquoi y est-on expose/, quand on fait le plus grand, et le plus continu de ses soins, de les ane/antir? - Ce que l'on appelle sagesse, re/pondit Mocle\s, consiste beaucoup moins a\ n'e$tre pas tente/, qu'a\ savoir triompher de la tentation, et il y aurait trop peu de me/rite a\ e$tre vertueux, si, pour l'e$tre, l'on n'avait pas d'obstacle a\ surmonter. Mais puisque nous en sommes sur ce chapitre, dites-moi de gra$ce, depuis que vous e$tes dans cet a$ge ou\ le sang, coulant dans les veines avec moins d'impe/tuosite/, vous rend moins suscep- tible de de/sirs, avez-vous encore ces mouvements affreux ? - Ils sont beaucoup moins fre/quents, repartit-elle, mais j'y suis encore sujette. - Je suis aussi dans le me$me cas, re/pondit-il en soupirant. 88 - Mais nous sommes fols de parler comme nous faisons, dit Almai%de en rougissant, et cette conver- sation n'est pas faite pour nous. - Je doute, toutes re/flexions faites, que nous devions beaucoup la craindre, re/pondit Mocle\s en souriant d'un air vain : il est bon de se de/fier de soi-me$me; mais ce serait aussi avoir trop mauvaise opinion de nous, que de nous croire si susceptibles. Je conviens que le sujet que nous traitons rame\ne ne/cessairement a\ de certaines ide/es; mais il est bien diffe/rent de le discuter dans la vue de s'e/clairer, ou dans celle de se se/duire et nous pouvons, je crois, sans nous tromper, nous re/pondre de nos motifs et nous reposer sur eux de notre tranquillite/. Il ne faut pas d'ailleurs, que vous croyiez que ces sortes d'objets, si dangereux pour les gens qui vivent dans le de/sordre, puissent faire la me$me impression sur nous. Par eux-me$mes ils ne sont rien. Des personnes de la vertu la plus pure sont quelquefois force/es de s'y arre$ter, sans que la dis- cussion la plus exacte de ces matie\res prenne sur l'innocence de leurs mo|eurs. Tout est mal et corrup- tion pour les cceurs corrompus, comme les choses qui paraissent le plus contraires a\ la sagesse sont sans pouvoir sur ceux qui ne cherchent point a\ s'y complaire. - Cela n'est pas douteux, puisque vous le croyez, re/pondit-elle; et je n'ai garde de me faire des scru- pules, quand il vous parai$t que je n'en dois pas avoir. - Vous ne devineriez jamais, lui dit-il, la curiosite/ qui m'occupe; je n'ose vous la de/couvrir, parce que je la crois indiscre\te, et je ne puis cependant y re/sister. Je voudrais savoir si jamais on ne vous a fait de propositions d'un certain genre, si jamais enfin (pour 89 vous montrer ma curiosite/ tout entie\re) vous n'avez essuye/ les transports d'aucun homme, soit volontai- rement, soit malgre/ vous? A cette question qu'Almai%de n'avait pas pre/vue, elle demeura e/tonne/e, rougit, et parut re$ver. Enfin, pre- nant son parti. - Mais oui, re/pondit-elle avec embarras; et, puisque vous voulez le savoir, je vous avouerai naturellement qu'un jour un jeune e/tourdi qui (car je ne veux rien vous dissimuler) malgre/ mon aversion pour les hommes, me paraissait assez aimable, me trouvant seule, me dit de ces galanteries que les hommes croient nous devoir, quand nous ne sommes pas encore par- venues a\ cet a$ge heureux qui ne leur inspire pour nous que du respect, ou que nous sommes assez a\ plaindre pour avoir une figure qui nous expose a\ leurs de/sirs. Nous e/tions seuls. Je lui re/pondis selon les principes que je m'e/tais faits. Loin que ma re/ponse lui imposa$t, il crut que je cherchais moins a\ lui de/rober sa conque$te, qu'a\ la lui faire valoir : il osa me$me m'assurer que je l'aimerais. Vous imaginez bien que je lui soutins fortement le contraire. Je ne sais avec quelles femmes vivait ordinairement cet e/tourdi, mais assure/ment elles ne l'avaient pas accou- tume/ au respect. Il s'approcha de moi, et me prenant brusquement entre ses bras, il me renversa sur un sopha. Dispensez-moi, de gra$ce, du reste d'un re/cit qui blesserait ma pudeur, et qui peut-e$tre troublerait encore mes sens. Qu'il vous suffise de savoir... - Non, interrompit Mocle\s, vous me direz tout : c'est moins, je le vois (et ne le vois pas sans fre/mir pour vous) la crainte d'e/mouvoir vos sens, ou de bles- ser la pudeur qui vous ferme la bouche, que la honte 90 d'avouer que vous avez e/te/ trop sensible, et ce motif, loin d'e$tre louable, ne saurait e$tre trop bla$me/. Je puis, je crois me$me devoir ajouter a\ ce que je vous dis, que, s'il est vrai que vous craigniez que le re/cit que j'exige de vous ne vous jette dans une e/motion dangereuse, vous ne pouvez le supprimer ou l'adoucir, sans e$tre coupable. N'est-il donc pour vous d'aucune conse/quence d'ignorer ce que peuvent sur vous de certaines ide/es? Oserez-vous compter sur vous-me$me, quand vous ne vous serez pas e/prouve/e? Ainsi donc, me/nageant toujours votre a$me, vous ignorez toujours quelles sont ses forces! Almai%de, croyez-moi, l'on ne craint jamais assez un danger que l'on ne connai$t pas et l'on ne tombe ordinairement, que pour avoir trop compte/ sur soi-me$me. Vous ne pouvez donc pen- ser trop sur toutes les circonstances de votre histoire; ce n'est que par l'effet qu'elles feront aujourd'hui sur vous, que vous pourrez apprendre jusques ou\ vont les progre\s que vous avez faits dans le chemin de la vertu, ou (ce qui est encote plus essentiel) ce qu'il vous reste encore a\ de/truire pour parvenir a\ cette aversion totale des plaisirs, qui seule fait les vertueux. Ce conseil me surprit dans la bouche de Mocle\s; je lui connaissais de la droiture et des lumie\res, et je ne concevais pas ce qui dans cet instant le faisait raisonner d'une fac#on si contraire a\ ses principes. - Quoi! me dis je avec e/tonnement, c'est Mocle\s, ce sage Mocle\s! qui conseille a\ Almai%de de peser sur des de/tails qui peuvent blesser la pudeur, et porter a\ la corruption? L'envie que j'avais de m'e/claircir des motifs de Mocle\s me le fit regarder avec attention, et je lui trouvai tant d'e/garement dans les yeux, que je 91 commenc#ai a\ croire que je pourrais bien trouver ma de/livrance dans le lieu du monde ou\ j'aurais le moins ose/ l'attendre. Pendant que je fondais de si douces espe/rances, autant sur l'ide/e que j'avais de la vertu d'Almai%de et de Mocle\s, que sur le trouble ou\ tous deux commen- c#aient a\ se mettre, Almai%de continua son histoire. 92 CHAPITRE IX Ou\ l'on trouvera une grande question a\ de/cider Je vous obe/irai aveugle/ment, re/pondit Almai%de a\ Mocle\s : vous venez de me faire sentir que la vanite/ seule me fermait la bouche, et je vais m'en punir en vous confiant sans de/guisement les circonstances de mon aventure qui me mortifient le plus. Je vous ai dit, ce me semble, que ce jeune homme dont je vous parlais m'avait renverse/e sur un sopha. Je n'e/tais pas encore revenue de mon e/tonnement, qu'il s'y pre/cipita sur moi. Quoique l'exce\s de ma surprise me permi$t a\ peine de lui exprimer ma cole\re, il la lut aise/ment dans mes yeux, et, voulant se pre/cautionner contre mes cris, il parvint malgre/ ma re/sistance, a\ me fermer la bouche avec le baiser le plus insolent. Il me serait impossible de vous dire combien d'abord j'en fus re/volte/e. Je l'avouerai pourtant : mon indignation ne fut pas longue. La nature, qui me trahissait, me porta biento$t ce baiser dans le fond du co|eur, il se me$la tout d'un coup a\ ma cole\re des mouvements qui ne la laisse\rent plus agir qu'avec faiblesse. Tous mes sens se souleve\rent, un feu inconnu se glissa dans toutes mes veines : je ne sais quel plaisir qui, en le de/testant, m'entrai$nait, remplit insensiblement toute mon a$me; 93 mes cris se convertirent en soupirs, et emporte/e par des mouvements auxquels, malgre/ ma cole\re et ma douleur, je ne pouvais plus re/sister, en ge/missant de l'e/tat ou\ je me voyais, je n'avais plus la force de m'en de/fendre. - Voila\, s'e/cria Mocle\s, une terrible situation! Eh bien? continua-t-il en la regardant avec des yeux enflamme/s. -Que vous dirai-je? reprit-elle. Quand je le pou- vais, je lui faisais des reproches : mais c'e/tait machi- nalement. Je crois que je lui parlais, que je le traitais avec tout le me/pris qu'il me/ritait; je dis que je le crois, car je n'oserais l'assurer. A mesure que ce trouble cruel augmentait, je sentais expirer mes forces et ma fureur; une confusion singulie\re re/gnait dans toutes mes ide/es. Je ne m'e/tais pourtant pas encore rendue. Mais quelle re/sistance! Qu'elle e/tait faible! Et que toute faible qu'elle e/tait, elle me cou$tait encore! Je ne me rappelle, Mocle\s, ce souvenir qu'avec hor- reur, et la honte qu'il me cause me le rend aussi pre/sent que si je ge$missais encore entre les bras de cet audacieux. Quel moment pour ma vertu! Ah ! Mocle\s, comment, sentant tout le prix de cette inno- cence que l'on cherchait a\ me ravir, ne craignant rien tant, me$me au milieu du de/sordre auquel j'e/tais livre/e, que le malheur de la perdre, trouvais je tant de douceur dans cette volupte/ qui s'e/tait empare/e de moi? Comment des craintes si vives ne m'arra- chaient-elles pas aux plaisirs, ou pourquoi les plaisirs laissaient-ils encore sur mon cceur tant d'empire a\ la vertu ? Je souhaitais (mais avec quels efforts ! combien ne souffrais je pas a\ le souhaiter!) que l'on vi$nt m'arracher au sort qui me menac#ait. En me$me 94 temps que je formais cette ide/e, un mouvement contraire qui agissait sur moi avec la dernie\re vio- lence, et qui cependant me de/plaisait moins que le premier, me faisait de/sirer vivement que rien ne s'op- posa$t a\ ma de/faite. En rougissant de ce que je sentais, je bru$lais d'en sentir davantage; sans imaginer de nouveaux plaisirs, j'en souhaitais; l'ardeur qui me de/vorait commenc#ait a\ devenir un supplice pour moi et a\ fatiguer mes sens. Quelle que fut l'ivresse dans laquelle j'e/tais plonge/e, je n'avais pas encore pu par- venir a\ e/touffer cette voix importune qui criait au fond de mon co|eur et qui, n'ayant pu m'arracher a\ ma faiblesse, continuait de me la reprocher, lorsque ce jeune homme, remarquant sans doute l'impression qu'il faisait sur moi, poussa enfin jusqu'au bout les outrages qu'il me faisait. Il... Mais comment pourrais- je vous exprimer ce dont je rougis encore? Occupe/e uniquement, autant que mon trouble me le permet- tait, a\ me de/fendre de ces baisers dont il m'accablait sans cesse, je n'avais point pris d'ailleurs de pre/cau- tions contre lui. Malgre/ le cruel e/tat ou\ j'e/tais, cette nouvelle insulte re/veilla ma fureur. He/las! ce ne fut pas pour longtemps. Je sentis biento^t augmenter mon de/sordre; jusqu'aux efforts que je faisais pour e/chap- per a\ cet audacieux, ou pour le de/ranger du moins, tout y contribuait, tout achevait de me se/duire. Per- due enfin dans des transports inexprimables, dans un ravissement dont il me serait impossible de vous don- ner l'ide/e, je tombai sans force et sans mouvement, entre les bras du cruel qui me faisait de si sanglants affronts. - Quel e/tat! s'e/cria Mocle\s, et que j'en crains les suites! 95 - Elles ne furent cependant pas telles que vous les imaginez, re/pondit Almai%de. Au milieu d'une situa- tion dont j'avais d'autant plus a\ craindre que je n'en craignais plus rien, je ne sais pourquoi mon ennemi suspendit tout d'un coup sa fureur et ses entreprises. par un prodige que je n'ai jamais pu concevoir, et que vous ne croirez peut-e$tre pas, tant il est extra- ordinaire, dans l'instant ou\ je n'avais plus rien a\ lui opposer, et ou\ lui-me$me paraissait au comble de l'e/ga- rement ses yeux, dont je ne pouvais soutenir l'e/clat et l'expression, change\rent; une sorte de langueur, qui vint y re/gner, en bannit la fureur; il chancela, et en me pressant dans ses bras, avec plus de tendresse et moins de violence qu'auparavant, il devint (juste punition des maux qu'il m'avait faits!) aussi faible que je l'e/tais moi-me$me. En ce moment mon trouble commenc#ait a\ se dissiper, et je fus assez heureuse pour pouvoir jouir de toute l'humiliation de mon ennemi. Apre\s l'avoir conside/re/e avec tout le plaisir possible, et remercie/ inte/rieurement Brama de la pro- tection visible qu'il m'avait accorde/e, je me relevai avec violence. A mesure que mes sens se calmaient, et que mes ide/es devenaient plus claires, je sentais plus vivement ma honte. Vingt fois j'ouvris la bouche pour charger ce jeune te/me/raire des reproches qu'il me/ritait : mais cette confusion secre\te, dont j'e/tais accable/e, me la ferma toujours, et apre\s l'avoir regarde/ avec toute l'indignation que me/ritait l'insolence de son proce/de/, je le quittai brusquement. J'aimai mieux, a\ vous dire vrai, garder le silence que d'entrer dans des de/tails qui m'auraient fait rougir, et que la fai- blesse dont je venais d'e$tre capable me faisait craindre. 96 Voila\, poursuivit-elle, la seule fois que je me sois trou- ve/e dans ce danger que j'avais toujours craint avant que de le connai$tre, et que je n'ai connu que pour l'e/viter avec plus de soin que jamais. Je me crus me$me d'autant plus oblige/e a\ le fuir, que je ne doutai pas, aux mouvements que j'avais e/prouve/s, que je n eusse plus de penchant a\ l'amour que je ne l'avais cru. - Vous voyez bien, dit alors Mocle\s, qu'il est impor- tant d'essayer son a$me. Mais, a\ propos, comment va la vo$tre? Ce re/cit a-t-il fait sur vous les impressions que vous craigniez? - Mais enfin, re/pondit-elle en rougissant, elle n'est pas aussi tranquille qu'elle l'e/tait. - De sorte, reprit-il, que si actuellement vous trou- viez un te/me/raire, vous ne laisseriez pas d'en e$tre un peu embarrasse/e. - Ah! ne me parlez plus de cela! s'e/cria-t-elle; ce serait le plus cruel malheur qui pu$t m'arriver! - Oui, re/pondit-il avec distraction; cela se conc#oit aise/ment. En achevant ces paroles, il tomba dans la re$verie la plus profonde : de temps en temps il regardait Almai%de d'un air interdit et avec des yeux qui pei- gnaient ses de/sirs et son irre/solution. L'aveu qu'Al- mai%de venait de lui faire de son trouble l'encoura- geait, mais son inexpe/rience ne lui permettant pas de savoir le mettre a\ profit, peu s'en fallait qu'il ne lui devi$nt inutile. La fac#on dont il devait s'y prendre pour achever de se/duire Almai%de n'e/tait pas la seule chose a\ laquelle il re$va$t. Retenu par le souvenir de ce qu'il avait e/te/, tyrannise/ par l'ide/e des plaisirs, se/duit, cessant de l'e$tre, je le voyais tour a\ tour pre$t a\ fuir, ou a\ tout tenter. Pendant qu'il e/prouvait tant de combats, Almai%de 97 n'e/tait pas dans un e/tat plus tranquille. Le re/cit que Mocle\s lui avait demande/ avait produit tout ce qu'elle avait craint. Ses yeux s'e/taient anime/s; une rougeur diffe/rente de celle que la pudeur fait nai$tre, des sou- pirs entrecoupe/s, de l'inquie/tude, de la langueur, tout m'apprit, mieux qu'elle ne le savait elle-me^me, la force de l'e/garement dans lequel elle e/tait plonge/e. J'attendais avec impatience ce que deviendrait la situation ou\ deux personnes si sages s'e/taient si imprudemment engage/es. Je craignis me$me quelque temps qu'ils ne sentissent l'erreur ou\ leur trop grande se/curite/ les avait entrai$ne/s, et que, dans des co|eurs accoutume/s a\ la vertu, elle ne fit pas tout le progre\s que mon e/tat et les promesses de Brama me forc#aient de souhaiter. Je crus voir enfin aux regards d'Almai%de et de Mocle\s qui, de moment en moment, devenaient moins timides, et se chargeaient de plus de volupte/, que c'e/tait moins la crainte de succomber qui les retenait, que l'embarras d'amener leur chute. Tous deux e/taient e/galement tente/s, tous deux me semblaient avoir le me$me de/sir et le me$me besoin de connai$tre. Cette situation, pour deux personnes qui auraient eu un peu d'usage du monde, n'aurait pas e/te/ embarras- sante; mais Almai%de et Mocle\s, loin de savoir l'art de s'aider mutuellement, n'osaient ni se confier leur e/tat, ni se marquer autrement que par des regards encore mal assure/s, le feu dont ils se sentaient bru$ler. Quand me$me ils se seraient cru l'un a\ l'autre les me$mes ide/es, savaient-ils a\ quel point ils e/taient se/duits tous deux? Quelle honte ne serait-ce pas pour celui qui parlerait le premier, s'il trouvait dans le co|eur de l'autre quelques restes de vertu; et comment 98 pouvoir s'e/claircir, quand tous deux avaient tant de raisons de ne pas rompre le silence? En supposant a\ Almai%de plus de faiblesse encore qu'a\ Mocle\s, elle n'en e/tait pas moins force/e de l'attendre. A cette sagesse, dont elle avait toujours fait profession, se joignaient la pudeur et les biense/ances de son sexe, qui ne lui permettaient pas de de/clarer ses de/sirs et quoique pour toutes les femmes cette loi ne soit pas inviolable, Almai%de, ou tout a\ fait neuve, ou peu faite a^ la galanterie, craignait le me/pris si justement attache/ a\ une de/marche de cette nature. D'ailleurs savait-elle comment Mocle\s la prendrait? Peut-e$tre si elle eu$t e/te/ su$re qu'en la me/prisant, il eu$t voulu ce/der, se serait-elle e/tourdie la\-dessus; mais, s'il s'en tenait simplement au me/pris? Apre\s qu'ils eurent agite/ quelque temps en eux- me$mes de quelle manie\re ils pourraient se parler sans s'exposer a\ la honte de ne pas re/ussir, Mocle\s, de qui un aveu formel de ses sentiments, aurait trop blesse/ l'orgueil et l'e/tat, crut qu'il ne pouvait mieux re/ussir que par le sophisme; suppose/ cependant que le choix des moyens de/pendi$t encore de l'examen qu'en pou- vait faire sa raison, et qu'il ne chercha$t pas encore plus a\ s'e/blouir lui-me$me, ou a\ sauver sa gloire, en cas que l'e/preuve qu'il allait tenter ne lui re/ussi$t point, qu'a\ tromper Almai%de. Heureux s'il eu$t voulu employer pour se de/fendre, seulement la moitie/ de l'art qu'il mit a\ achever de se se/duire, ou a\ se justifier sa se/duction! - Oh parbleu! dit alors le Sultan, on peut dire que s'il s'y prend mal, ce ne sera pas faute d'y avoir beaucoup re$ve/. - Mais, dit la Sultane, je ne sais pas pourquoi vous 99 e$tes si e/tonne/ qu'il ait fait tant de re/flexions. Il me semble que la situation ou\ il se trouvait exigeait qu'il en fi$t quelques-unes. - Quelques-unes, passe! re/pondit Schah-Baham, et c'est pre/cise/ment parce qu'il n'en fallait que quelques- unes, qu'il n'avait pas besoin d'en faire tant. Il fallait que ces gens-la\ fussent terriblement tente/s pour ne pas rentrer en eux-me$mes avec le temps qu'ils se donnaient pour cela. - Vous avez risque/ de faire une remarque judi- cieuse, reprit la Sultane. - Vous avez risque/! dit Schah-Baham. Oserais-je bien vous demander ce que cela veut dire? Vous avez de petites fac#ons de parler, aussi peu respectueuses que j'en connaisse, et dont il n'y a peut-e$tre pas au monde de Sultan qui voulu$t s'accommoder. - Mais je veux dire, re/pondit la Sultane, qu'elle porte a\ faux. Toutes ces ide/es tumultueuses, qui occu- paient Almai%de et Mocle\s, se succe/daient avec une extre$me promptitude; et, si vous vouliez bien y pen- ser, vous verriez que ce qu'Amanze/i ne nous a dit qu'en un quart d'heure, ne dut pas suspendre deux minutes leurs re/solutions. - Eh bien! re/pliqua le Sultan, le conteur est donc une be$te, s'il emploie tant de temps a\ rendre ce que les gens dont il parle pense\rent avec tant de promp- titude. - Je voudrais bien, reprit-elle, que vous fussiez oblige/ de nous en peindre autant. - J'ai mes raisons pour croire que je m'en acquit- terais fort bien, repartit-il. Mais je ferais encore mieux que tout cela; car, ce que je trouverais si difficile a\ dire, je ne me ferais point du tout de peine de le passer. 100 - Les ide/es dans lesquelles Mocle\s e/tait absorbe/, ses de/sirs, les efforts qu'il faisait pour les e/teindre, le plaisir avec lequel il s'y livrait, lui donnaient un air si se/rieux et si occupe/, qu'Almai%de enfin jugea a\ pro- pos de lui demander ce qu'il avait pour garder si longtemps le silence. - Je crains, ajouta-t-elle, que vous ne vous fassiez des ide/es noires. - Vous avez raison! repartit-il, et c'est le re/cit que vous venez de me faire qui me les a fait nai$tre. Almai%de parut e/tonne/e de ce qu'il lui disait. - N'en soyez pas surprise, continua-t-il, et ne soyez pas plus choque/e de ce que je vais vous dire, tout extraordinaire qu'il sera dans ma bouche. Je suis de/sole/ que ce jeune te/me/raire, qui vous me/nagea si peu, n'ait pas eu le temps d'achever son crime. - Ah! Mocle\s! s'e/cria-t-elle, et pourquoi? - Parce que, re/pondit-il, vous seriez en e/tat de cal- mer des doutes qui me tourmentent depuis longtemps, que vous venez de me rendre dans toute leur force, et que notre inexpe/rience re/ciproque laissera toujours subsister, puisque vous ne pourriez point re/pondre a\ mes questions, et qu'il serait trop dangereux pour moi d'interroger sur ce qui m'agite une autre per- sonne que vous. Ma curiosite/ roule sur des choses d'une nature si e/trange pour un homme de mon caracte\re et de ma profession, qu'a\ moins de me connai$tre comme vous faites, on ne manquerait pas de l'attribuer a\ un motif qui ne me ferait pas hon- neur. - Il est certain, re/pondit-elle, que vous pouvez tout me dire sans rien risquer. 101 - C'est cela me$me, reprit-il, qui me ferait presque de/sirer que vous fussiez plus instruite; car ayant en moi autant de confiance que j'en ai en vous, su$rement vous ne me cacheriez rien. Quand j'aurais pu douter de votre amitie/ et de la fac#on dont vous comptez sur ma discre/tion, la ve/rite/ avec laquelle vous venez de me confier jusqu'a\ vos plus intimes mouvements, m'en aurait convaincu. - Sachons toujours ce qui vous occupe, re/pliqua- t-elle; peut-e$tre a\ force de raisonner, viendrons-nous a\ bout... - Oh non! interrompit-il, vous ne pourriez me don- ner que des conjectures; et ce qui m'occupe est d'une nature a\ exiger la plus parfaite certitude. Sans vous inquie/ter davantage, je vais vous dire ce que c'est, et vous jugerez s'il doit m'e$tre indiffe/rent, pensant comme je fais, d'e$tre sur un pareil article dans une si profonde ignorance. D'ailleurs votre inte/re$t s'y trouve joint au mien, puisqu'il n'est pas possible que, vertueuse comme vous e$tes, vous ne soyez pas tour- mente/e des me$mes ide/es que moi. - Vous m'effrayez! lui dit Almai%de, parlez, je vous en conjure! - Eh bien! lui dit-il, je pense qu'il est possible que nous ayons fort peu de me/rite a\ ne nous e$tre jamais e/carte/s de nos devoirs. - Cela se pourrait-il! s'e/cria-t-elle, et d'un air assez fa$che/ de ce que la conversation prenait un tour si se/rieux. - Sans doute, reprit-il, et je vais vous en convaincre. Vous n'avez, vous, jamais e/prouve/ les douceurs de l'amour (car, quelque chose que vous en puissiez croire, il n'est pas douteux que ce qui vous est arrive/ avec ce jeune homme ne vous en a donne/ qu'une ide/e 102 fort imparfaite); moi, je l'ai toujours fui. Est-ce la\ de quoi nous croire si parfaits? Mais, direz-vous, nous avons eu des de/sirs, et nous en avons triomphe/. Est- ce donc une si grande victoire que celle-la\? Savions- nous ce que nous de/sirions? Sommes-nous me$me bien su$rs d'avoir eu des de/sirs? Non! Notre orgueil nous a trompe/s; ce que nous avons pris pour les de/sirs les plus ardents, e/tait, sans doute, de bien le/ge\res ten- tations. Ce n'est, peut-e$tre, que par ignorance que nous nous y sommes me/pris : plu$t au ciel! Mais s'il est vrai (comme je le crains bien) que la seule envie de nous exage/rer nos triomphes, ou de croire seule- ment que nous en remportions, nous ait trompe/s la\- dessus, dans quelle coupable erreur n'avons-nous pas ve/cu? Nous nous sommes flatte/s d'e$tre vertueux, pen- dant que nous e/tions peut-e$tre plus imparfaits que ceux que nous osions bla$mer, et que notre vanite/ nous donnait me$me un vice de plus qu'a\ eux. - Cela est vrai, dit Almai%de; vous venez de faire la\ une affligeante re/flexion! - Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle me tourmente, re/pliqua-t-il d'un air triste, et d'autant plus que, pour me gue/rir de mes doutes, je ne vois qu'un moyen qui, tout simple qu'il est, ne laisse pas d'e$tre dangereux. - Voyons toujours, lui demanda-t-elle. Comme je suis pre/cise/ment dans le me$me cas que vous, j'ai l'inte/re$t du monde le plus pressant a\ savoir ce que vous avez pense/. - Il faut vous connai$tre comme je fais, re/pondit-il, pour ne pas craindre de vous le dire. Nous nous croyons vertueux, vous et moi; mais, comme je vous le disais tout a\ l'heure, nous ne savons re/ellement ce qu'il en est, et vous n'en allez plus douter. En quoi 103 consiste la vertu? Dans la privation absolue des choses qui flattent le plus les sens. Qui peut savoir quelle est la chose qui les flatte le plus? Celui-la\ seul qui a joui de toutes. Si la jouissance du plaisir peut seule apprendre a\ le connai$tre, celui qui ne l'a point e/prouve/ ne le connai$t pas : que peut-il donc sacrifier? Rien, une chime\re; car quel autre nom donner a\ des de/sirs qui ne portent que sur une chose qu'on ignore? Et si, comme cela est de/cide/, la difficulte/ du sacrifice en fait seule tout le prix, quel me/rite peut avoir celui qui ne sacrifie qu'une ide/e? Mais apre\s s'e$tre livre/ aux plaisirs et s'y e$tre trouve/ sensible, y renoncer, s'immoler soi-me$me, voila\ la grande, la seule, la vraie vertu, et celle que ni vous ni moi ne pouvons nous flatter d'avoir. - Je ne le vois que trop, dit Almai%de, il est certain que nous ne pouvons pas nous en flatter. - Nous nous en sommes flatte/s, pourtant, re/pondit vivement Mocle\s, qui craignait qu'en laissant a\ Almai%de le temps de la re/flexion, elle ne senti$t combien les raisonnements qu'il employait e/taient faux : nous avons ose/ le croire, et de ce moment nous voila\ cou- pables d'orgueil. Je suis bien aise, continua-t-il, et je vous loue since\rement de ce que vous sentez que tant qu'on ne s'est point mis a\ porte/e de pouvoir faire une comparaison exacte du vice et de la vertu, l'on ne peut avoir sur l'un et sur l'autre que des ide/es fausses. D'ailleurs (car ce mal, tout grand qu'il est, n'est pas le seul), on est sans cesse tourmente/ du de/sir d'ap- prendre ce que l'on s'obstine a\ ignorer. L'a$me exerce/e malgre/ elle-me$me par ce mouvement de curiosite/ en a su$rement plus de ne/gligence sur ses devoirs. En proie a\ des distractions fre/quentes, elle perd a\ rai- 104 sonner, a\ entrevoir, a\ suivre, a\ de/tailler, a\ approfon- dir ce qu'elle a conc#u, le temps que, sans cette tour- mentante ide/e qui l'obse\de toujours, elle donnerait uniquement a\ la pratique de la vertu. Si elle savait a\ quoi s'en tenir sur ce qu'elle souhaite de connai$tre, elle serait plus tranquille. Plus tranquille elle serait plus parfaite. Il faut donc connai$tre le vice, soit pour e$tre moins trouble/ dans l'exercice de la vertu, soit pour e$tre su$r de la sienne. Quoique Almai%de fu$t dans une situation a\ ne pou- voir gue\re saisir que ce qui, en lui de/montrant la ne/cessite/ du plaisir, la de/livrerait de la crainte des remords, ce sophisme la fit frissonner. Elle demeura quelques moments interdite : mais l'envie qu'elle avait de s'e/clairer sur la volupte/, ou de s'y perdre encore, l'emportant sur sa terreur, elle me parut enfin plus surprise qu'effraye/e de ce qu'elle venait d'entendre. - Vous croyez donc, lui demanda-t-elle d'une voix tremblante, que nous en serions plus parfaits? - Mais vraiment, re/pliqua-t-il, je n'en doute pas : car, conside/rez de gra$ce, la position ou\ nous sommes, et jugez s'il en est de plus horrible. - Je ne le vois que trop, dit-elle, elle est re/ellement e/pouvantable! - Premie\rement, continua-t-il, nous ne savons pas si nous sommes vertueux : e/tat triste pour des gens qui pensent comme nous. Ce doute, tout cruel qu'il est, n'est pas le seul malheur qu'entrai$ne notre situa- tion : il n'est que trop certain que, contents de la privation que nous nous sommes impose/e, il y a mille choses plus essentielles, peut-e$tre, sur lesquelles nous nous sommes crus dispense/s de nous observer; par conse/quent, a\ l'ombre d'une vertu qui pourrait bien 105 n'e$tre qu'imaginaire, nous avons commis des crimes re/els, ou (ce qui, sans e$tre de la me$me importance, a cependant des inconve/nients conside/rables) nous avons ne/glige/ de faire de bonnes actions. Enfin, en nous supposant tels que nous nous sommes crus jus- qu'ici, je me de/fierais encore d'une vertu que nous avons choisie, et je n'imaginerais pas qu'il y eu$t un grand me/rite a\ l'avoir. Mettez diffe/rents fardeaux au choix d'un homme, il n'est pas douteux que ce sera du plus le/ger qu'il se chargera. - Je vous entends, dit-elle, en soupirant, vous vou- lez dire que nous avons fait de me$me. A combien de scrupules ne me livrez-vous pas, continua-t-elle en baissant les yeux; et comment n'en e^tre pas tour- mente/e, quand le seul moyen que l'on ait pour s'en de/livrer en fait lui-me$me nai$tre tant! - Ce moyen, reprit-il vivement, est dans le fond moins a\ craindre qu'il ne le parai$t. Je suppose (et plu$t au ciel que je ne supposasse rien!) que, fatigue/s de notre incertitude, sentant enfin qu'il est de notre devoir de nous en tirer, nous voulons connai$tre le plaisir, et juger de ses charmes par nous-me$mes; quel serait le danger de cette e/preuve? De ne pouvoir pas nous y arracher quand une fois nous l'aurions connu? Pour des a$mes un peu faibles, j'avoue que cela serait a\ risquer; mais il me semble que, sans trop de pre/- somption, nous pouvons un peu compter sur nous- me$mes. Si, comme, a\ ne vous rien cacher, je le pre/- sume, ce plaisir est moins se/duisant qu'on ne le dit, ce ne sera pas la peine de nous livrer a\ des choses a\ la privation desquelles, flatteuses ou non, l'on a attache/ de la gloire; si au contraire elles peuvent porter dans l'a$me un trouble aussi grand qu'on l'assure, nous 106 nous en priverons avec d'autant plus de joie que nous serons su$rs qu'il y a beaucoup de vertu a\ le faire. Ce raisonnement que sans doute Almai%de aurait de/teste/, si elle avait e/te/ plus a\ elle-me$me, fit sur une a$me qui n'attendait plus pour succomber que l'ap- parence d'une excuse, tout l'effet que le malheureux Mocle\s s'en e/tait promis. Apre\s l'avoir regarde/ quelque temps avec des yeux incertains et trouble/s : - Je sens comme vous, lui dit-elle, la ne/cessite/ abso- lue de cette e/preuve; mais avec qui la pourrions-nous faire en su$rete/? A ces mots, elle se pencha languissamment sur Mocle\s qui, peu a\ peu, s'e/tait approche/ d'elle, au point qu'en ce moment il la tenait entre ses bras. - Je crois, lui re/pondit-il, que si nous la voulions hasarder, ce ne pourrait e$tre qu'entre nous deux : nous sommes su$rs l'un de l'autre, et comme nous ne pouvons point douter que ce ne soit par une plus grande recherche de la vertu, que nous nous de/ter- minons a\ des actions qui semblent la blesser, nous sommes certains de ne pas nous faire une habitude d'un mouvement de curiosite/ qui ne part que d'un si bon principe. De quelque fac#on que ce puisse e$tre, enfin, nous y gagnerons puisqu'au moins le souvenir de notre chute nous garantira de l'orgueil. Quoiqu'Almai%de ne re/pondi$t rien, elle paraissait encore incertaine. Mocle\s qui voulait, a\ quelque prix que ce fu$t, la de/terminer, lui proposa, pour achever de la vaincre, de ne tenter cette e/preuve que par degre/s, afin, disait-il, que, s'ils trouvaient dans leurs premiers essais assez de volupte/ pour fixer leurs doutes, ils n'allassent pas plus loin. Elle y consentit. Biento$t ils s'e/gare\rent, et, irritant leurs de/sirs par des choses 107 qui, quoiqu'elles fussent faites sans gra$ces et avec maladresse, n'en prenaient pas moins d'empire sur leurs sens, ils perdirent de vue le marche/ qu'ils venaient de faire. Tous deux, trouvant trop ou trop peu dans ce qu'ils sentaient, juge\rent a\ propos de poursuivre, ou ne purent s'arre^ter, et... - Tout d'un coup vous devi$ntes autre chose? inter- rompit le Sultan. - Non, Sire, re/pondit Amanze/i. - Je ne comprends rien a\ cela, reprit Schah-Baham, et je sais bien pourquoi : c'est que cela est incom- pre/hensible. Car il n'est pas douteux qu'ils n'eussent tout ce que votre Brama demandait. - Je le crus d'abord comme votre invincible Majeste/, repartit Amanze/i. Il fallait pourtant qu'au moins l'un des deux en eu$t impose/ a\ l'autre. - J'imagine que vous fu$tes bien fa$che/, re/pliqua le Sultan; et, dites-moi, duquel des deux vous de/fia$tes- vous le plus? - Le re/cit d'Almai%de, re/pondit Amanze/i, me donna sur elle de grands soupc#ons, et l'ignorance qu'elle affecta quand elle se rendit a\ Mocle\s, quoiqu'elle fu$t extre$me, ne m'empe$cha pas de croire qu'en lui faisant le re/cit de son aventure, elle avait supprime/ la cir- constance qui me faisait rester dans ma prison. -Voila\ bien les femmes! s'e/cria le Sultan. Oh oui! votre re/flexion est juste. Eh bien! je n'en ai rien dit, mais j'aurais parie/ qu'elle ne disait pas tout. Si je m'en e/tais vante/, il y a ici des gens qui m'auraient accuse/ de faire l'esprit fort. Allez, allez, soyez-en cer- tain ; ce fut elle qui empe$cha que vous ne fussiez de/livre/. - La chose, toute probable qu'elle est, re/pondit 108 Amanze/i, souffre des difficulte/s; Mocle\s, pour un homme jusques alors si irre/prochable, me parut avoir de l'expe/rience... - Ceci change la the\se, dit le Sultan, car... Ah oui! on le voit bien, c'e/tait lui. - Mais accordez-vous donc, dit la Sultane; c'e/tait elle, c'e/tait lui. Pourquoi, sans se tourmenter tant, ne pas penser que tous deux e/taient de mauvaise foi? - Vous avez raison! re/pliqua le Sultan; a\ la rigueur cela se pourrait : il me semble pourtant qu'il serait plus plaisant que ce fu$t l'un ou l'autre; je ne sais pas pourquoi, mais je l'aimerais mieux. Voyons toujours, que dirent-ils apre\s? Ce n'est pas la\ ce qui m'inte/resse le moins. - Mocle\s fut le premier qui revint de son e/ga- rement; il me parut d'abord comme e/tonne/ de se trouver entre les bras d'Almai%de, et, sa raison repre- nant peu a\ peu son empire, a\ l'e/tonnement succe/da l'horreur. Il semblait ne pouvoir pas comprendre ce qu'il voyait; il cherchait a\ en douter, a\ se flatter qu'un songe seul lui offrait de si cruels objets. Trop su$r enfin de son malheur, il leva douloureusement les yeux sur lui-me$me, et se retrac#ant tout ce qu'il avait fait pour se/duire Almai%de, combien sa cri- minelle passion l'avait aveugle/, avec quel art il l'avait corrompue par degre/s, il tomba dans la douleur la plus ame\re. Almai%de enfin ouvrit les yeux : mais encore trou- ble/e, ne distinguant pas les objets aussi bien que Mocle\s, elle fut d'abord plus confuse qu'afflige/e. Soit enfin que le de/sespoir ou\ elle le voyait lui fi$t sentir sa chute, soit que d'elle-me$me elle connu$t tout ce qu'elle avait a\ se reprocher : 109 - Ah Mocle\s! s'e/cria-t-elle en pleurant, vous m'avez perdue! Mocle\s en convi$nt : il s'accusa de l'avoir se/duite, la plaignit, ta$cha de la consoler, et lui parla en homme vraiment humilie/ sur le danger qu'il y a a\ compter trop sur soi-me$me. Enfin, apre\s lui avoir dit tout ce que peuvent inspirer la plus vive douleur et le repen- tir le plus since\re, sans oser la regarder, il prit conge/ d'elle pour toujours. Almai%de, reste/e seule, n'en fut ni moins honteuse, ni plus tranquille. Elle passa toute la nuit a\ pleurer et a\ se reprocher tout, jusqu'au reproche qu'elle avait fait a\ Mocle\s, et dans lequel alors elle trouvait trop de vanite/. Mocle\s, de\s le lendemain, prit le parti de la retraite la plus auste/re... - Voila\ qui ache\ve de me de/cider, interrompit le Sultan : ce n'e/tait pas lui. - Et Almai%de, continua Amanze/i, toujours incon- solable, quelques jours apre\s suivit son exemple. - Ceci me de/range, reprit le Sultan; il fallait donc que ce ne fu$t pas elle. Jamais question plus difficile a\ de/cider ne s'e/tait offerte a\ mon esprit, et je la laisse a\ re/soudre a\ qui le pourra. 110 CHAPITRE X Ou\, entre autres choses, on trouvera la fac#on de tuer le temps Quelque gou$t que j'eusse pris pour la morale, je commenc#ais a\ m'ennuyer chez Almai%de, lorsque Mocle\s la se/duisit. Un jour plus tard j'en serais sorti, persuade/ qu'il y avait au moins dans Agra deux femmes insensibles. Ma patience heureusement me sauva d'une ide/e fausse. Apre\s avoir quitte/ Almai%de, j'errai longtemps. Les ridicules ou les vices d'un genre qui m'e/tait de/ja\ connu me promettant peu de plaisir, j'e/vitai avec soin ces maisons ou\ tout avait l'air de/cent et arrange/. Mes courses me conduisirent dans un faubourg d'Agra qui e/tait rempli de maisons fort orne/es. Celle pour qui je me de/terminai appartenait a\ un jeune seigneur qui n'y logeait pas, mais qui quelquefois y venait incognito. Le lendemain que je m'y fus fixe/, je vis sur le soir arriver myste/rieusement une dame, qu'a\ sa magni- ficence, et plus encore a\ la noblesse de son air, je pris pour une femme du plus haut rang. Mes yeux furent e/blouis de ses charmes. Avec plus d'e/clat encore que Phe/nime, elle avait la me$me modestie, et une phy- sionomie si douce que je ne pus la voir sans m'in- te/resser a\ elle vivement. A l'air dont elle entra dans 111 le cabinet ou\ j'e/tais, il semblait qu'elle fu$t e/tonne/e de la de/marche qu'elle faisait. Elle ne parla qu'en tremblant a\ l'esclave qui la conduisait, et, sans oser lever les yeux, elle vint s'asseoir sur moi en re$vant, mais avec tant de langueur qu'il ne me fut pas difficile de deviner quel e/tait le mouvement qui l'occupait. A peine fut-elle seule et livre/e a\ elle-me$me, que, s'occupant des plus tristes re/flexions, apre\s avoir sou- pire/ plusieurs fois, ses beaux yeux re/pandirent des larmes. Sa douleur paraissait cependant plus tendre que vive, et elle semblait moins pleurer des malheurs qu'en craindre. Elle avait a\ peine essuye/ des pleurs qu'un jeune homme fort bien fait et mis superbement entra avec impe/tuosite/ et en chantant, dans le cabinet. Sa pre/sence acheva de troubler la dame; elle rougit, et en de/tournant ses yeux de dessus lui, et en se cachant le visage, elle ta$cha de lui de/rober la confu- sion ou\ elle e/tait. Pour lui, il s'avanc#a vers elle de l'air du monde le moins tendre et le plus galant, et se jetant a\ ses genoux : - Ah! Ze/phis! lui dit-il, mes yeux ne me trompent- ils pas? Est-ce Ze/phis que je vois ici? Est-ce bien vous? Vous que j'adore, et que je n'osais presque pas y espe/rer! Quoi! C'est vous qu'enfin je tiens dans mes bras? - Oui, re/pondit-elle en soupirant, c'est moi qui n'aurais jamais du$ venir ici; c'est moi qui meurs de honte de m'y trouver, et qui n'ai cependant pas craint de m'y rendre. - Que vous me rendez che\re cette solitude! s'e/cria- t-il en lui baisant la main. - Ah! re/pondit-elle, qu'un jour, peut-e$tre, elle me 112 cou$tera de regrets! Les preuves que je vous y donne de ma faiblesse deviendront plus cruelles pour moi, a\ mesure qu'elles s'effaceront de votre souvenir, et elles s'en effaceront, Mazulhim; ou, si vous vous les rappelez quelquefois, ce ne sera que pour me me/priser de ce que j'aurai fait pour vous. - Mais quelle erreur! re/pliqua-t-il d'un ton badin; pouvez-vous, belle comme vous e$tes, vous former de pareilles chime\res? Sachez-vous bien qu'au vrai, je n'ai jamais aime/ personne aussi tendrement que vous? Et vous doutez de mes sentiments! - Non, je n'ai point le bonheur d'en douter, reprit- elle tristement. Je sais que vous ne pouvez e$tre ni constant ni fide\le : je doute me$me que vous sachiez aimer; cependant je vous aime, je vous l'ai dit, et je viens dans ces lieux vous le dire encore. Je sens ma faiblesse dans toute son e/tendue, je m'en fais pitie/ a\ moi-me$me, j'en vois toutes les suites, et pourtant j'y ce\de. Ma raison me fait voir tout ce que j'ai a\ craindre, mon amour me fait tout braver. - Mais, en ve/rite/, re/pondit-il, savez-vous bien que vous me faites un vrai tort, un tort mortel de ne me pas voir aussi tendre que je le suis? - Ah! Mazulhim, s'e/cria-t-elle, est-ce ainsi que vous sentez tout ce que je vous sacrifie, et que vous rassurez mon co|eur? Je vous aime, Mazulhim. Si vous me connaissiez mieux, vous n'en douteriez pas. Ce co|eur qui vous adore, n'a (vous ne pouvez pas l'ignorer) jamais e/te/ qu'a\ vous. Dites-moi que vous de/sirez qu'il y soit toujours. Si vous saviez combien j'ai besoin de croire que vous m'aimez, vous ne me refuseriez pas de me le dire, ne fu$t-ce me$me que par humanite/. C'est a\ vous seul aujourd'hui que mon bonheur est 113 attache/. Vous voir, vous aimer toujours, c'est mon seul bien et mes uniques vo|eux. Serait-il bien vrai que vous fussiez incapable de penser pour moi comme je pense pour vous? - Ah! s'e/cria-t-il, je vous proteste... - Mazulhim, interrompit-elle, laissez-moi le soin de vous justifier; je m'en acquitterai mieux que vous- me$me, etj'ai plus d'envie de croire que vous m'aimez, que vous de me le persuader. - Je vous avouerai, Madame, reprit-il d'un air plus se/rieux que touche/, que je ne me croyais pas assez malheureux pour que les preuves, que depuis six mois j'ai ta$che/ de vous donner de ma tendresse, vous en eussent aussi peu persuade/e. Je sens bien qu'un amour extre$me, tel que celui que j'ai eu le bonheur de vous inspirer, ne va jamais sans un peu de de/fiance. Si celle que vous me te/moignez pouvait ne tourmenter que moi, ajouta-t-il en la serrant dans ses bras, je m'en plaindrais beaucoup moins, et le plaisir de vous trouver si de/licate me ferait oublier combien vous e$tes injuste. Mais c'est de votre repos qu'il s'agit ici, et si vous connaissiez mieux mes sentiments, vous n'auriez pas de peine a\ croire qu'il m'est infiniment plus cher que le mien. En achevant ces mots, il voulut prendre avec Ze/phis les plus tendres liberte/s, mais elle se de/fendit d'un air si vrai, que, ne pouvant plus imaginer que ce fu$t en elle envie de faire de ces fac#ons auxquelles on ne prend seulement pas garde aujourd'hui, il la regarda avec e/tonnement. - Eh quoi! Ze/phis, lui dit-il, est-ce ainsi que vous me prouvez votre tendresse, et devais je m'attendre a\ tant d'indiffe/rence? 114 - Mazulhim, re/pondit-elle en pleurant, daignez m'e/couter! Je ne suis pas venue ici sans savoir a\ quoi je m'exposais, et vous me verriez verser moins de larmes si je n'e/tais pas de/termine/e a\ me livrer a\ votre tendresse. Je vous aime, et, si je n'en croyais que les mouvements de mon cceur, je serais entre vos bras. Mais, Mazulhim, il en est encore temps, et nous ne sommes pas encore assez engage/s l'un a\ l'autre pour que vous deviez me cacher vos sentiments. Il n'y a pas de temps ou\ il ne me soit affreux d'apprendre que vous ne m'aimez pas; mais jugez combien j'aurais a\ me plaindre de vous, jugez quel serait mon e/tat, si je ne l'apprenais qu'apre\s que ma faiblesse ne vous aurait rien laisse/ a\ de/sirer! Domine/ par le de/sir de plaire, accoutume/ a\ l'inconstance par des succe\s qui ne se sont point de/mentis, vous ne cherchez qu'a\ vaincre, et vous ne voulez pas aimer. Peut-e$tre est- ce sans passion pour moi que vous m'avez attaque/e? Examinez bien votre cceur, vous e$tes mai$tre de ma destine/e, et je ne me/rite pas que vous la rendiez malheureuse. Si ce n'est pas l'amour le plus tendre qui vous attache a\ moi, en un mot, si vous ne m'aimez pas comme je vous aime, ne craignez pas de me le de/clarer. Je ne rougirai pas d'e$tre le prix de l'amour, mais je mourrais de honte et de douleur si je ne m'e/tais vue que l'objet d'un caprice. Quoique ces paroles et les pleurs que Ze/phis versait en les prononc#ant n'attendrissent pas Mazulhim, elles lui firent prendre un ton moins froid que celui qu'il avait d'abord employe/ aupre\s d'elle. - Que vos craintes me touchent, lui dit-il; mais que je les me/rite peu! Est-il possible que vous ima- giniez que je vous confonds avec ces objets me/pri- 115 sables qui, seuls jusqu'a\ ce jour, ont paru m'occuper? J'avoue que la fac#on dont j'ai ve/cu a pu donner lieu a\ vos soupc#ons; mais, Ze/phis, voudriez-vous que j'eusse joint au ridicule d'avoir eu les femmes qui ont rempli mes loisirs, la honte de les avoir aime/es? Il est vrai, je craignais l'amour; eh! que pouvais je faire de mieux, pour lui e/chapper toujours, que de vivre avec des femmes sans moeurs et sans principe, qui, dans l'ins- tant me$me qu'elles me se/duisaient le plus par leurs agre/ments me sauvaient, par leur caracte\re, du dan- ger d'une passion? Je suis, dites-vous, accoutume/ a\ l'inconstance par les succe\s. M'estimez-vous assez peu pour croire qu'avant de vous avoir touche/e, je me flattasse d'en avoir eu quelques-uns? Il n'y a pas une de ces victoires dont, peut-e$tre, vous me croyez si vain, qui inte/rieurement ne m'ait couvert de confu- sion; pas une enfin qu'au prix de tout mon sang je ne voulusse n'avoir point remporte/e, puisqu'elles me rendent moins digne de vous! Ze/phis, a\ ces paroles, parut un peu rassure/e, et tendit la main a\ Mazulhim, en attachant sur lui ses beaux yeux, avec cette expression tendre et touchante que l'amour seul peut donner. - Oui, Ze/phis, continua Mazulhim, je vous aime! Ah! Combien vivement! Avec quel plaisir je sens, a\ vos genoux, qu'au milieu me$me des transports les plus ardents, ce n'e/tait pas a\ l'amour que je sacrifiais! Qu'il m'est doux de le connai$tre, et de ne le connai$tre que par vous! Sans vos charmes, me$me sans vos ver- tus, j'aurais, sans doute, ignore/ toujours ce sentiment auquel, jusqu'a\ vous, je refusais de me livrer. C'est a\ vous seule que je le dois, c'est pour vous seule que je veux en e$tre e/ternellement rempli! 116 - Ah, Mazulhim! s'e/cria-t-elle, que nous serons heureux si vous pensez ce que vous dites! S'il est vrai que vous m'aimiez, vous m'aimerez toujours! A ces mots, elle se pencha sur Mazulhim, et en le serrant tendrement dans ses bras, elle approcha sa te$te de la sienne. La plus tendre ivresse e/tait peinte dans ses yeux, et biento$t Mazulhim, par ses trans- ports, en pe/ne/tra toute son a$me. Dieux! quels yeux, quand il eut acheve/ de les troubler! Je n'avais jamais vu les me$mes qu'a\ Phe/nime. Quelque pre/pare/e qu'elle fu$t cependant a\ rendre Mazulhim l'amant du monde le plus heureux, elle ne put, sans se ressouvenir de ses craintes, et peut-e$tre de sa vertu, le voir si pre\s de son bonheur. - Vous ne doutez pas que je ne vous aime, lui dit- elle, en lui opposant la plus faible re/sistance; mais ne pouvez-vous... ? - Ah! Ze/phis! interrompit-il, Ze/phis! pouvez-vous craindre encore de me prouver votre tendresse? Ze/phis soupira et ne re/pondit rien. Plus vaincue par son amour qu'elle n'e/tait persuade/e de celui de son amant, elle ce/da enfin a\ ses de/sirs. Trop heureux Mazulhim! Que de charmes s'offrirent a\ tes regards, et combien la pudeur de Ze/phis n'en augmentait-elle pas le prix! Aussi Mazulhim m'en parut-il vivement frappe/. Tout l'e/tonnait, tout e/tait en Ze/phis l'objet d'un e/loge et d'un baiser. Quoique loin de condamner l'admiration dans laquelle il e/tait plonge/, je la par- tageasse avec lui, il me sembla que, pour la situation ou\ il se trouvait, elle durait trop longtemps et qu'elle semblait me$me suspendre, ou lui faire oublier ses de/sirs. Il est bien vrai que plus on est de/licat, plus on 117 s'amuse de bagatelles. Le sentiment seul connai$t ces tendres e/carts qu'il imagine, et qu'il varie sans cesse; mais enfin, on ne saurait s'y plaire toujours, et si l'on s'y arre$te, c'est moins pour y borner ses de/sirs, que pour y trouver de nouvelles sources de flamme. J'eus quelques instants assez bonne opinion de Mazulhim pour n'attribuer l'ane/antissement ou\ je le voyais qu'a\ un exce\s d'amour, et les charmes de Ze/phis justifiaient cette ide/e. Vraisemblablement Ze/phis le crut aussi, et plus longtemps que moi. Je ne concevais pas comment les transports d'un amant si tendre, si presse/ d'e$tre heureux, s'affaiblissaient a\ mesure qu'ils trouvaient de quoi augmenter. Il e/tait vif sans e$tre ardent; il louait, il admirait tou- jours : mais n'est-ce donc que par des e/loges qu'un amant sait exprimer ses de/sirs? Avec quelque adresse que Mazulhim dissimula$t son malheur, Ze/phis s'aperc#ut du peu de succe\s de ses charmes; elle n'en parut ni surprise ni choque/e, et tournant ses beaux yeux vers son amant : - Levez-vous! lui dit-elle avec le plus doux sourire; je suis plus heureuse que je ne le pensais. Mazulhim, a\ ce discours, qui ne lui parut qu'in- sultant, s'efforc#a, mais vainement, de prouver a\ Ze/phis qu'il ne me/ritait pas qu'elle eu$t de lui l'ide/e qu'elle semblait en avoir prise. Force/ enfin de se rendre justice : - He/las! Madame, lui dit-il, d'un ton qui me fit rire, c'est que vous m'avez attriste/! - Votre trouble me divertit, re/pondit Ze/phis, mais votre douleur m'offenserait. Il serait trop cruel pour moi, que vous crussiez mon co|eur blesse/... - Ah! Ze/phis! interrompit Mazulhim, qu'il est 118 affreux d'avoir tort avec vous, et difficile de s'en jus- tifier! - Cessez donc de vous affliger! re/pondit tendre- ment Ze/phis. Je crois que vous m'aimez, je ne le crois me$me que depuis un instant et vous ne pouviez mieux me prouver votre tendresse, que par les choses que vous vous reprochez. - Ah! cela, comme l'on dit, est bon pour le dis- cours, dit le Sultan; mais dans le fond de l'a$me, cette dame-la\ n'e/tait su$rement pas contente. Premie\re- ment, c'est que par soi-me$me cela est affligeant, et qu'il y a apparence que ce qui afflige toutes les femmes n'en saurait divertir une, ou du moins vous convien- drez qu'en ce cas-la\ elle serait bien capricieuse. D'ail- leurs, c'est que le sentiment n'est pas une chose si consolante, quand cela arrive, qu'on le pourrait bien dire. A ce propos, je me souviens qu'un jour (j'e/tais, parbleu bien jeune), c'e/tait une femme... Je ne vous dirai pas comment cela arriva; nous e/tions pourtant tous deux... Re/ellement, je ne m'en serais jamais de/fie/; ne voila\-t-il pas que tout d'un coup... je ne sais pas trop comment vous dire cela. Eh bien! j'eus beau lui tenir les propos du monde les plus galants : plus je lui parlai, plus elle pleura. Je n'ai jamais vu cela qu'une fois, mais il est vrai que c'e/tait une chose bien attendrissante. Je lui dis pourtant, entre autres choses, qu'il ne fallait de/sespe/rer de rien, que je ne l'avais pas fait expre\s... - Eh! finissez votre cruelle histoire! interrompit la Sultane. - Je trouve assez bon, reprit Schah-Baham, qu'il ne me soit point permis de faire un conte, et chez moi, surtout! De la\, comme je vous disais, poursuivit- 119 il, j'ai conclu, et pour jamais, qu'il n'y a point de femme a\ qui cela fasse un certain plaisir; par conse/- quent la dame de Mazulhim, qui disait de si belles choses... - Aurait tout autant aime/ n'avoir pas eu a\ les dire, interrompit la Sultane, cela est probable. Mais sachez pourtant que ce que vous croyez si fa$cheux pour une femme l'afflige moins qu'il ne l'embarrasse. - Ah! oui, reprit le Sultan, je n'aurais par exemple, qu'a\... mais n'ayez pas peur! Continuez, Emir. Quelque de/concerte/ que Mazulhim me paru$t de son aventure, il me sembla qu'il e/tait encore plus e/tonne/ de la fac#on dont Ze/phis la prenait. - Si quelque chose peut, lui dit-il, me consoler de cette affreuse disgra$ce, c'est de voir qu'elle ne prenne rien sur votre co|eur. Que de femmes me de/testeraient, si elles avaient autant a\ se plaindre de moi! - Je vous avoue, re/pondit Ze/phis, que je ferais peut- e$tre comme elles, si je pouvais attribuer cet accident a\ votre froideur; mais si, comme vous me l'avez dit, et que je le crois, l'amour seul trouble vos sens, je ne trouve dans cette aventure que mille choses plus flatteuses pour moi que tous vos transports. Je vous aime trop pour ne pas croire que vous m'aimez. Peut- e$tre aussi ai-je trop de vanite/, ajouta-t-elle en sou- riant, pour imaginer qu'il y a de ma faute, mais quel que soit le motif de mon indulgence, ce qu'il y a de vrai, c'est que je vous pardonne. Je vous avertis au reste, que je serais moins tranquille sur le plus simple soupc#on sur votre fide/lite/, que sur ce que vous appelez un crime. Oui, Mazulhim, soyez-moi fide\le, et puisse/- 120 je toujours vous trouver tel que vous e$tes actuelle- ment! Ce que j'y perdrais du co$te/ de ce que vous appelez des plaisirs, ne le retrouverais je pas bien dans la certitude que vous seriez constant? Pendant que Ze/phis parlait, Mazulhim, qui aurait bien voulu lui avoir moins d'obligation, n'e/pargnait rien de tout ce qui pouvait faire cesser son malheur. Ze/phis se pre$tait a\ ses de/sirs avec une complaisance qu'inte/rieurement, peut-e$tre, il n'approuvait pas, parce que de moment en moment elle le rendait moins excusable. Cette complaisance me$me devenait plus tendre, insensiblement elle augmentait. Ze/phis de/fen- dait moins, ou accordait de meilleure gra$ce; ses yeux brillaient d'un feu que je ne leur avais pas encore vu; il semblait que ce ne fu$t que dans cet instant qu'elle se fu$t ve/ritablement rendue : elle n'avait jusque-la\ que souffert les empressements de Mazul- him, alors elle les partageait. Cette re/pugnance inse/- parable du premier moment que tant de femmes jouent, et que si peu sentent, avait cesse/. Ze/phis sou- tenait sans embarras les e/loges de Mazulhim, et paraissait me$me de/sirer qu'il pu$t se mettre a\ porte/e de lui en donner de nouveaux. Elle rougissait, et ce n'e/tait plus la pudeur qui la faisait rougir; ses regards ne se de/tournaient plus de dessus les objets qui d'abord avaient paru les blesser. La pitie/ que Mazulhim lui inspirait enfin n'eut plus de bornes. Cependant... - Ah! oui, interrompit le Sultan : cependant... J'en- tends bien, voila\ un impatient petit homme! Je ne connais rien qui soit a\ la longue plus insupportable que les proce/de/s qu'il a avec Ze/phis. Je suis bien su$r qu'elle s'en fa$cha. - Et moi, dit la Sultane, je le suis du contraire : se fa$cher d'un pareil malheur, c'est le me/riter. - Bon! reprit le Sultan, pensez-vous qu'une femme 121 fasse une pareille re/flexion? Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est qu'en pareil cas je me fa$cherais, et si, je ne m'en croirais pas moins raisonnable, non! Voyons pourtant ce que dit Ze/phis; car, a\ ce que je vois, en cela comme en toute autre chose, chacun a son gou$t. - Quelque indulgente qu'elle fu$t, reprit Amanze/i, l'obstination du malheur de son amant me parut l'ennuyer; soit qu'ayant plus fait pour lui que la premie\re fois, elle cru$t le me/riter moins; soit qu'e/tant en ce moment plus favorablement dispose/e, elle trou- va$t dans sa raison moins de force pour le soutenir. Mazulhim, moins convaincu que Ze/phis de son infortune, ou accoutume/ peut-e$tre a\ braver de pareils malheurs, ne pensant pas de Ze/phis aussi bien qu'il le devait, tenta ce que, s'il eu$t e/te/ plus sage, ou plus poli, il n'aurait pas tente/. Il me sembla qu'elle n'agre/ait pas une e/preuve qui lui montrait moins encore de pre/somption dans Mazulhim, que la mau- vaise opinion qu'il osait avoir de ses charmes. Malgre/ son trouble, il lui e/chappa un souris malin qui semblait dire a\ Mazulhim qu'elle n'e/tait point personne avec qui cette te/me/rite/ fu$t place/e, et pu$t e$tre heureuse. Su$re qu'il en serait biento$t puni, elle se livra a\ ses ridicules entreprises, avec une intre/- pidite/ que toute femme est assez vaine pour avoir en pareil cas, mais qui n'est point dans toutes justifie/e par le succe\s. Quoique Mazulhim fu$t en ce moment moins a\ plaindre qu'il ne l'avait e/te/, il n'e/tait pas cependant dans une situation dont on pu$t le fe/liciter, et quels que fussent ses efforts, Ze/phis eut raison de ne les avoir pas craints. A l'air e/tonne/ de Mazulhim, je dus croire que, s'il 122 e/tait fait a\ une partie de ce qui lui arrivait, il ne l'e/tait pas a\ trouver des femmes qui, comme Ze/phis, ne pussent dans ses malheurs lui laisser aucune res- source. Ce que je dis toutefois sans vouloir en offenser aucune. Et que sait-on d'ailleurs si ce serait toujours a\ elles qu'on devrait s'en prendre? Quoiqu'il en soit, la surprise de Mazulhim fut si plaisamment marque/e, et aux de/pens de beaucoup d'autres femmes, faisait si bien l'e/loge de Ze/phis, qu'elle ne put s'empe$cher d'en rire. - Si vous me l'aviez demande/, lui dit-elle, je vous l'aurais dit, mais vous ne m'en auriez peut-e$tre pas crue. - J'aurais assure/ment eu tort, re/pondit-il, mais je ne devais pas m'y attendre; une expe/rience de dix ans toujours heureuse me faisait croire toujours possible ce qu'avec vous seule j'ai inutilement tente/. Ah, Ze/phis! ajouta-t-il, faut-il que je trouve dans ce qui devrait combler mes de/sirs de nouvelles raisons de me plaindre! - En effet, re/pondit-elle en riant, je conc#ois combien vous e$tes malheureux, et vous devez aussi e$tre bien su$r de toute ma pitie/. - Ze/phis! reprit-il, avec un transport plus vrai que tous ceux que je lui avais vus, rien n'e/gale ma ten- dresse que vos charmes; chaque moment augmente mon ardeur et mon de/sespoir; et je sens... - Eh! Mazulhim! interrompit-elle, quel aurait donc e/te/ ce bonheur dont vous regrettez tant la perte? Non, s'il est vrai que vous m'aimiez, vous n'e$tes pas a\ plaindre. Un seul de mes regards doit vous rendre plus heureux que tous ces plaisirs que vous cherchez, si vous les aviez trouve/s aupre\s d'une autre. 123 - Vos sentiments me charment et me pe/ne\trent, dit-il, mais en redoublant mon amour, ils augmentent mes regrets et ma douleur. - Finissons cet entretien! dit Ze/phis en se levant. - Quoi! s'e/cria-t-il, voudriez-vous de/ja\ me quitter? Ah! Ze/phis! ne m'abandonnez point a\ l'horreur de ma situation! - Non, Mazulhim, re/pliqua-t-elle, je vous ai promis de passer ce jour avec vous. Eh! puisse-t-il ne vous point parai$tre plus long qu'a\ moi! Mais sortons de ce cabinet, allons jouir de la de/licieuse frai$cheur qui commence a\ se re/pandre, distraire votre imagination, la de/tourner enfin de dessus les objets qui l'attristent peut-e$tre. Mazulhim, plus on cherche les plaisirs, moins on peut les gou$ter; essayons si, en y arre$tant moins notre pense/e, nous ne nous y disposerons pas mieux. La ge/ne/reuse Ze/phis sortit en achevant ces paroles, et Mazulhim lui donna la main de l'air du monde le plus respectueux. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce Mazulhim, qui employait si mal les rendez-vous qu'on lui don- nait, e/tait l'homme d'Agra le plus recherche/; il n'y avait pas une femme qui ne l'eu$t eu, ou qui ne voulu$t l'avoir pour amant : vif, aimable, volage, toujours trompeur, et n`en trouvant pas moins a\ tromper, toutes les femmes le connaissaient et toutes cependant cherchaient a\ lui plaire. Sa re/putation enfin e/tait e/tonnante. On le croyait... Que ne le croyait-on pas? Et pourtant, qu'e/tait-il? Que ne devait-il pas a\ la discre/tion des femmes, lui qui, ayant pour elles de si mauvais proce/de/s, les me/nageait cependant si peu? 124 Apre\s une heure de promenade, Ze/phis et lui revinrent du jardin. Je cherchai promptement dans leurs yeux s'ils e/taient plus contents que lorsqu'ils e/taient sortis. A l'air modeste de Mazulhim, je crus que non, et je ne me trompais pas. Ze/phis s'assit sur moi, nonchalamment, et Mazulhim se mit a\ ses pieds, sur des carreaux. Ayant assez peu de chose a\ lui dire, et n'imaginant d'abord aucune sorte d'amusements qu'il fu$t en e/tat de lui procurer, il s'abandonna a\ la re$verie, en la regardant assez tendrement. Honteux, peu de temps apre\s, du personnage qu'il jouait aupre\s de la plus belle femme d'Agra, mais consterne/ encore de ses malheurs, tremblant, en voulant les re/parer, d'essuyer de nouveaux affronts, il fut quelques moments sans savoir a\ quoi se de/terminer. Il craignit enfin que son silence et sa froideur ne parussent pluto$t a\ Ze/phis des preuves d'indiffe/rence que de crainte ou de repentir. Il la prit brusquement dans ses bras, et, lui donnant les baisers les plus tendres, sembla vou- loir sortir, par un coup d'e/clat, de la profonde le/thar- gie dans laquelle il e/tait plonge/. Ze/phis d'abord parut de/libe/rer en elle-me$me si elle se pre$terait aux nou- velles entreprises de Mazulhim. Si sa tendresse la sollicitait a\ tout accorder, cette me$me tendresse lui faisait voir avec douleur qu'elle n'avait jamais plus de cruaute/ pour Mazulhim, que quand elle ne lui refusait rien. De/sirait-il d'e$tre heureux ou la connais- sait-il assez peu pour croire qu'elle serait blesse/e, s'il ne cherchait pas a\ le devenir? Etait-ce enfin l'amour ou la vanite/ qui le lui ramenait si tendre? Pendant qu'elle s'occupait de ces ide/es, Mazulhim (soit qu'il chercha$t uniquement a\ se tirer d'une situa- tion qui l'ennuyait, soit que, comme il e/tait admirable pour les menus de/tails de l'amour, il voulu$t empe$cher 125 Ze/phis de s'ennuyer) crut devoir employer ces riens, charmants quand ils pre/ce\dent ou suivent une conversation se/rieuse, mais qui par leur frivolite/ ne sont pas faits pour en tenir lieu. Ze/phis refusa d'abord de s'y pre$ter, mais croyant a\ l'empressement extre$me avec lequel Mazulhim lui demandait plus de complai- sance qu'il avait besoin qu'elle en eu$t, elle consentit par pure ge/ne/rosite/, et en haussant les e/paules, a\ ce dont il se faisait de si grandes ide/es, et dont (car il faut lui rendre justice) elle attendait beaucoup moins que lui. L'air inattentif, et me$me ennuye/ qu'elle garda longtemps, loin d'impatienter Mazulhim, l'engagea a\ redoubler ses soins, et comme il e/tait l'homme de son temps qui savait le mieux traiter les petites choses, il la forc#a a\ lui pre$ter plus d'attention; de l'attention il la conduisit a\ l'inte/re$t. Le peu de re/alite/ des objets qu'il lui offrait disparut insensiblement a\ ses yeux; elle seconda elle-me$me l'illusion ou\ il la jetait, et connut enfin de combien de plaisirs l'imagination est la source, et combien sans elle la nature serait borne/e. Pour comble de bonheur, ce que Mazulhim avait peut-e$tre moins regarde/ comme une ressource pour lui, que comme une sorte de de/dommagement qu'il devait a\ Ze/phis, lui fit une impression plus vive qu'il ne s'en e/tait flatte/. Les charmes de Ze/phis, devenus me$me plus touchants, lui firent sentir cette e/motion qu'il avait jusque-la\ cherche/e si vainement, et dans le doux de/sordre qui commenc#ait a\ s'emparer de ses sens, ayant perdu le souvenir de ses malheurs, ou en e/tant alors plus irrite/ qu'abattu, il vainquit enfin glorieusement ces obstacles cruels, par lesquels il s'e/tait vu si longtemps et si cruellement arre$te/. 126 - J'entends, dit alors le Sultan, c'est fort bien fait : <1il vaux mieux tard que jamais>1; c'est-a\-dire que... - N'allez-vous pas nous expliquer cela, interrompit la Sultane, et pensez-vous qu'Amanze/i ait eu la pru- dence ou la finesse de nous laisser quelque chose a\ deviner? - Je n'en sais rien, reprit le Sultan, ce ne sont pas la\ mes affaires; mais enfin, c'est que comme vous le savez aussi bien que moi, ce Mazulhim est un peu sujet a\ des accidents, et qu'il me parai$t tout simple que l'on s'informe... parce que, par hasard, il se pourrait... Eh bien! dites-moi donc un peu : Mazulhim? - Sire, il fut heureux. Mais il savait mieux offenser qu'il ne savait re/parer les outrages qu'il faisait, et je doute que s'il eu$t eu affaire a\ une personne moins ge/ne/reuse que Ze/phis, il eu$t pu pour si peu obtenir son pardon. Plus vain qu'il n'e/tait amoureux, il me parut moins sentir le bonheur de posse/der Ze/phis, que le plaisir d'avoir moins a\ rougir devant elle. Ils commence\rent une conversation tendre, ou\ Ze/phis mit beaucoup de sentiment, et Mazulhim extre$me- ment de jargon. Peu de temps apre\s, on servit un souper ou\ il avait e/puise/ la de/licatesse et le gou$t. Ze/phis, anime/e de plus en plus par la pre/sence de son amant, lui dit mille choses fines et passionne/es, qui ne me firent pas moins admirer son esprit que sa tendresse. Quoique, lui- me$me fu$t e/tonne/ de tant de charmes, ils n'agissaient pas sur lui aussi vivement que sur moi, et il me parut que son orgueil e/tait plus flatte/ de la conque^te de Ze/phis, que son cceur n'e/tait touche/ de cette passion vive et de/licate qu'elle avait pour lui, et dont, malgre/ 127 ce qu'elle craignait de son inconstance, elle e/tait uni- quement remplie. Si la possession de Ze/phis n'avait pas rendu Mazul- him aussi amoureux qu'elle l'aurait du$, il en e/tait du moins devenu plus vif. Son co|eur, inaccessible au sen- timent, languissait encore; toutes les vertus de Ze/phis, que l'ingrat louait sans les connai$tre, et peut-e$tre sans les lui croire, loin de l'attacher a\ elle, semblaient l'en e/loigner et le contraindre. Je ne le voyais pas me$me e/mu de l'amour tendre et vrai qu'elle avait pour lui, mais elle commenc#ait a\ lui inspirer des de/sirs. Il la regardait avec transport, il soupirait, il lui parlait avec ardeur du bonheur dont il avait joui, et semblait attendre avec impatience que le souper fini$t. Il le lui dit me$me; mais soit qu'elle s'y amusa$t, soit qu'elle n'eu$t pas si bonne opinion que lui de l'apre\s-souper, elle e/tait moins impatiente. Cependant elle l'aimait; il la pressa, biento$t... Ah! Mazulhim! que tu aurais e/te/ heureux, si tu avais su aimer! Peu de temps apre\s, Ze/phis sortit, et Mazulhim la suivit, en lui faisant des protestations d'amour et de reconnaissance, que je crus d'autant moins vraies qu'elle les me/ritait mieux. Ze/phis e/tait trop estimable pour qu'il pu$t s'attacher constamment a\ elle. Elle e/tait vraie, sans fard, sans coquetterie; Mazulhim e/tait sa premie\re affaire, mais ce qui aurait fait la fe/licite/ d'un autre n'e/tait, pour ce co|eur corrompu, qu'une liaison ou\ il ne trouvait ni plaisir ni amusement. Il ne lui fallait que de ces femmes qui, ne/es sans sen- timent et sans pudeur, ont mille aventures sans avoir un amant, et qu'a\ l'inde/cence de leur conduite, on pourrait accuser de chercher plus encore le de/shon- neur que le plaisir. Il n'e/tait pas e/tonnant que Mazul- 128 him, qui n'e/tait qu'un fat, plu$t aux femmes de ce genre, et qu'a\ son tour, il les rechercha$t. - Mais, Amanze/i, demanda la Sultane, comment un homme de si peu de me/rite avait-il pu toucher une personne aussi estimable que vous nous avez peint Ze/phis? - Si Votre Majeste/ voulait bien se ressouvenir du portrait que j'ai fait de Mazulhim, re/pondit Amanze/i, elle s'e/tonnerait moins qu'il eu$t su plaire a\ Ze/phis; il avait des agre/ments, et savait feindre des vertus. Ze/phis d'ailleurs ne serait pas la premie\re femme raisonnable qui aurait eu le malheur d'aimer un fat, et Votre Majeste/ n'ignore pas qu'on ne voit autre chose tous les jours. - Sans doute! dit le Sultan, par exemple, il a raison, l'on ne voit que cela. Au reste, ne me demandez pas pourquoi, car je n en sais rien. - Ce n'est pas a\ vous non plus que je le demande, reprit la Sultane. Ce sont des choses, qu'avec tout l'esprit que vous avez, il me parai$t simple que vous ne sachiez pas. Qu'une femme raisonnable, continua- t-elle, se rende a\ un amour e/galement tendre et constant; que su$re des sentiments et de la probite/ d'un homme qui l'aime (si toutefois quelque chose peut jamais l'en assurer), elle se livre enfin a\ lui, cela ne me surprend pas; mais qu'elle soit capable de faiblesse pour un Mazulhim, voila\ ce que je ne puis comprendre ! - L'amour, re/pondit Amanze/i, ne serait pas ce qu'il est, si... - Si, si, interrompit le Sultan. Allez-vous faire longtemps les beaux esprits? et ne vous souvient-il plus que j'ai de/fendu les dissertations? Que vous 129 importe, dites-moi, que cette Ze/phis aime ce Mazul- him, que l'une soit une be/gueule, et l'autre un fat? Eh bien! elle l'aime tel qu'il est. Vous voulez savoir pourquoi? Que ne le demandiez-vous a\ Amanze/i, pen- dant qu'il e/tait femme? Croyez-vous qu'il se sou- vienne de cela, lui, a\ pre/sent? Vous e$tes cause, au reste, avec tous vos discours, que les contes que l'on me fait ne finissent point et cela m'exce\de. Voyons, E/mir, ou\ en e/tiez-vous? Que devient cette Ze/phis si raisonnable qu'elle en ennuie? Quelle fut la fin de tout cela ? - Celle qu'elle devait avoir, reprit Amanze/i. Mazul- him, ne voulant pas d'abord manquer totalement d'e/gards pour Ze/phis, la trompa le plus secre\tement qu'il put. Ou les me/nagements qu'il eut pour elle ne furent pas assez habilement employe/s pour la tromper longtemps, ou les infide/lite/s qu'il lui faisait e/taient trop fre/quentes et trop marque/es, pour qu'il pu$t tou- jours les lui de/rober. Quoi qu'il en soit, elle se plai- gnit; mais comme avec toutes les de/licatesses de l'amour le plus tendre, elle en avait tout l'aveugle- ment, il vint aise/ment a\ bout de la calmer. Il continua ses infide/lite/s, et elle recommenc#a ses reproches. Enfin il s'impatienta, et, peu touche/ de son amour et de ses larmes, il rompit absolument avec elle, et la laissa livre/e a\ la honte de l'avoir aime/, et a\ la douleur de l'avoir perdu. - Ma foi, dit le Sultan, il fit fort bien de la quitter; et la preuve de cela, c'est que j'aurais fait de me$me! Je sais bien qu'elle e/tait fort belle, qu'elle avait beau- coup de me/rite, mais ce me/rite-la\ m'aurait, moi qui veux qu'on me divertisse, ennuye/ tout comme lui. Ce n'est pourtant pas que je sois un Mazulhim, je pense 130 qu'on ne me le reprochera pas. Mais c'est qu'il ne laisse pas d'e$tre plaisant de quitter des femmes, quand ce ne serait uniquement que pour entendre ce qu'elles en disent. 131 CHAPITRE XI Qui contient une recette contre les enchantements Trois jours apre\s que j'eus vu Ze/phis pour la pre- mie\re fois, Mazulhim arriva seul. A peine avait-il eu le temps de donner quelques ordres, qu'une petite femme dont l'air e/tait vif, inde/cent, e/tourdi, et pour- tant manie/re/, entra dans le cabinet. De loin, elle ne manquait pas d'e/clat. De pre\s, ce n'e/tait qu'une figure me/diocre et que, sans ses ridicules, ses mines, et cette prodigieuse vivacite/ qu'elle affectait, on n'aurait seu- lement pas remarque/e. Aussi e/tait-ce la seule chose qui avait fait nai$tre a\ Mazulhim l'envie de la voir. - Ah! s'e/cria-t-il en la voyant, c'est vous! Mais savez-vous bien que vous e$tes divine d'arriver de si bonne heure? Cette beaute/ qui, malgre/ ses airs enfantins, avait trente ans au moins, s'avanc#a vers Mazulhim avec cette noble inde/cence qui composait presque toutes ses gra$ces et, sans lui re/pondre, ni presque le regar- der : - Vous aviez raison, lui dit-elle, de me dire que votre petite maison e/tait jolie; mais, c'est qu'elle est charmante! Meuble/e d'un gou^t! D'une volupte/! cela est divin! 132 - N'est-il pas vrai, re/pondit-il, que c'est la plus jolie du faubourg? - Ne dirait-on pas a\ ce propos, re/pliqua-t-elle, que j'en connais beaucoup? Ce cabinet-ci est charmant, continua-t-elle, galant au possible! - Je suis, dit-il, charme/ de vous y voir, et qu'il vous plaise. - Oh! pour moi, re/pliqua-t-elle, je n'ai peut-e$tre pas fait pour y venir toutes les fac#ons que je devais. Ce n'est pas que je ne sache, aussi bien qu'une autre, l'art de filer et de mettre de la de/cence dans une affaire : mais... - Vous ne le pratiquez pas, interrompit-il. Oh! pour cela l'on vous rend justice. - C'est que cela est vrai, au moins, reprit-elle. Exac- tement, je ne suis point fausse. Hier, quand vous me dites que vous m'aimiez, et que vous me proposa$tes de venir ici... je fus pourtant bien tente/e de vous re/pondre non, mais la ve/rite/ de mon caracte\re ne me le permit point. Je suis franche, naturelle, vous me plaisez, et me voila\. Vous n'en pensez pas plus mal de moi, peut-e$tre? - Qui? Moi? re/pondit-il en haussant les e/paules, voila\ une belle ide/e! J'en penserais mille fois mieux, s'il m'e/tait possible! - Au vrai, vous e$tes charmant, reprit-elle. Mais dites-moi donc, y a-t-il longtemps que vous e$tes ici? - J'arrivais, repartit-il, et j'en rougis, j'en suis confondu. Mais vous avez pense/ e$tre ici la premie\re. - Cela aurait vraiment e/te/ joli, dit-elle, et je n'au- rais pas manque/ de vous en savoir gre/! - Vous concevez bien, re/pondit-il, qu'on ne fait pas 133 ces choses-la\ expre\s, et qu'elles peuvent arriver aux gens les plus empresse/s. - Oui, oui, reprit-elle, je le conc#ois bien; je ne l'aimerais pourtant pas. Ecoutez donc, que je vous dise des nouvelles. Zobe/i%de vient dans la minute de quitter Areb-Chan. - Ne lui a-t-elle fait que cela? demanda-t-il. - Et Sophie, continua-t-elle, vient de prendre Dara. - N'a-t-elle pris que lui? demanda-t-il encore. Pendant qu'elle parlait, Mazulhim, qui la connais- sait trop pour la respecter seulement un peu, prenait avec elle les plus grandes liberte/s. Loin qu'elle m'en paru$t plus e/mue que lui, elle promena ses yeux dans le cabinet avec distraction puis, les ramenant sur sa montre : - Mais, quelle folie donc, Mazulhim! lui dit-elle; est-ce que nous serons seuls tout le jour? - Voila\ une assez bonne question! re/pondit-il; sans doute nous serons seuls! - Mais vraiment, reprit-elle, je n'avais pas compte/ la\-dessus. Laissez donc, ajouta-t-elle sans aucun de/sir qu'il fini$t, ni qu'il continua$t (aussi ne s'en embar- rassa-t-il pas plus qu'elle) vous e$tes, au vrai, d'une folie qui ne ressemble a\ rien. Et a\ propos de quoi e$tre seuls, s'il vous plai$t? - Il me semble, re\pondit froidement Mazulhim, que cette conversation n'empe$chait pas de s'amuser, que cela e/tait convenu entre nous. - Convenu? dit-elle, quel conte! Ou\ avez-vous donc pris cela? Je n'en ai pas dit un mot, je vous jure; apre\s tout, cela m'est e\gal, et je saurai bien vous contenir. Ah! pour cela, laissez donc! Vous avez des fac#ons singulie\res... 134 - Pas trop, il me semble que je ne suis pas plus singulier qu'un autre. D'ailleurs, e/tant ensemble comme nous y sommes, je dois croire que je n'outre rien. Ah! Zulica! ajouta-t-il, vous qui avez du gou$t, dites-moi ce que vous pensez de ce plafond? - C'e/tait a\ cela que je re$vais, dit-elle : je le voudrais moins charge/ de dorure. Tel qu'il est, je le trouve pourtant fort beau! ajouta-t-elle en s'asseyant sur ses genoux, et selon toutes les apparences, ce n'e/tait pas pour le de/ranger. - Quand j'y pense, reprit-elle, il faut que je sois bien folle pour croire que vous me serez fide\le, vous qui ne l'avez encore e/te/ a\ personne. - Ah! ne parlons pas de cela, re/pliqua-t-il en s'oc- cupant toujours, et (gra$ces aux bonte/s de Zulica) fort commode/ment, vous seriez peut-e$tre bien embarras- se/e, si j'e/tais plus constant que vous ne me soupc#onnez de l'e$tre. - Vous ne voulez donc pas me laisser? dit-elle, en ne faisant pas le moindre mouvement pour lui e/chapper ou pour le contraindre. A l'e/gard de la constance, continua-t-elle aussi froidement que s'il n'eut pas continue/, lui, j'en ai dans le caracte\re, j'ose le dire! - Ce n'est pas aujourd'hui une vertu que la constance, tant elle est commune, re/pondit-il, et l'on peut, sans se vanter, dire qu'on en est capable. Vous avez pourtant, et malgre/ celle dont vous pouvez vous piquer, change/ quelquefois... - Pas tant, n'allez pas croire cela! - Mais je sais, et vous ne l'ignorez pas, re/pondit- il, tous les amants que vous avez eus. - Eh bien! dit-elle, en ce cas-la\, vous conviendrez 135 qu'il n'a tenu qu'a\ moi d'en avoir davantage. Finissez donc! vous me tourmentez! - Beaucoup moins que je ne devrais. - Mais enfin, re/pliqua-t-elle, c'est toujours plus que je ne veux. - Quoi! lui dit-il, ne m'aimez-vous pas? Allez-vous avoir un caprice? N'avons-nous pas tout re/gle/? - Eh! mais... oui, re/pondit-elle, mais... Ah! Mazul- him, vous me de/plaisez! - C'est un conte, repartit-il froidement; cela ne se peut pas! Alors il la posa doucement sur moi. - Je vous assure, Mazulhim, lui dit-elle en s'y arrangeant, que je suis outre/e contre vous. Je vous le dis, c'est que je ne vous le pardonnerai jamais! Malgre/ ces terribles menaces de Zulica, Mazulhim voulut achever de lui de/plaire. Comme, entre autres choses, il avait la mauvaise habitude de ne s'attendre jamais, et qu'elle avait apparemment celle de ne jamais attendre personne, il lui de/plut en effet a\ un point qu'on ne saurait imaginer. Cependant, malgre/ sa cole\re, elle attendit, et sa vanite/ lui fit suspendre son jugement. Dans toutes les occasions ou\ elle s'e/tait trouve/e (et elles avaient e/te/ fre/quentes assure/ment), on ne lui avait jamais manque/; c'e/tait pour elle une preuve incontestable de ce qu'elle valait. D'ailleurs, ce Mazulhim qu'elle trouvait si peu digne d'estime, de quels prodiges, si l'on en croyait le public, n'e/tait- il pas capable? Si (comme la chose lui paraissait assez ave/re/e) elle n'avait rien a\ se reprocher, par quel hasard Mazulhim qui, disait-on, n'avait jamais eu tort avec personne, en avait-il avec elle un si singulier? Elle avait oui% dire a\ tout le monde qu'elle e/tait charmante; 136 la re/putation de Mazulhim e/tait trop belle pour qu'il ne le me/rita$t pas, au moins, par quelque endroit; donc ce qui lui faisait faire tant de re/flexions, n'e/tait point naturel et ne pouvait pas durer. Avec ces consolantes ide/es, et d'oui%-dire en oui%- dire, Zulica s'e/tait arme/e de patience, et cachait son de/pit le mieux qu'il lui e/tait possible. Mazulhim cependant tenait les propos du monde les plus galants sur les beaute/s qui semblaient le toucher si peu. Il fallait, disait-il, que pour le rendre tel qu'il se trou- vait, tous les magiciens des Indes eussent travaille/ contre lui. - Mais, continuait-il, que peuvent leurs charmes contre les vo$tres? Aimable Zulica, ils en ont diffe/re/ le pouvoir, mais ils n'en triompheront pas! A tout cela, Zulica, plus fa$che/e que Mazulhim n'e/tait de/concerte/, ne lui re/pondit que par des souris malins, mais auxquels de peur de l'achever, elle n'osait don- ner toute l'expression qu'elle aurait voulu. - Vous e$tes, lui demanda-t-elle d'un air railleur, brouille/ avec des magiciens? Je vous conseille de vous raccommoder avec eux; des gens capables de jouer de pareils tours sont de dangereux ennemis. - Ils le seraient moins, si vous vous e/tiez bien mis en te$te de leur en donner le de/menti, re/pondit-il, et je doute aussi que, malgre/ leur mauvaise volonte/ si je vous aimais avec moins d'ardeur, j'eusse e/prouve/... - Oh! c'est un propos auquel j'ajoute assez peu de foi que celui que vous me tenez la\, interrompit Zulica, qui, ayant de/termine/ en elle-me$me le temps que l'on pouvait rester enchante/, croyait alors avoir accorde/ assez de re/pit. - Je sais bien, reprit-il, que, si vous me jugez a\ la 137 rigueur, vous ne devez pas e$tre contente; mais moins vous l'e$tes, plus vous devriez achever de me mettre dans mon tort! - Je doute, re/pliqua-t-elle, que cela fu$t convenable. - Je vous croyais moins attache/e a\ la de/cence, reprit- il d'un air railleur, et j'osais espe/rer... -Vous prenez assure/ment bien votre temps pour railler, interrompit-elle. Vous avez raison; rien n'est si glorieux, pour vous, que cette aventure! - Mais, Zulica, reprit-il, ne voudrez-vous donc jamais sentir que le ton que vous prenez ne peut que me nuire et perpe/tuer mon humiliation? - C'est, je vous jure, dit-elle, ce dont je me soucie le moins. - Mais, lui demanda-t-il, si vous vous en souciez si peu, de quoi vous fa$chez-vous tant? - Vous me permettrez de vous dire, Monsieur, que c'est une fort sotte question que celle que vous me faites. A ces mots, elle se leva malgre/ tous les efforts qu'il fit pour la retenir : - Laissez-moi, lui dit-elle d'un ton aigre. Je ne veux ni vous voir ni vous entendre. - Assure/ment! s'e/cria-t-il, j'en ai vu d'aussi mal- heureuses, mais je n'en ai jamais vu d'aussi fa$che/es! Cette exclamation de Mazulhim ne plut pas a\ Zulica. De/sespe/re/e de l'accident qui lui arrivait, outre/e de l'air froid de Mazulhim, elle s'en prit dans sa fureur a\ un grand vase de porcelaine qu'elle trouva sous sa main, et qu'elle brisa en mille morceaux. - He/las, Madame! lui dit Mazulhim en souriant, vous n'auriez rien trouve/ ici a\ briser, si toutes les personnes qui n'y ont pas e/te/ contentes de moi s'en e/taient venge/es de la me$me manie\re. Au reste, ajouta- t-il en s'asseyant sur moi, je vous conjure de ne pas vous ge$ner. - Voila\ une femme qui me plai$t tout a\ fait! dit Schah-Baham; elle a du sentiment, et n'est pas comme cette Ze/phis, a\ qui tout e/tait e/gal, et qui d'ailleurs e/tait bien la plus sotte pre/cieuse que j'aie de ma vie rencontre/e! Je sens qu'elle m'inte/resse infiniment et je vous la recommande, Amanze/i; entendez-vous? Ta$chez qu'on ne la chagrine pas toujours. - Sire, re/pondit Amanze/i, je la favoriserai autant que le respect du$ a\ la ve/rite/ pourra me le permettre. Mazulhim,. en finissant de parler, se mit a\ re$ver d'un air distrait. Zulica qui e/tait alle/e s'asseoir dans un coin, et loin de lui, soutint assez bien pendant quelque temps la me/prisante indiffe/rence qu'il lui te/moignait, et pour la lui rendre, elle se mit a\ chan- ter. - Ou je me trompe, lui dit-il, quand elle eut fini, ou le morceau que Madame vient de chanter est de tel ope/ra. Elle ne re/pondit rien. - Vous avez, continua-t-il, une jolie voix, peu e/ten- due, mais flu$te/e, et dont les sons vont droit au co|eur. - Il est heureux qu'elle vous plaise! re/pondit-elle sans le regarder. - Vous ne le croyez peut-e$tre pas, repartit-il; mais il est vrai pourtant que vous pourriez en e$tre flatte/e, et que peu de gens s'y connaissent aussi bien que moi-. Un autre agre/ment que je vous trouve, et que je vous dirais si je pouvais a\ pre/sent vous parai$tre digne de vous louer, c'est une expression charmante, qui ne laisse rien a\ de/sirer par sa vivacite/ et par sa justesse 139 et que vos yeux secondent si bien qu'il est impossible de vous entendre, sans se sentir remue/ jusques au fond du cceur. Vous allez me re/pondre encore, qu'il est heureux que cela me plaise. - Non, re/pondit-elle, d'un ton plus doux, je ne suis pas fa$che/e que vous me trouviez des choses aimables, et plus je vous sais connaisseur, plus vos e/loges doivent me flatter. - Voila\ pre/cise/ment, dit-il, la raison qui me ferait de/sirer de me/riter les vo$tres. - Ah! sans doute! dit-elle. - Allez-vous dire que vous ne vous connaissez a\ rien, re/pondit-il, et pour mettre le comble a\ l'injus- tice, n'imaginerez-vous pas aussi qu'il m'est indiffe/- rent que vous pensiez de moi bien ou mal? Joindrez- vous cette injure a\ toutes celles que vous m'avez de/ja\ faites? Ah! Zulica, est-il possible que ce qui devrait augmenter votre tendresse ne serve qu'a\ vous irriter contre moi? - Est-il possible aussi, reprit-elle avec emporte- ment, que vous me croyiez assez dupe pour regarder comme une preuve d'amour l'affront le plus sanglant que jamais vous pussiez me faire? - Un affront! s'e/cria-t-il, aimable Zulica! Vous connaissez peu l'amour, si vous croyez que nous devions vous et moi rougir de ce qui nous est arrive/. Je ne craindrai pas de vous dire plus: les gens que vous avez honore/s de votre tendresse vous ont aime/e bien peu, si vous ne les avez pas trouve/s tous aussi malheureux que moi. - Oh! pour cela, Monsieur, dit-elle, en se levant, finissez, ou je vous quitte. Je ne puis plus soutenir le ridicule et l'inde/cence de vos propos. 140 - Je n'ignore pas qu'ils vous blessent, re/pondit-il, et je suis surpris, je l'avoue, de ce qu'ils font cet effet la\ sur vous, mais ce dont je ne reviens pas, c'est que vous vous obstiniez a\ me trouver si coupable. Je trou- verais tout simple qu'une femme ordinaire, sans monde, sans usage, s'offensa$t mortellement d'une aventure pareille; mais vous! que vous soyez pre/ci- se/ment comme quelqu'un qui n'a jamais rien vu! En ve/rite/, cela n'est pas pardonnable. - En effet! dit-elle, il faut e$tre sotte au dernier point, pour ne la pas trouver flatteuse, et je m'e/tonne de ne vous avoir point encore remercie/ de l'impres- sion singulie\re que j'ai faite sur vous! - Raillerie a\ part, dit-il, en voulant se lever, je vais vous prouver que je n'ai pas tort. - Non, Monsieur, s'e/cria-t-elle, je vous de/fends de m'approcher! - J'exe/cuterai vos ordres, tout injustes qu'ils sont, et je prouverai de loin, puisque vous le jugez a\ propos. - Oui, re/pliqua-t-elle, cela vous sera su$rement plus commode. Mais faisons mieux : n'en parlez plus; aussi bien ne suis-je pas assez imbe/cile pour que vous puis- siez me persuader jamais, que plus un amant a de tendresse, moins il peut l'exprimer a\ ce qu'il aime. - C'est-a\-dire, reprit-il d'un air nonchalant, que vous croyez pre/cise/ment le contraire, vous? - Oui, repartit-elle, pre/cise/ment; c'est qu'on ne peut pas e$tre plus persuade/e d'une chose, que je ne le suis de celle-la\. - Eh bien! Madame, vous pouvez donc vous vanter d'e^tre la femme la moins de/licate qu'il y ait au monde, et si je ne vous aimais au point que je ne connais sous le ciel rien d'assez fort pour m'arracher a\ vous, 141 je vous avouerais que cette fac#on de penser m'en eloignerait pour jamais. - Il serait en effet, dit-elle, assez e/tonnant qu'elle vous plu$t! - Oh! non, reprit-il d'un air de/tache/, je ne suis pas inte/resse/ autant que vous voulez bien me faire l'hon- neur de le croire, a\ m'en de/clarer l'ennemi; mais c'est qu'il est de/cide/ de tout temps que plus on a d'amour, moins on a l'usage de ses sens, et qu'il n'appartient qu'a\ des co|eurs grossiers et incapables de se laisser pe/ne/trer des charmes de la volupte/, de se posse/der dans les moments ou\ vous m'avez trouve/ si loin de moi-me$me. Si l'espoir du plaisir suffit pour troubler un amant, jugez de ce que doit produire sur lui l'approche de ces instants heureux qu'il a si vive- ment de/sire/s. Combien son a$me doit s'e$tre use/e dans les transports qui les pre/ce\dent, et si ce de/sordre que vous me reprochez est aussi de/sobligeant pour une femme qui sait penser, que ce sang-froid dont, faute d'y re/fle/chir sans doute, vous voudriez que j'eusse e/te/ capable. Franchement, ajouta-t-il en s'allant jeter a\ ses genoux, serait-ce la premie\re fois que vous... - Ah! cessez cette mauvaise plaisanterie, interrom- pit-elle. Laissez-moi; je veux sortir, et ne vous voir de ma vie. - Mais, Zulica, lui dit-il, en la ramenant de mon co$te/, ne voudrez-vous donc jamais sentir qu'il semble, a\ la fac#on dont vous prenez mon malheur, que vous ne vous croyez pas assez de charmes pour le faire cesser? Soit que les de/licates distinctions de Mazulhim eussent de/ja\ dispose/ Zulica a\ la cle/mence, soit que la grande re/putation qu'il s'e/tait acquise rendi$t ce qu'il 142 disait plus vraisemblable, elle se laissa conduire sur moi, en faisant cette le/ge\re re/sistance qui commu- ne/ment enflamme plus qu'elle n'arre$te. Peu a\ peu, Mazulhim en obtint davantage, et se retrouva enfin dans la me$me circonstance ou\ Zulica s'e/tait fa$che/e. De/ja\ trouble\e par les emportements de Mazulhim, elle commenc#ait a\ de/sirer vivement qu'il se laissa^t moins frapper les sens que la premie\re fois. De/ja\ me$me elle espe/rait, lorsque Mazulhim, plus de/licat que jamais, manqua cruellement a\ ses plus douces espe/rances. Elle en fut d'autant plus indigne/e, que (vanite/ a\ part) il lui aurait alors fait plaisir de se comporter diffe/remment. - Oh! bien! dit le Sultan, qu'il finisse donc aussi lui; cela m'ennuie autant qu'elle. Ce n'est pas parce que j'ai de/ja\ pris le parti de Zulica, mais je vous demande s'il y a quelqu'un que cela n'impatienta$t pas, si la patience d'un Derviche y tiendrait? C'est parbleu bien la peine de la faire attendre! Amanze/i, vous ne m'aviez pas promis cela, au moins! A la fin vous me feriez croire que vous en voulez a\ cette femme- la\, et, je vous le dis naturellement, je ne le trouverais pas bon, mais, point du tout. - Sire! re/pondit Amanze/i: si je faisais un conte a\ Votre Majeste/, il me serait facile d'arranger les objets comme elle le voudrait mais je raconte ce que j'ai vu, et je ne puis, sans alte/rer la ve/rite/, donner a\ Mazulhim des proce/de/s diffe/rents de ceux qu'il avait. - Ah! le sot que ce Mazulhim, s'e/cria Schah-Baham, et que je suis pique/ contre lui! - Mais, dit la Sultane, je ne sais pas pourquoi vous lui en voulez tant; il ne le faisait pas plus expre\s que vous. 143 - Lui? reprit-il, ma foi, je n'en sais rien : c'e/tait un me/chant homme! - D'ailleurs, dit encore la Sultane, c'est que cette Zulica qui vous plai$t tant, e/tait la dernie\re des... - Je vous prie, Madame, interrompit-il, d'en penser tout bas ce qu'il vous plaira, et de ne m'en point dire de mal. Je sais bien qu'il suffit que je prenne quel- qu'un en amitie/, pour qu'il vous de/plaise, et cela me choque, je vous en avertis. - Votre cole\re ne m'effraie point, re/pondit la Sul- tane, et de plus, je ne serais point du tout e/tonne/e que cette Zulica, que vous aimez tant aujourd'hui, vous ennuya$t demain mortellement. - J'en doute! reprit le Sultan; je ne me pre/viens pas comme vous, moi; en attendant que cela arrive, voyons toujours le reste de son histoire. Zulica rougit de fureur au nouvel affront que Mazulhim faisait a\ ses charmes : - En ve/rite/, Monsieur, lui dit-elle en le repoussant avec violence, si c'est une pre/fe/rence que vous me donnez, j'ose dire qu'elle est mal place/e. - Je le dirais tout le premier, re/pondit-il, si je pouvais imaginer que vous crussiez un seul moment me/riter les torts que j'ai avec vous; mais je n'y vois pas d'apparence, et j'avouerai sans peine, que rien ne me justifie. - C'est que, quand on se connai$t d'une certaine fac#on, dit-elle, l'on doit laisser les gens en repos. - Ce sera sans doute le parti que je prendrai, si ceci a des suites, re/pliqua-t-il; vous permettrez pour- tant que je me flatte du contraire. - En ve/rite/, dit-elle, je ne vous le conseille pas! Alors elle se leva, prit son e/ventail, remit ses gants, 144 et, tirant une boi$te a\ rouge, alla vis-a\-vis d'une glace. Pendant qu'avec toute l'attention possible, elle ta$chait de se remettre comme elle e/tait lorsqu'elle e/tait entre/e, Mazulhim qui e/tait venu derrie\re elle, en troublant son ouvrage, la priait tendrement de ne point se donner une peine qu'a\ coup su$r il faudrait qu'elle repri$t. Zulica ne lui re/pondit d'abord que par une mine qui dut lui prouver le peu de foi qu'elle avait a\ ses pre/dictions; mais voyant enfin qu'il continuait a\ la tourmenter : - Eh bien! Monsieur, lui dit-elle, ceci sera-t-il e/ter- nel, et ne voulez-vous pas que je puisse sortir? Vous n'avez qu'a\ dire. - Mais autant que je puis m'en souvenir, re/pondit- il, tout est dit la\-dessus; est-ce que vous ne soupez pas ici? - Non pas que je sache, reprit-elle. -Vous verrez, dit-il en souriant, que vous n'avez pas non plus compte/ la\-dessus. - Enfin, dit-elle, je suis engage/e, et il est tard. -Voila\ une assez bonne folie! dit-il en la rejetant sur moi, et en voulant encore essayer s'il ne trouverait pas enfin le moyen de lui rendre les heures moins longues. - Tenez, Mazulhim, lui dit-elle d'un ton doux, vous m'en croirez si vous voulez, je vous le dis sans cole\re; mais le personnage que vous me faites jouer est insou- tenable. - Plus de bonte/ de votre part, re/pondit-il, m'aurait rendu moins a\ plaindre; mais vous e$tes si peu complaisante! - En ve/rite/, repartit-elle, il y aurait aussi trop d'in- humanite/ a\ vous o$ter la seule excuse qui puisse vous rester. 145 Il lui re/pondit avec fermete/, qu'il en courrait volon- tiers le hasard. Alors elle entra dans ses raisons, pour avoir le plaisir de le combler de tous les torts imaginables. Plus il me/ritait sa pitie/, plus (car elle n'e/tait pas ne/e ge/ne/reuse) elle se sentait d'indignation. Blesse/e qu'il eu$t e/te/ si peu sensible a\ ses charmes, elle semblait l'e$tre encore plus qu'il eu$t re/pondu si mal a\ ses der- nie\res bonte/s : sa vanite/ seule lui faisait soutenir ce qui la blessait si sensiblement. A peine elle s'e/tait flatte/e du triomphe, qu'elle le voyait s'e/vanouir. Vingt fois elle fut pre\s de renoncer a\ un espoir qui ne semblait se pre/senter a\ elle que pour la tromper apre\s plus cruellement. Mais quoi! apre\s tout ce qu'elle a fait pour Mazulhim, l'abandonnera-t-elle a\ sa desti- ne/e? un moment de plus peut vaincre son ingratitude. S'il eut e/te/ plus doux pour elle de devoir tout a\ la tendresse de Mazulhim, il lui doit e$tre plus glorieux de lui tout arracher. Ce raisonnement n'e/tait peut-e$tre pas le plus juste que Zulica pu$t faire; mais, pour la situation ou\ elle se trouvait, c'e/tait encore beaucoup qu'elle pu$t rai- sonner. Mazulhim, qui sentait, a\ l'air dont elle le regardait, que, pour re/sister a\ l'opinia$tre froideur que malgre/ lui-me$me il lui te/moignait, elle avait besoin d'e$tre soutenue, lui donnait sans cesse les e/loges les plus flatteurs sur son caracte\re compatissant. - Assure/ment, s'e/cria-t-elle a\ son tour dans un ins- tant ou\ peut-e$tre l'impatience, prenant le dessus, lui faisait trouver plus de me/rite dans les bonte/s qu'elle avait pour Mazulhim, assure/ment il faut convenir que j'ai une belle a$me! 146 A cette exclamation si bien place/e, Mazulhim ne put s'empe$cher d'e\clater, et Zulica, qui savait combien quelquefois il est dangereux de rire, se fa$cha fort se/rieusement de ce qu'il avait ri. La gaiete/ de Mazulhim ne lui fut cependant pas aussi funeste qu'elle l'avait craint. Les enchanteurs, qui l'avaient jusque-la\ si cruellement perse/cute/, commence\rent me$me a\ retirer leurs bras malfaisants de dessus lui. Quoiqu'il s'en fallu$t beaucoup que la victoire qu'elle remportait sur eux ne fu$t comple\te, elle ne laissa pas de s'en fe/liciter tout haut. Ce n'e/tait pas qu'avec les lumie\res qu'elle avait, elle s'y trompa$t, mais elle voulait fortifier Mazulhim par la confiance qu'elle semblait avoir : elle le connaissait bien peu, de croire qu'il en eu$t besoin. A peine Mazulhim, qui e/tait l'homme du monde le plus avantageux, se sentit moins accable/, qu'il porta la te/me/rite/ jusqu'a\ se croire capable des plus grandes entreprises. Quelque chose que Zulica, qui e/tait a\ porte/e de juger des objets plus sainement que lui, pu$t lui dire, elle ne put l'arre$ter. Soit qu'il imagina^t qu'il ne pouvait diffe/rer sans se perdre, soit (ce qui est plus vraisemblable) qu'il cru$t n'avoir besoin de ne rien dire de plus aupre\s d'elle, il voulut tenter ce qui (et encore par le plus grand hasard du monde) ne lui avait jamais manque/ qu'une fois. Zulica, qui ne s'e/blouissait pas facilement, et qui d'ailleurs n'e/tait pas la femme d'Agra qui pensait le moins bien d'elle- me$me, fut e/tonne/e de la pre/somption de Mazulhim, et lui fit sur son audace les repre/sentations les plus sense/es. Elles ne re/ussirent pas, et Mazulhim s'opi- nia$trant toujours, par une suite ne/cessaire de sa 147 confiance en ses charmes, et pour l'humilier, elle ne se refusa pas plus que Ze/phis a\ des ide/es dont elle ne pouvait assez admirer le ridicule. - Ah! oui! dit-elle d'un air de/daigneux. Tout d'un coup sa physionomie changea, et je jugeai a\ sa rougeur et a\ son de/pit, autant qu'a\ l'air railleur et insultant de Mazulhim, que ce qu'elle avait annonce/ comme impraticable, e/tait aise/ au dernier point. - Voyez-vous cela! s'e/cria le Sultan, et puis les femmes se plaindront, ou feront les merveilleuses! Cela est bon a\ savoir. - Quoi! lui demanda la Sultane, quelle admirable de/couverte venez-vous donc de faire? - Oh! je m'entends bien, re/pondit le Sultan; c'est que, si jamais on s'avise de me faire des reproches, je sais a\ pre/sent ce que j'aurai a\ re/pondre. Je suis pourtant bien fa$che/ que cette mortification arrive a\ Zulica, elle la me/ritait certainement moins que per- sonne. Mais poursuivez, Emir : il y a de tre\s belles choses dans ce que vous venez de nous raconter, et ceci me donne fort bonne opinion du reste. 148 SECONDE PARTIE 149 CHAPITRE XII Le me$me, a\ peu pre\s, que le pre/ce/dent Si le de/sagre/ment qui arrivait a\ Zulica la mortifia beaucoup, il ne lui o$ta pas la pre/sence d'esprit qui lui e/tait ne/cessaire dans un accident aussi fa$cheux. Elle fe/licita Mazulhim, se plaignit de toute autre chose que de ce qui la pe/ne/trait de fureur et, pour ta$cher de sauver sa gloire, ne craignit pas de lui faire un honneur qu'assure/ment il ne me/ritait point. Je ne sais si ce fut pour mortifier Zulica, ou, si, contre son ordinaire, il voulait se rendre justice : mais, quelque chose qu'elle fi$t, il ne voulut jamais croire qu'il fu$t ce qu'elle disait. Il y avait, disait-il opinia$trement, des jours malheureux, des jours, que si on les pre/voyait, on mourrait pluto$t que de les attendre. Zulica convenait bien qu`il y en avait qui, en effet, ne commenc#aient pas d'une fac#on brillante, mais dont a\ la fin on trouvait plus a\ se louer qu'a\ se plaindre. - Je vous avoue, ajouta-t-elle, avec une tendresse dont en ce moment elle e/tait bien e/loigne/e, que j'ai eu lieu de croire que ce que vous m'avez dit cent fois sur ma beaute/ n'e/tait pas since\re, ou que les choses que vous m'avez paru admirer e/taient efface/es par 151 des de/fauts qui vous choquaient d'autant plus que vous les aviez moins pre/vus : mais vous m'avez ras- sure/e. - Ah! Zulica, s'e/cria l'impitoyable Mazulhim, vos craintes e/taient donc bien me/diocres! Je sens tout ce que je dois a\ vos bonte/s : mais elles ne m'aveuglent pas; et plus je vous trouve ge/ne/reuse, plus vous aug- mentez mes remords. - Mais, quelle folie! repartit-elle. N'allez pas au moins vous frapper d'une ide/e aussi fausse : rien ne serait plus injuste! En finissant ces mots, ils se mirent a\ se promener dans la chambre, tous deux fort embarrasse/s l'un de l'autre, sans amour, sans de/sirs, et re/duits, par leur mutuelle imprudence et l'arrangement qu'entrai$ne un rendez-vous dans une petite maison, a\ passer ensemble le reste d'un jour qu'ils ne paraissaient pas dispose/s a\ employer d'une fac#on qui pu$t leur plaire. Zulica avait de belles re/flexions a\ faire sur la faussete/ des re/putations. Ce qui inte/rieurement la de/sespe/rait (car je lisais aise/ment dans son a$me), c'e/tait l'im- possibilite/ de se venger de Mazulhim. - Si je le dis, qui le croira, se disait-elle? ou si on le croit, la pre/vention ou\ l'on est pour lui, permettra- t-elle de penser qu'il eu$t eu autant de tort avec moi, si j'avais eu de quoi l'empe$cher de l'avoir. Quelque chose que je fasse, il me sera impossible de de/sabuser tout le monde. Ces ide/es l'occupaient assez tristement. pour Mazulhim, il semblait qu'il fu$t sur cela hors de tout inte/re$t. Ils se promene\rent quelque temps sans se rien dire; de temps en temps cependant ils se souriaient d'une fac#on froide et contrainte. 152 - Vous re$vez! lui dit-il enfin. - Vous en e/tonnez-vous? re/pondit-elle d'un air prude. Pensez-vous que d'e$tre avec quelqu'un comme je suis avec vous ne soit point, pour une femme rai- sonnable, une chose extraordinaire? - Non, re/pliqua-t-il; j'y crois les femmes raison- nables tout a\ fait accoutume/es. - Il parai$t bien, reprit-elle, que vous ignorez ce que cela prend sur elles, et combien, avant que de se rendre, elles e/prouvent de combats. - Ce que vous dites, par exemple, est tre\s probable, re/pliqua-t-il; car a\ la fac#on dont elles les ont abre/ge/s, il fallait qu'ils les fatiguassent cruellement. - Voila\, s'e/cria-t-elle, un des plus mauvais propos qu'on puisse tenir. Croyez-vous avoir eu bien de l'es- prit, quand vous avez dit de pareilles choses? Savez- vous bien que ce n'est la\ qu'un vrai discours de petit mai$tre ? -Je ne l'en tiendrais pas plus mauvais pour cela, re/pondit-il. - Du moins vous le trouveriez bien faux, reprit- elle, si vous saviez ce qu'il m'en a cou$te/ pour vous prendre. - Quoi, s'e/cria-t-il, vous y avez re^ve/! Cela m'ou- trage; je me flattais du contraire, et je vous sais mau- vais gre/ de m'o$ter une erreur a\ laquelle je gagnais, sans que vous y perdissiez rien dans mon esprit. Eh! dites-moi de gra$ce, Za$dis vous a-t-il autant cou$te/ de re/flexions? - Que voulez-vous dire? demanda-t-elle froide- ment: qu'est-ce que c'est que Za$dis? - Je vous demande pardon, re/pondit-il en raillant, j'aurais jure/ que vous le connaissiez. 153 - Oui, re/pondit-elle, comme on connai$t tout le monde. - Je crois, tout peu connu qu'il vous est, qu'il serait bien fa$che/, s'il vous savait ici, continua-t-il, et je me trompe fort, ou vos bonte/s pour moi le chagrineraient beaucoup. Soyez de bonne foi, ajouta-t-il en lui voyant hausser les e/paules, Za$dis vous plaisait avant que j'eusse le bonheur de vous plaire, et je parierais me$me qu'actuellement vous e$tes bien ensemble. - Voila\, re/pondit-elle, une plaisanterie d'un bien mauvais genre! - Au fond, continua-t-il, quand vous lui feriez une infide/lite/, il serait encore trop heureux. Un homme comme Za$dis est peu fait pour e$tre aime/, et j'ai tou- jours e/te/ surpris que, vive comme vous e$tes, et d'une gaiete/ charmante, vous eussiez pu prendre un amant aussi froid, aussi taciturne! - Vous vous y trompez, Mazulhim, re/pondit-elle, il n'est que tendre. Je vous l'ai sacrifie/, il serait inutile de vous dire le contraire, mais je crains bien que vous ne me forciez biento$t a\ m'en repentir. - Vous e/tiez le/ge\re, re/pliqua-t-il, et j'avoue que j'e/tais inconstant: mais moins nous avons jusqu'ici e/te/ capables d'un attachement se/rieux, plus nous aurons de gloire a\ nous fixer l'un l'autre. A ces mots, il la conduisit de mon co$te/, mais d'un air qui faisait aise/ment connai$tre que la biense/ance seule y guidait ses pas. - Il est vrai que vous e$tes charmante, lui dit-il, et sans un air un peu trop de/cent que me$me avec moi vous ne quittez pas, je ne connais personne qui pu$t, mieux que vous, faire le bonheur d'un amant. - J'avoue, re/pondit-elle, que naturellement je suis 154 re/serve/e; ce n'est pourtant pas a\ vous a\ vous en plaindre. - Vous me rendez heureux, sans doute, re/pliqua- t-il : mais ne/e sans de/sirs, vous n'accordez pas assez a\ ceux que vous faites nai$tre. Je sens de la contrainte dans tout ce que vous faites pour moi : vous craignez sans cesse de vous livrer trop, et entre nous, je vous soupc#onne d'e$tre assez peu sensible. Mazulhim, en parlant ainsi a\ Zulica, lui serrait les mains d'un air passionne/. - Quoique l'exce\s de vos charmes m'ait de/ja\ nui, poursuivit-il, je ne saurais me refuser au plaisir de les admirer encore. Dusse/ je me$me en pe/rir, tant de beaute/s ne me seront pas cache/es plus longtemps! Dieu! s'e/cria-t-il avec transport, ah! s'il se peut, ren- dez-moi digne de mon bonheur! Quelque chose que Zulica eu$t dite de son peu de sensibilite/, l'admiration ou\ Mazulhim paraissait plonge/, la vivacite/ de ses transports, le soin qu'il prenait pour les lui faire partager l'e/murent et la trouble\rent. - Vous plaindrez-vous? lui dit-elle tendrement. Il ne lui re/pondit qu'en voulant lui prouver toute sa reconnaissance. Mais Zulica se souvenait encore du peu de fond qu'il y avait a\ faire sur lui, et redou- tant tout de l'e/garement dans lequel elle le voyait : - Ah! Mazulhim, lui dit-elle, d'un ton qui mar- quait toute sa crainte, n'allez-vous pas m'aimer trop? Quoique Mazulhim ne pu$t s'empe$cher de rire de sa terreur, elle se trouva moins aime/e qu'elle ne crai- gnait de l'e$tre. Leur bonheur mutuel leur o$ta cette contrainte et cet air ennuye/ que depuis quelque temps ils avaient 155 l'un avec l'autre. Leur conversation s'anima. Zulica, qui croyait avoir de/livre/ Mazulhim des mains des enchanteurs, s'applaudissait de l'ouvrage de ses charmes, et Mazulhim, plus content de lui-me$me, s'abandonnait aussi a\ son enjouement. Comme ils e/taient dans ces heureuses dispositions, on vint servir. Leur repas fut gai. Zulica et Mazulhim, qui e/taient peut-e$tre les deux plus me/chantes per- sonnes qu'il y eu$t a\ la cour d'Agra, n'e/pargne\rent qui que ce pu$t e$tre. - Ne pourriez-vous pas me dire, demanda Mazul- him, a\ propos de quoi Altun-Can a depuis quelques jours pris cet air important que nous lui voyons? - Mon Dieu! sans doute, re/pondit-elle, est-ce que vous ignorez qu'il est infiniment bien avec Ai%scha? - Mais ce serait, a\ ce qu'il me semble, re/pondit-il, une raison de plus pour e$tre modeste. - Oui, pour un autre, repartit-elle : mais est-ce que vous ne le trouvez pas trop heureux, lui? - Je vous avouerai que non, repartit-il. Quelque ridicule que soit Altun-Can, je ne puis m'empe$cher de le plaindre; un homme qui appartient a\ Ai%scha, est, sans contredit, le plus malheureux homme du monde. - Ce qu'il y a de particulier, dit-elle, c'est qu'elle en fait myste\re. - Ah! pour le coup, re/pondit-il, vous cherchez a\ lui donner un travers! Jamais Ai%scha n'a cache/ ses amants, et je puis vous jurer qu'a\ l'a$ge qu'elle a, et de l'e/norme figure dont elle est, elle y sera moins dispose/e que jamais. - Rien n'est pourtant plus re/el que ce que je vous dis. 156 - He/ bien! re/pondit-il, si cela est, c'est qu'Altun- Can lui a demande/ le secret. Et la petite Me/sem, demanda-t-il, il me semble que vous ne la voyez plus? - C'est qu'on ne peut plus la voir, re/pliqua-t-elle en prenant un air prude, et qu'elle a une conduite mise/rable. - Vous avez raison, repartit-il fort se/rieusement; rien n'est si important pour une femme qui se res- pecte, que de voir bonne compagnie. Je trouve, conti- nua-t-il, qu'elle embellit. - Tout au contraire, re/pondit-elle, elle devient hideuse. -Je ne suis pas de votre avis, reprit-il, elle prend depuis quelque temps un fond de jaune, un air d'abat- tement qui lui sied tout a\ fait bien; si elle continue a\ avoir celui de la mauvaise sante/, elle deviendra charmante. - Je ne finirais pas, Sire, dit alors Amanze/i, en s'interrompant, si je voulais rendre a\ Votre Majeste/ tous les propos qu'ils se tinrent. - Ah! je le conc#ois bien, re/pondit le Sultan, et je vous permets de les abre/ger. Pourtant quand j'y songe, vous me feriez plaisir de me les redire tous. - J'oserais repre/senter a\ Votre Majeste/, reprit Amanze/i, qu'il y en aurait beaucoup qui ne seraient pas assez interessants pour... - Oui, justement, interrompit le Sultan, cela ne m'inte/resserait pas; mais pourquoi (car j'ai fait vingt fois cette re/flexion-la\) pourquoi, dis-je, dans une his- toire, ou dans un conte, comme vous voudrez, tout n'est-il pas inte/ressant? - Par bien des raisons, dit la Sultane. Ce qui sert a\ amener un fait ne saurait, par exemple, e$tre aussi 157 inte/ressant que le fait me$me. D'ailleurs si les choses e/taient toujours au me$me degre/ d'inte/re$t, elles las- seraient par la continuite/; l'esprit ne peut pas tou- jours e$tre attentif, le co|eur ne pourrait soutenir d'e$tre toujours e/mu, et il faut ne/cessairement a\ l'un et a\ l'autre des temps de repos. - J'entends, re/pondit le Sultan : c'est comme, pour se divertir mieux, il est a\ propos de s'ennuyer quel- quefois. Quand on a un certain jugement, qu'on pense d'une certaine fac#on, on a beau faire, on devine tout. Enfin donc, Amanze/i? - Mazulhim, moins touche/ encore l'apre\s-souper des charmes de Zulica, qu'il ne l'avait e/te/ dans la journe/e, entre mille ide/es d'amusement qu'il lui pro- posa, ne trouva jamais ce qui aurait pu lui convenir, et Zulica se pre/para a\ sortir, d'un air qui me fit douter de la revoir. Cependant, malgre/ la mauvaise humeur de Zulica, et la fac#on dont Mazulhim l'avait traite\e, il osa pour- tant, avant que de la quitter, lui demander qu'ils se revissent, et ajouter, avec empressement, qu'il fallait que ce fu$t dans deux jours. Quoique en ce moment elle eu$t, je crois, peu d'envie de lui accorder ce qu'il semblait de/sirer avec tant d'ardeur, elle lui re/pondit qu'elle le voulait bien, mais si froidement, que je n'imaginai pas qu'elle voulu^t lui tenir parole. En cet instant je fis re/flexion qu'apre\s le de/part de Mazulhim, je m'ennuierais dans sa petite maison; qu'il suffirait que j'y revinsse quand il y reviendrait lui-me$me, et que je ne pouvais mieux faire, pour m'amuser et pour m'instruire, que de suivre Zulica chez elle. Je m'abandonnai a\ cette ide/e, et montai avec elle dans son palanquin. Aussito$t que je fus dans 158 son palais, j'allai, par le mouvement de l'attraction que Brama avait mis en moi, me cacher dans le premier sopha qui s'offrit a\ mes yeux. Zulica venait, le lendemain, de se mettre a\ sa toi- lette, lorsqu'on lui annonc#a Za$dis. Elle le fit prier d'attendre, soit qu'elle ne voulu$t parai$tre a\ ses yeux qu'avec toute la beaute/ qu'elle avait ordinairement lorsqu'elle s'e/tait pre/pare/e ou qu'elle imagina$t qu'il serait inde/cent qu'il la vi$t dans le de/sordre ou\ elle e/tait alors. Vu la faussete/ de Zulica, cette dernie\re raison n'e/tait peut-e$tre pas aussi imaginaire qu'elle pourrait le parai$tre. Za$dis entra enfin. Quand on ne l'aurait pas nomme-, au portrait que la veille j'en avais entendu faire a\ Mazulhim, je l'aurais reconnu. Il e/tait grave, froid, contraint, et avait toute la mine de traiter l'amour avec cette dignite/ de sentiment, cette scrupuleuse de/li- catesse qui sont aujourd'hui si ridicules, et qui peut- e$tre ont toujours e/te/ plus ennuyeuses encore que res- pectables. Za$dis s'approcha de Zulica avec autant de timidite/ que s'il ne lui eu$t pas encore de/clare/ sa passion. De son co$te/, elle le rec#ut avec une politesse e/tudie/e et ce/re/monieuse, et un air aussi prude qu'il le fallait pour le tromper toujours. Tant que les femmes de Zulica furent pre/sentes, ils se parle\rent fort indiffe/remment de nouvelles, ou d'autres choses aussi frivoles. Za$dis, qui croyait e$tre le seul que Zulica eu$t aime/, et qui ne trouvait pas que les me/nagements les plus grands suffisent a\ ce qu'elle me/ritait, ne se permettait pas le moindre regard et Zulica, qui, contre toute apparence, trou- vait un homme assez imbe/cile pour l'estimer, imi- 159 tait sa re/serve, ou ne le regardait qu'avec ces yeux hypocrites et couche/s que l'on voit commu- ne/ment aux prudes dans quelque occasion qu'elles se trouvent. Avec quelque soin que Za$dis se contraigni$t, Zulica crut remarquer dans ses yeux une tristesse diffe/rente de celle qu'il y portait toujours. Elle lui demanda vainement ce qu'il avait. A toutes les questions qu'elle lui faisait d'un ton fort doux, il ne re/pondait que par de profondes re/ve/rences, et par des soupirs plus pro- fonds encore. Lorsqu'elle fut coiffe/e, ses femmes sortirent. - Voulez-vous bien, Za$dis, lui demanda-t-elle d'un air d'autorite/, me dire ce que vous avez? Pensez-vous que, m'inte/ressant a\ ce qui vous regarde, comme vous savez que je fais, je ne doive pas me fa$cher de votre silence? En un mot, je le veux, re/pondez-moi : je ne vous pardonnerai pas si vous vous obstinez a\ vous taire. - Vous me pardonneriez peut-e$tre moins d'avoir parle/, re/pondit-il enfin, et ce qui m'agite, ne doit d'aucune fac#on vous e$tre confie/. Zulica insista, et d'une fac#on si pressante, qu'il crut que, sans l'offenser, il ne pouvait se taire plus longtemps. - Le croiriez-vous, Madame? lui dit-il en rougis- sant de l'absurdite/ qu'il trouvait dans ce qu'il allait lui dire; je suis jaloux! - Vous! Za$dis, s'e/cria-t-elle d'un air d'e/tonnement. C'est moi que vous aimez, je vous aime, et vous e$tes jaloux? Y pensez-vous bien? - Ah! Madame, re/pliqua-t-il d'un air pe/ne/tre/, ne m'accablez point de votre cole\re! Je sens tout le ridi- 160 cule de mes ide/es; j'en rougis moi-me$me. Mon esprit se refuse aux mouvements de mon co|eur et les de/savoue; cependant ils m'entrai$nent, et tout le res- pect que j'ai pour vous, toute l'estime que je vous dois, n'empe$chent pas que je ne sois cruellement tour- mente/. La honte enfin que je me fais de mes soupc#ons ne les de/truit point. - Ecoutez-moi, Za$dis, lui re/pondit-elle d'un air majestueux, et souvenez-vous a\ jamais de ce que je vais vous dire. Je vous aime, je ne crains point de vous le re/pe/ter, et je vais vous donner de mes sen- timents une preuve qui, pour vous, doit e$tre sans re/plique : c'est de vous pardonner vos soupc#ons. peut- e$tre pourrais-je vous dire que ce qu'il vous en a cou$te/ pour me vaincre et la fac#on dont je vis ne devraient vous laisser aucun lieu de douter de moi, et qu'une personne de mon caracte\re doit inspirer de la confiance. Je devrais me$me me/priser vos craintes, ou m'en offenser : mais il est plus doux pour mon co|eur de vous rassurer, et mon amour veut bien descendre jusqu'a\ une explication. - Ah! Madame, s'e/cria Za$dis en se prosternant a\ ses genoux, je crois que vous m aimez et je mourrais de douleur, si je pouvais penser que des soupc#ons, auxquels me$me je ne me suis pas arre$te/ longtemps, fussent pour vous une raison de douter de mon res- pect. - Non, Za$dis, re/pondit-elle en souriant, je n'en doute pas; mais sachons un peu ce qui vous a donne/ de l'inquie/tude? - Qu'importe, Madame, quand je n'en ai plus? reprit-il. - Je le veux savoir! re/pliqua-t-elle. 161 -He/ bien! dit-il, les soins que Mazulhim a paru vous rendre... - Quoi! interrompit-elle, c'est de lui que vous e/tiez jaloux? Ah! Za$dis, e$tes-vous fait pour craindre Mazul- him, et m'avez-vous assez me/prise/e pour croire qu'il pu$t jamais me plaire? Ah! Za$dis, dois je et puis je jamais vous le pardonner? 162 CHAPITRE XIIl Fin d'une aventure, et commencement d'une autre En achevant ces paroles, ses yeux se mouille\rent de quelques larmes, et Za$dis, qui les croyait since\res, ne put s'empe$cher d'y me$ler les siennes. - Oui, j'ai tort, lui disait-il tendrement et, quelque violente que soit ma passion pour vous, je sens qu'elle ne peut pas me$me me servir d'excuse. - Ah, cruel! re/pondit-elle en sanglotant, soyez jaloux, si vous le voulez; abandonnez-vous a\ toute votre fre/ne/sie, j'y consens, mais si vous me connaissez assez peu pour vous de/fier de ma tendresse, du moins ne me soupc#onnez pas d'e$tre capable d'aimer Mazul- him. - Je crois que vous ne l'aimez pas, re/pliqua-t-il, et je n'ai jamais imagine/ que vous pussiez prendre du gou$t pour lui : mais je n'ai pu, sans fre/mir, le voir venir ici. - Et c'est pourtant, re/pondit-elle, de tous ceux que vous y voyez, le moins dangereux pour moi. Quand je n'aurais pas le co|eur rempli de la passion la plus vive, que Mazulhim m'adorerait, que le nombre de ses agre/- ments surpasserait, s'il e/tait possible, le nombre de ses vices, il serait encore a\ mes yeux le dernier des 163 hommes. Comment voudriez-vous qu'une femme (je ne dis pas qui se respecte, mais qui n'a pas perdu toute honte), voulu$t prendre Mazulhim, lui qui n'a jamais aime/, qui dit tout haut qu'il est incapable d'une pas- sion, et pour qui le sentiment le plus faible est encore une chime\re; lui enfin qui ne connai$t d'autre plaisir que celui de de/shonorer les femmes qu'il a? Je laisse la\ ses ridicules, ce n'est pas assure/ment que je n'eusse de quoi m'e/tendre : mais en ve/rite/ je rougirais de vous parler de lui plus longtemps. Au reste, je suis bien aise, quoique je trouve vos soupc#ons aussi injurieux que de/place/s, que vous m'ayez confie/ le sujet de vos inquie/tudes, et je vous re/ponds que vous ne verrez Mazulhim ici que le temps qui me sera ne/cessaire pour rompre avec lui sans e/clat. Za$dis, en lui baisant la main avec transport, lui rendit gra$ce mille fois de ce qu'elle faisait pour lui. - De quoi me remerciez-vous donc? lui demanda- t-elle; je ne vous fais point de sacrifice. - Mais, Madame, lui dit-il, est-il possible que Mazulhim ne vous ait jamais dit que vous lui parais- siez aimable? - Voila\ une belle ide/e! s'e/cria-t-elle en souriant. Oh! non : je vous assure que Mazulhim me connai$t mieux que vous ne me connaissez, et que tout e/tourdi qu'il veut parai$tre, il ne l'est pas assez pour s'adresser a\ des femmes d'un certain genre. Au surplus, pour- tant, je ne serais pas surprise que, sans m'avoir jamais de/sire/e et sans m'avoir de sa vie parle/ de rien, il dit publiquement, quelqu'un de ces jours, ou qu'il a e/te/, ou qu'il est avec moi au mieux. A la ve/rite/, ajouta- t-elle en riant, il n'y aurait qu'un jaloux comme vous qui pu$t le croire. N'est-il pas vrai? 164 - Non, reprit-il, je puis avoir le ridicule de le craindre quelquefois, mais je vous jure que je n'aurai jamais celui de le croire. - Et moi je n'en jurerais pas, re/pondit-elle. De l'hu- meur dont vous e$tes, ce doit e$tre pour vous une chose de/licieuse que d'entendre mal parler de votre mai$- tresse, et de venir lui faire une querelle, la plus grande du monde, sur les propos du premier fat qui, connais- sant votre caracte\re, aura voulu vous donner de l'in- quie/tude. - De gra$ce, e/pargnez-moi! lui dit-il, et songez que la jalousie que vous voulez bien me pardonner... - Ne sera peut-e$tre pas, interrompit-elle, la der- nie\re d'aujourd'hui. Je ne voudrais, pour vous voir retomber dans vos chagrins, que l'arrive/e de Mazul- him. - Ne parlons plus de lui, re/pondit-il, et puisque vous m'avez pardonne/, et que jusques a\ mes injustices, tout vous prouve que je vous adore, ne perdons pas des moments pre/cieux, et daignez me confirmer ma gra$ce. A ces mots, que Zulica comprenait fort bien, elle prit un air embarrasse/. - Que vous e$tes incommode avec vos de/sirs! lui dit- elle. Ne me les sacrifierez-vous donc jamais? Si vous saviez combien je vous aimerais, si vous e/tiez plus raisonnable... Cela est vrai, ajouta-t-elle en le voyant sourire, je vous en aimerais mille fois plus. Je le croi- rais du moins, et n'ayant rien a\ craindre de vous du co$te/ de ce que je hais, vous me verriez me livrer avec beaucoup plus d'ardeur aux choses qui me plaisent. Tout en disant ces augustes paroles, elle se laissait conduire languissamment de mon co$te/. 165 - Je vous jure, dit-elle a\ Za$dis, quand elle fut sur moi, que, de ma vie, je ne me brouillerai avec vous. -Je le voudrais bien, re/pondit-il, mais je ne l'es- pe\re pas! - Et moi, re/pondit-elle, a\ ce que me cou$tent les raccommodements, je commence a\ le croire! Malgre/ sa re/pugnance, Zulica ce/da enfin aux empressements de Za$dis, mais ce fut avec une de/cence! une majeste/! une pudeur! dont on n'a peut-e$tre pas d'exemple en pareil cas. Un autre que Za$dis s'en serait plaint sans doute. Pour lui, attache/ aux plus minu- tieuses biense/ances, la vertu de/place/e de Zulica le transporta de plaisir, et il imita du mieux qu'il put l'air de grandeur et de dignite/ qu'il lui voyait, et fut d'autant plus content d'elle qu'elle lui te/moignait moins d'amour. Je ne sais pourtant pas comment les choses a\ la fin se tourne\rent dans l'imagination de Zulica, mais elle lui proposa de passer la journe/e avec elle. Pour que personne ne su$t qu'ils e/taient ensemble, et le temps qu'ils y demeureraient; en un mot, plus pour e/viter les discours que pour toute autre raison, elle ordonna qu'on di$t qu'elle n'e/tait pas chez elle. Za$dis, que sa jalousie n'avait, comme c'est l'ordinaire, rendu que plus amoureux, re/pondit fort bien aux bonte/s de Zulica, et, malgre/ sa taciturnite/, ne l'ennuya pas une minute. Il sortit enfin vers la moitie/ de la nuit et quitta Zulica, persuade/, autant qu'on peut l'e$tre, qu'elle e/tait la femme d'Agra la plus raisonnable et la plus tendre. J'ai dit que je ne croyais pas, a\ l'air dont Zulica avait quitte/ Mazulhim, et beaucoup plus encore a\ sa fac#on de penser, qu'elle voulu$t continuer un commerce 166 peu agre/able pour une femme de son caracte\re, et ou\ ni l'amour ni les plaisirs ne l'inte/ressaient. Cepen- dant la curiosite/ l'emporta sur toutes les raisons qu'elle pouvait avoir. Elle dit a\ Za$dis, en le quittant, qu'une affaire fort importante l'empe$cherait de le voir le lendemain, et le soir marque/ pour le rendez-vous fut a\ peine arrive/, qu'elle monta dans son palanquin, et prit, avec mon a$me qui la suivit, le chemin de la petite maison, ou\ nous ne trouva$mes qu'un esclave qui attendait et elle et Mazulhim. - Comment donc! dit-elle a\ l'esclave, d'un ton brusque, il n'est pas encore ici? Je le trouve charmant de se faire attendre! Il est admirable que je sois ici la premie\re! L'esclave l'assura que Mazulhim allait arriver. - Mais, reprit-elle, c'est que ce sont des airs tout particuliers que ceux qu'il se donne! L'esclave sortit, et Zulica vint d'un air cole\re se mettre sur moi. Comme elle e/tait naturellement impe/tueuse, elle n'y fut pas tranquille, et en s'accu- sant tout haut d'e$tre d'une facilite/ sans exemple, elle jura mille fois de ne plus voir Mazulhim. Enfin, elle entendit un char arre$ter. Pre/pare/e a\ dire a\ Mazulhim tout ce que la cole\re pouvait lui fournir, elle se leva vivement, et ouvrant la porte : - En ve/rite/, Monsieur, dit-elle, vous avez des fac#ons aussi singulie\res, aussi rares... ! Ah! Ciel! s'e/cria- t-elle, en voyant l'homme qui entrait. Je fus presque aussi e/tonne/ qu'elle a\ la vue d'un homme que je ne connaissais pas. - Quoi! demanda le Sultan, ce n'e/tait pas Mazul- him? - Non, Sire, re/pondit Amanze/i. 167 - Ce n'e/tait pas lui! dit le Sultan; cela est bien particulier! Et pourquoi n'e/tait-ce pas lui? - Sire, re/pondit Amanze/i, Votre Majeste/ va l'ap- prendre. - Savez-vous bien, reprit le Sultan, que rien n'est si comique que cela? Cet homme-la\ se trompait appa- remment. Ah! sans doute, il se trompait, on le voit bien. Mais, dites-moi, Amanze/i, pendant que j'y pense, qu'est-ce que c'est qu'une petite maison? Depuis que vous en parlez, j'ai fait semblant de savoir ce que c'e/tait, mais je n'y peux plus tenir. - Sire, c'est, repartit Amanze/i, une maison, e/carte/e, ou\, sans suite et sans te/moins, on va... - Ah! oui, interrompit le Sultan, je devine, cela est vraiment fort commode. Poursuivez. - La cole\re et la surprise qui saisirent Zulica a\ l'aspect de l'homme qui venait d'entrer, l'empe$chant de parler : - Je sais, Madame, lui dit cet Indien d'un air res- pectueux, combien vous devez e$tre e/tonne/e de me voir. Je n'ignore pas davantage les raisons qui vous feraient de/sirer ici toute autre vue que la mienne. Si ma pre/sence vous interdit, la vo$tre ne me cause pas moins d'e/motion. Je ne m'attendais pas que la personne a\ qui Mazulhim m'a prie/ de porter ses excuses, serait celle de toutes a\ qui (si j'avais eu le bonheur d'e$tre a\ sa place), j'aurais voulu manquer le moins. Ce n'est pas cependant que Mazulhim soit coupable; non, Madame, il sait tout ce qu'il doit a\ vos bonte/s, il bru$lait de venir a\ vos genoux vous parler de sa recon- naissance. Des ordres cruels, auxquels me$me il a pense/ de/sobe/ir, quelque sacre/s qu'ils lui doivent e^tre, l'ont arrache/ a\ d'aussi doux plaisirs. Il a cru devoir compter 168 sur ma discre/tion plus que sur celle d'un esclave, et n'a pas imagine/ qu'il fallu$t mettre au hasard un secret ou\ une personne telle que vous se trouve aussi par- ticulie\rement inte/resse/e. Zulica e/tait si e/tonne/e de ce qui lui arrivait, que l'Indien aurait pu parler plus longtemps sans qu'elle eu$t eu la force de l'interrompre. L'embarras ou\ elle e/tait lui faisait me$me souhaiter qu'il eu$t encore plus de choses a\ lui dire. Consterne/e, et presque sans mou- vement, elle baissait les yeux, n'osait le regarder, rougissait de honte et de cole\re, enfin elle se mit a\ pleurer. L'Indien, lui prenant civilement la main, la conduisit sur moi, ou\, sans prononcer une seule parole, elle se laissa tomber. - Je le vois, Madame, continua-t-il, vous vous obs- tinez a\ croire Mazulhim coupable, et tout ce que je puis vous dire pour le justifier semble augmenter la cole\re ou\ vous e$tes contre lui. Qu'il est heureux! Tout mon ami qu'il est, que j'envie les pre/cieuses larmes qu'il vous fait verser! Que tant d'amour!... - Qui vous dit que je l'aime; Monsieur? interrom- pit fie\rement Zulica, qui avait eu le temps de se remettre. Ne puis-je pas e$tre venue ici pour des choses ou\ l'amour n'a point de part? Ne peut-on voir Mazul- him sans concevoir pour lui les sentiments que vous semblez m'attribuer? Sur quoi enfin osez-vous juger qu'il offense mon coeur? - J'ose croire, re/pondit l'Indien en souriant, que si mes conjectures ne sont pas vraies, au moins elles sont vraisemblables. Les pleurs que vous versez, votre cole\re, l'heure a\ laquelle je vous trouve dans un lieu qui jamais n'a e/te/ consacre/ qu'a\ l'amour, tout m'a fait croire que lui seul avait eu le pouvoir de vous y 169 conduire. Ne vous en de/fendez pas, Madame, ajouta- t-il, vous aimez : faites-vous, si vous le voulez, un crime de l'objet, et non de la passion. - Quoi! s'e/cria Zulica, que rien ne faisait renoncer a\ la faussete/, Mazulhim a ose/ vous dire que je l'ai- mais! - Oui, Madame. - Et vous le croyez? lui demanda-t-elle avec e/ton- nement. - Vous me permettrez de vous dire, re/pondit-il, que la chose est si probable qu'il serait ridicule d'en dou- ter. - He/ bien! oui, Monsieur, re/pliqua-t-elle, oui, je l'aimais, je le lui ai dit, je venais ici le lui prouver : l'ingrat avait enfin su m'amener jusque-la\. Je ne rou- gis pas de vous l'avouer, mais le perfide n'aura jamais d'autres preuves de ma faiblesse que l'aveu que je lui en ai fait. Un jour plus tard, ciel! que serais-je deve- nue? - Eh! Madame! dit froidement l'Indien, pensez- vous que Mazulhim ait eu assez mauvaise opinion de moi, pour ne m'avoir confie/ que la moitie/ du secret? - Qu'a-t-il donc pu vous dire? demanda-t-elle aigrement; a-t-il joint la calomnie a\ l'outrage, et serait-il assez indigne?... - Mazulhim peut e$tre indiscret, re/pondit-il, mais j'ai peine a\ le croire menteur. - Ah! le fourbe! s'e/cria-t-elle, c'est la premie\re fois que je viens ici. - Je le veux bien, puisque vous le voulez, re/pliqua- t-il, et j'aime mieux croire que Mazulhim m'a trompe/, que de douter de ce que vous me dites. Mais, Madame, devant qui vous en de/fendez-vous? Si vous vouliez 170 me rendre justice, j'ose me flatter que vous craindriez moins que je fusse le de/positaire de vos secrets. Vous pleurez? Ah! c'est trop honorer l'ingrat! Belle comme vous e$tes, vous sied-il de croire que vous ne pourriez pas vous venger? Oui, Madame, oui, Mazulhim m'a tout dit! Je n'ignore pas que vous avez comble/ ses vo|eux; je sais me$me des de/tails de son bonheur qui vous e/tonneraient. Ne vous en offensez point, pour- suivit-il, sa fe/licite/ e/tait trop grande pour qu'il pu$t la contenir; moins content, moins transporte/, sans doute, il aurait e/te/ plus discret. Ce n'est pas sa vanite/, c'est sa joie qui n'a pu se taire. - Mazulhim! interrompit-elle avec transport, ah, le trai^tre! Quoi! Mazulhim me sacrifie! Mazulhim vous a tout dit? Il a bien fait, poursuivit-elle d'un ton plus mode/re/, je ne connaissais pas encore les hommes, et gra$ce a\ ses soins j'en serai quitte pour une faiblesse! - Eh! Madame, re/pondit froidement l'Indien qui feignait de la croire, ce n'est pas vous venger : c'est vous punir. - Non, re/pondit-elle, non, tous les hommes sont perfides, j'en fais une trop cruelle expe/rience pour en pouvoir douter, ils ressemblent tous a\ Mazulhim! - Ah! ne le croyez pas, s'e/cria-t-il; j'ose vous jurer que si vous m'aviez mis a\ sa place, vous ne l'auriez jamais vu a\ la mienne. - Mais, reprit-elle, ces ordres qui l'ont retenu ne sont qu'un vain pre/texte, et sans doute il m'aban- donne? Ah! ne craignez point de me l'apprendre. - Eh bien! oui, Madame, re/pondit l'Indien, il serait inutile de vous le cacher, Mazulhim ne vous aime plus. 171 - Il ne m'aime plus! s'e/cria-t-elle douloureusement. Ah! ce coup me tue! L'ingrat! e/tait-ce la\ le prix qu'il re/servait a\ ma tendresse? En finissant ces paroles, elle fit encore quelques exclamations et joua tour a\ tour les larmes, la fureur et l'abattement. L'Indien, qui la connaissait, ne s'op- posait a\ rien, et feignait toujours d'e$tre pe/ne/tre/ d'ad- miration pour elle. - Je sens que je me meurs, Monsieur, lui dit-elle, apre\s avoir longtemps pleure/, ce n'est point a\ un co|eur aussi sensible, aussi de/licat que le mien, qu'on peut porter impune/ment d'aussi rudes coups. Mais qu'au- rait-il donc fait, si je l'avais trompe/? - Il vous aurait adore/e, re/pondit l'Indien. - Je ne conc#ois rien, reprit-elle, a\ ce proce/de/, je m'y perds. Si l'ingrat ne m'aimait plus, et qu'il crai- gni$t de me l'annoncer lui-me$me, ne pouvait-il pas me l'e/crire? Romprait-on plus indignement avec l'ob- jet le plus me/prisable? Pourquoi encore faut-il que ce soit vous qu'il choisisse pour me le faire dire? - Je ne vois que trop, re/pliqua l'Indien, que le choix du confident vous de/plai$t plus encore que la confi- dence me$me, et je puis vous jurer que connaissant, comme je fais, votre injuste aversion pour moi, vous ne m'auriez pas vu ici, si Mazulhim m'avait nomme/ la dame a\ laquelle il me priait de porter ses excuses. Je doute me$me (e/tant pour vous dans des dispositions fort diffe/rentes de celles ou\ j'ai le malheur de vous voir pour moi) que je l'eusse cru, s'il m'eu$t nomme/ Zulica. Je n'aurais jamais pu penser qu'il y eu$t au monde quelqu'un qui pu$t ne pas faire son bonheur d'e$tre aime/ d'elle. C'est donc fort innocemment, ajouta-t-il, que je contribue a\ vous donner le chagrin 172 le plus sensible que vous pussiez recevoir, et que je me trouve me$le/ dans des secrets que surement vous aimeriez mieux voir entre les mains de tout autre qu'entre les miennes. - Je ne sais pas ce qui vous le fait croire, re/pondit- elle d'un air embarrasse/, les secrets de la nature de celui dont vous vous trouvez aujourd'hui possesseur, ne se confient ordinairement a\ personne, mais je n'ai point de raisons particulie\res... - Pardonnez-moi, Madame, interrompit-il vive- ment, vous me hai%ssez. je n'ignore pas qu'en toute occasion mon esprit, ma figure et mes mo|eurs ont e/te/ l'objet de vos railleries, ou de votre plus se/ve\re cri- tique. J'avouerai me$me que, si j'ai quelques vertus, je les dois au de/sir que j'ai toujours eu de me rendre digne de vos e/loges, ou de vous obliger du moins a\ me faire gra$ce de ces traits amers dont, depuis que nous sommes dans le monde, vous n'avez pas cesse/ de m'accabler. - Moi! Monsieur, dit-elle en rougissant, je n'ai jamais rien dit de vous dont vous puissiez e$tre fa$che/. D'ailleurs a\ peine nous connaissons-nous; vous ne m'avez jamais donne/ sujet de me plaindre de vous, et je ne me crois pas assez ridicule... - Brisons-la\, de gra$ce, Madame! interrompit-il, une plus longue explication vous ge$nerait. Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, permettez-moi seule- ment de vous dire que par les sentiments que j'ai toujours eus pour vous (sentiments tels que votre injustice n'a pas pu un moment les alte/rer), j'e/tais l'homme du monde qui me/ritait le plus votre pitie/, et le moins votre haine. Oui, Madame, ajouta-t-il, rien n'a e/te/ capable d'e/teindre le malheureux amour 173 que vous m'avez inspire/; vos me/pris, votre haine, votre acharnement contre moi m'ont fait ge/mir, mais ne m'ont pas gue/ri. Je connais trop votre co|eur pour me flatter qu'il puisse un jour prendre pour moi les sentiments que je pourrais de/sirer, mais j'espe\re que ma discre/tion sur ce qui vous regarde vous fera reve- nir de votre pre/vention, et que, si elle est au point que vous ne puissiez jamais m'accorder votre amitie/, au moins vous ne me refuserez pas votre estime. Zulica, gagne/e par un discours si respectueux, lui avoua qu'en effet, par un caprice dont elle n'avait jamais pu de/couvrir la source, elle s'e/tait ouvertement de/clare/e son ennemie, mais que c'e/tait un tort qu'elle comptait si bien re/parer qu'il n'en serait plus ques- tion entre eux, et qu'elle l'assurait de son estime, de son amitie/, et de sa reconnaissance. Apre\s l'avoir prie/ de vouloir bien lui garder le secret le plus inviolable, elle se leva dans l'intention de sortir. - Ou\ voulez-vous aller, Madame? lui dit l'Indien en la retenant. Vous n'avez ici personne a\ vous. J'ai renvoye/ mes gens, et l'heure a\ laquelle ils doivent revenir est encore bien e/loigne/e. - N'importe, re/pliqua-t-elle, je ne puis rester dans un lieu ou\ tout me reproche ma faiblesse. - Oubliez Mazulhim, reprit-il, cette maison aujourd'hui n'est point a\ lui, il me l'a ce/de/e. Per- mettez a\ l'homme du monde qui s'inte/resse le plus ve/ritablement a\ vous, de vous prier d'y commander. Songez, du moins, a\ ce que vous voulez faire. Vous ne pouvez sortir a\ l'heure qu'il est sans risquer d'e$tre rencontre/e. Que votre cole\re ne vous fasse pas oublier ce que vous vous devez! Songez a\ l'e/clat 174 affreux que vous feriez, songez que peut-e^tre demain vous seriez la fable de tout Agra, et qu'avec une vertu et des sentiments que l'on doit respecter, l'on vous croirait personne a\ qui ces sortes d'aventures sont ordinaires. Zulica re/sista longtemps aux raisons que Nasse\s (c'e/tait le nom de l'Indien) lui apportait pour la faire rester. - Tout e/tait pre/pare/ ici pour vous recevoir, ajouta- t-il : souffrez que j'y passe la soire/e avec vous. Ce que vous e$tes, ce que je suis moi-me$me, tout doit vous re/pondre de mon respect. Je n'appuie pas sur mes sentiments : si j'ose encore vous en parler, c'est uni- quement pour vous faire sentir a\ quel point je m'in- te/resse a\ vous, et pour ta$cher de vous o$ter les impres- sions sinistres que l'indiscre/tion de Mazulhim me semble vous avoir laisse/es. Apre\s quelque re/sistance, Zulica, persuade/e par ce que lui disait Nasse\s, consentit enfin a\ rester. - Pensant comme vous faites, Madame, lui dit-il, vous devez e$tre bien e/tonne/e de vous trouver si sen- sible?... - Bon! interrompit le Sultan, il ne sait ce qu'il dit, car autant que je puis m`en souvenir, c'est toujours cette dame qui e/tait fa$che/e de ce que Mazulhim n'avait pas de bonnes fac#ons pour elle? - Sans doute, dit la Sultane, c'est la me$me. - Un moment, de gra$ce! reprit le Sultan, orientons- nous. Si c'est la me$me, pourquoi lui dit-il... ce qu'il lui dit? Vous voyez bien qu'il se trompe. Cette dame- la\ est accoutume/e a\ voir des amants, par conse/quent il est ridicule qu'il lui dise qu'elle doit e$tre bien e/tonne/e ? 175 - Ne voyez-vous pas qu'il veut la tourner en ridi- cule? re/pondit la Sultane. - Ah! c'est une autre affaire, re/pliqua le Sultan, mais pourquoi ne m'en avertit-on pas? Ou\ veut-on que j'aille deviner cela? Ah! il se moque d'elle, je le vois bien. Mais a\ propos de quoi s'en moque-t-il? Voila\ ce que je voudrais savoir. - Et c'est, sans doute, ce qu'Amanze/i vous appren- dra, si vous voulez le laisser continuer. - Soit, dit le Sultan : ce que j'en dis, comme vous le concevez bien, ce n'est pas que cela ne me soit e/gal; on parle pour parler, cela amuse, et pour moi je ne hais pas la conversation. 176 CHAPITRE XIV Qui contient moins de faits que de discours Amanze/i, le lendemain, continua ainsi : - Pensant comme vous faites, Madame, disait Nasse\s a\ Zulica, vous devrez e$tre bien e/tonne/e de vous trou- ver si sensible? - Cela n'est pas douteux, re/pondit-elle, et c'est, je vous assure, une aventure bien singulie\re dans ma vie, que celle qui m'arrive! - Que vous ayez aime/, reprit-il, ce n'est pas ce qui m'e/tonne, il y a bien peu de femmes qui se soient sauve/es de l'amour. Mais que ce soit Mazulhim qui ait triomphe/ de votre co|eur, de ce co|eur qui semblait si peu fait pour connai$tre l'amour, c'est, je vous l'avouerai, ce que je ne comprends point. - Je ne le comprends pas moi-me$me, re/pondit-elle, et re/ellement, quand je m'examine, je ne puis conce- voir comment il a pu me plaire et me se/duire. - Ah! Madame, s'e/cria-t-il avec un air pe/ne/tre/, quelle cruelle destine/e que la no$tre! Vous aimez qui ne vous aime plus, et j'aime qui ne m'aimera jamais. Pourquoi, toujours arre$te/ par cette injuste aversion que je savais que vous aviez pour moi, ne vous ai-je pas dit a\ quel point vous m'aviez touche/? Peut-e$tre, 177 he/las! mes soins, ma constance, mon respect vous auraient de/sarme/e! - Et peut-e$tre aussi, dit-elle, m'auriez-vous traite/e comme Mazulhim me traite! - Non, re/pondit-il en lui prenant la main, non! Zulica se serait vue adore/e aussi religieusement qu'elle me/rite de l'e$tre. - Mais, repartit-elle, Mazulhim m'a tenu les me$mes discours que vous; pourquoi croirais-je que vous n'au- riez pas fait les me$mes choses que lui? - Tout devait vous faire douter de la ve/rite/ de ses sentiments, re/pondit-il. Mazulhim, inconstant, dis- sipe/, n'a jamais su ce que c'e/tait qu'aimer. Vous ne pouviez pas ignorer qu'il e/tait plus indiscret et plus trompeur qu'il ne nous est me$me permis de l'e$tre. Il est vrai, cependant, que, quelque infide\le qu'il fu$t, vous pouviez, sans e$tre accuse/e de trop d'orgueil, pre/tendre a\ la gloire de le fixer. La difficulte/ de vous plaire, vos charmes, le plaisir si doux et si rare de re/gner dans un cceur qu'avant lui personne ne s'e/tait soumis, tout devait vous faire espe/rer de sa part une tendresse e/ter- nelle. Ce qui en toute autre aurait e/te/ une vanite/ ridi- cule ne devenait pour Zulica qu'une ide/e si simple qu'elle ne pouvait pas s'empe$cher de l'avoir. -Il est certain, du moins, re/pondit-elle modeste- ment, que par ma fac#on de penser, je pouvais me/riter quelques e/gards. - Des e/gards! Vous! s'e/cria-t-il, ah! des e/gards vous rendent-ils tout ce qu'on vous doit? Ainsi donc, pour prix de vos bonte/s, vous n'exigeriez que ce qu'on doit a\ la femme me$me qu'on estime le moins? - Vous voyez pourtant, reprit-elle, que j'ai encore trop exige/! 178 - S'il m'e/tait permis de vous parler, repartit Nasse\s... -Vous le pouvez, interrompit-elle; vous ne devez pas douter que ce qui se passe aujourd'hui entre nous ne doive nous lier de la plus tendre amitie/. - Oui, Madame, dit-il vivement, de la plus tendre; mais est-ce a\ moi, est-ce a\ ce Nasse\s si longtemps hai%, que Zulica daigne promettre l'amitie/ la plus tendre? - Oui, Nasse\s, re/pondit-elle, c'est Zulica qui recon- nai$t son injustice, qui en est de/sespe/re/e, et qui vous jure de la re/parer par des sentiments et une confiance a\ toute e/preuve. Alors elle le regarda obligeamment. Il e/tait d'une figure fort agre/able, et, quoique moins a\ la mode que Mazulhim, il ne lui ce/dait en rien. - Quoi! s'e/cria-t-il encore, c'est vous qui me pro- mettez de m'aimer? - Oui, re/pliqua-t-elle, mon co|eur vous sera ouvert, vous y lirez comme moi-me$me; mes moindres sen- timents, mes ide/es, tout vous sera connu. - Ah, Zulica! dit-il, en se jetant a\ ses genoux et en lui baisant la main avcc ardeur, que ma tendresse saura bien vous payer de ce que vous ferez pour moi! Avec quel plaisir ne vous soumettrai-je pas toutes mes pense/es! Mai$tresse souveraine de ma vie, vos ordres seuls re/gleront ma conduite. - Laissons cela, dit-elle en souriant, et levez-vous! Je n'aime pas a\ vous voir a\ mes genoux. Revenons a\ ce que vous vouliez me dire. Il se leva, s'assit aupre\s d'elle, et lui tenant toujours la main, il poursuivit ainsi : - Je vais vous interroger, puisque vous voulez bien 179 le permettre. Par quelles voies Mazulhim a-t-il pu vous plaire? Par quel enchantement la femme la plus respectable par ses sentiments et par sa conduite, Zulica enfin, l'a-t-elle trouve/ aimable? Comment un homme aussi vain, aussi impe/tueux, a-t-il pu convenir a\ une femme aussi sage, aussi modeste que vous? Car qu'il plaise a\ des femmes de son caracte\re, a\ ces femmes frivoles, e/tourdies, dissipe/es, a\ qui aucun objet n'inspire de l'amour, et qui cependant sont vaincues par tous ceux qui se pre/sentent a\ leurs yeux, qu'il leur plaise, dis-je, cela ne m'e/tonne pas. Mais vous! - Pour commencer avec vous le commerce de confiance que je vous ai promis, re/pondit Zulica, je vous dirai naturellement que je ne devais pas craindre que Mazulhim pu$t jamais m'e$tre cher. Ce n'e/tait pas que je me crusse incapable de faiblesse. Sans en avoir fait la cruelle expe/rience, comme je l'ai faite depuis, je n'ignorais pas qu'il ne faut qu'un moment pour plonger la femme la plus vertueuse dans les e/gare- ments les plus funestes : mais, rassure/e par mes sen- timents, par le temps me$me qu'il y avait que j'e/tais dans le monde sans avoir manque/ aux moindres des devoirs qui nous sont prescrits, j'osais me flatter que ce calme serait e/ternel. - Sans doute, dit Nasse\s d'un air fort se/rieux, rien ne perd les femmes comme cette se/curite/ dont vous parlez! - Cela est vrai, au moins, re/pondit-elle : une femme n'est jamais plus expose/e a\ succomber que lorsqu'elle se croit invincible. J'e/tais dans ce calme trompeur, continua-t-elle, lorsque Mazulhim s'est offert a\ mes yeux. Je ne vous dirai pas comment il a fait pour me se/duire. Ce que je sais, c'est qu'apre\s lui avoir re/siste/ 180 longtemps, mon co|eur s'est e/mu, ma te$te s'est trou- ble/e. J'ai senti des mouvements qui prenaient sur moi, d'autant plus que je n'e/tais pas dans l'habitude de les e/prouver. Mazulhim, qui savait mieux que moi- me$me de quelle nature e/tait mon trouble, en a profite/ pour m'engager dans des de/marches dont j'ignorais la conse/quence; enfin il m'a amene/e au point de me faire venir ici. Je croyais, et il me l'avait promis, qu'il ne voulait que m'entretenir avec plus de liberte/ que dans le tumulte du monde nous n'en pouvions espe\rer. J'y suis venue. Sa pre/sence m'a plus e/mue que je n'avais pense/. Seule avec lui, je me suis trouve/e moins forte contre ses de/sirs. Sans savoir ce que j'ac- cordais, je n'ai pu lui refuser rien. L'amour enfin m'a se/duite jusqu'au bout. En finissant ces paroles, elle avait les yeux a\ demi mouille/s de larmes qu'elle s'efforc#ait de re/pandre. Nasse\s, qui paraissait prendre a\ sa douleur la part la plus since\re, en feignant de la consoler lui disait les choses du monde les plus propres a\ la de/sespe/rer. Surtout, il appuyait malignement sur le peu de temps que Mazulhim l'avait garde/e. - Ce n'est pas assure/ment, lui dit-il, que vous n'ayez de quoi rendre un homme heureux, du moins on en doit juger ainsi. Il est pourtant vrai que cette incons- tance si prompte de Mazulhim, ferait, si c'e/tait toute autre que vous, penser les choses les plus de/savan- tageuses. Zulica, a\ ce propos, fit une mine qui marquait assez a\ Nasse\s qu'elle croyait avoir raison de ne se rien reprocher la\-dessus. - On n'ignore pas, reprit Nasse\s, que les hommes sont assez malheureux pour ne pouvoir pas jouir long- 181 temps de l'objet me$me le plus aimable sans que leurs de/sirs se ralentissent: mais au moins on aime trois mois, six semaines, quinze jours me$me, plus ou moins. On n'a jamais imagine/ de quitter une femme aussi brusquement que Mazulhim vous a quitte/e, vous; c'est d'un ridicule, d'une horreur me$me, qu'on ne peut imaginer! Ah! Zulica, ajouta-t-il, j'ose encore le re/pe/- ter, vous m'auriez trouve/ plus constant! Zulica lui re/pondit qu'elle en e/tait bien persuade/e, mais que, ne voulant plus aimer, ce lui e/tait de/sor- mais une chose indiffe/rente, que les hommes fussent constants ou non, qu'elle de/sirait me$me, par la sin- ce\re amitie/ qu'elle avait pour lui, que l'amour qu'il disait sentir ne fu$t pas ve/ritable, et qu'elle serait extre/mement fa$che/e qu'il conserva$t des sentiments qu'il ne pourrait jamais voir re/compense/s. - Oui, lui re/pondit Nasse\s d'un air triste, je sens bien tout ce que vous me dites. Je trouve dans votre caracte\re cette fermete/ que j'ai toujours crainte en vous, et que je ne puis m'empe$cher d'admirer, quoi qu'elle fasse mon malheur. Si vous e/tiez moins esti- mable, j'en serais beaucoup moins a\ plaindre; car enfin il me serait permis d'imaginer que, puisque vous avez aime/ Mazulhim, il ne serait pas impossible que vous m'aimassiez aussi. C'est une ide/e qu'on pourrait concevoir avec toutes les femmes du monde, sans les offenser : mais malheureusement vous ne ressemblez a\ personne, et c'est sans tirer a\ conse/- quence pour l'avenir que vous avez eu une faiblesse. Zulica qui, sans doute, riait en elle-me$me de la fausse ide/e que Nasse\s semblait avoir d'elle, l'assura qu'il lui rendait justice, et s'e$tendit beaucoup sur l'heureuse fac#on de penser qu'elle avait rec#ue de la 182 nature, le peu de disposition qu'elle avait a\ se laisser toucher, et la froideur dans laquelle ce qui e/tait pour beaucoup d'autres femmes des plaisirs d'une extre$me vivacite/, l'avait laisse/e, me$me malgre/ l'amour violent que lui avait su inspirer Mazulhim. - Tant pis pour vous, Madame! lui dit Nasse\s. Plus vous e$tes estimable, plus vous e$tes a\ plaindre. Votre insensibilite/ va faire le malheur de votre vie. Tou- jours Mazulhim sera pre/sent a\ vos yeux. La fac#on humiliante dont il vous a quitte/e ne sortira pas un moment de votre me/moire : c'est un supplice qui vous accablera dans la solitude, et dont la dissipation et les plaisirs du monde ne vous distrairont jamais assez. - Mais que faire, lui demanda-t-elle, pour effacer de mon esprit une ide/e aussi cruelle? Je conviens, avec vous, qu'un nouvel amour pourrait m'o$ter le souvenir de Mazulhim; mais, sans compter les nou- veaux malheurs qui peut-e$tre y seraient attache/s, puis- je croire que mon co|eur voudrait s'y livrer autant qu'il le faudrait pour assurer ma gue/rison? Non, Nasse\s, croyez-moi : une femme qui pense d'une cer- taine fac#on ne saurait aimer deux fois. - Ide/e fausse! s'e/cria-t-il; j'en connais qui ont aime/ plus de six, et qui ne s'en estiment pas moins. Vous e$tes d'ailleurs dans un cas si cruel qu'il vous met au- dessus des re\gles, et que, si l'on savait votre aventure, on vous verrait aimer dix hommes a\ la fois, qu'on trouverait que vous ne vous en de/dommageriez pas encore. - On aurait assure/ment de la bonte/ de reste, re/pli- qua-t-elle en souriant. - Mais non, repartit-il, on trouverait cela plus simple que vous ne croyez. Vous concevez bien, au 183 reste, que ce que j'en dis n'est pas pour vous conseiller de les prendre, puisque c'en serait assez d'un pour me faire mourir de douleur. - Ah! dit Zulica en re$vant, c'est qu'on nous trouve si bla$mables quand nous aimons, qu'avec une seule passion, la plus longue et la plus since\re qu'on puisse voir, nous avons encore bien de la peine a\ e/chapper au me/pris, et que tel est notre malheur, que ce qu'on regarde en vous comme des vertus nous est toujours compte/ pour des vices. - Oui, autrefois on pensait cela, re/pondit-il, mais les mo|eurs ayant change/, nos ide/es ont change/ avec elles. Oh! non, si ce n'e/tait que la crainte du bla$me qui vous reti$nt, vous pourriez vous livrer a\ l'amour. - Dans le fond, reprit-elle, vous avez raison, car qu'importe qu'on occupe son co|eur? Essentiellement, je n'y vois pas le moindre mal. - Et cependant, re/pliqua-t-il, avec un esprit qui vous fait discerner si bien le faux du vrai, vous vous sacrifiez aux pre/juge/s comme quelqu'un qui ne saurait pas rai- sonner. Vous voila\ de/termine/e a\ pleurer toute votre vie votre faiblesse pour Mazulhim, pluto$t que de son- ger sagement a\ vous en consoler : vous croyez qu'une femme, qui pense d'une certaine fac#on, ne doit aimer qu'une fois. Vous sentez bien inte/rieurement que le principe d'apre\s lequel vous agissez n'est pas vrai, mais vous re/sistez a\ vos lumie\res, pour jouir du noble plaisir de vous affliger, et apparemment aussi pour qu'on ne cesse pas de dire que c'est la perte de Mazulhim que vous voulez pleurer toujours. Ne sont-ce pas la\ de beaux propos a\ faire tenir de soi? - De moi? re/pondit-elle, mais je me flatte qu'on n'en parlera pas! 184 - Je le crois bien, re/pliqua-t-il; je sais que vous, Madame, vous ne direz rien de ceci. Il est constant que je n'en parlerai pas, moi. La chose fait assez peu d'honneur a\ Mazulhim pour qu'il se croie oblige/ a\ garder le silence : et cependant, si vous ne changez point de fac#on de penser, tout le monde le saura. - Mais, pourquoi? demanda-t-elle. - Parbleu! reprit-il, croyez-vous qu'on vous voie afflige/e, sans qu'on cherche a\ pe/ne/trer pourquoi vous l'e$tes, et que, si on le cherche opinia$trement, enfin on ne le de/couvre pas? Pensez-vous que Mazulhim me$me, de qui votre douleur flattera la vanite/, re/siste au plaisir d'apprendre au public que c'est sa perte qui la cause? - Cela est vrai, dit-elle, mais, Nasse\s, est-ce donc qu'il de/pendrait de moi de n'e$tre plus afflige/e? - Sans doute, re/pondit-il, cela de/pend de vous. Au fond, que regrettez-vous a\ pre/sent? Mazulhim? S'il revenait a\ vous, consentiriez-vous a\ le recevoir? - Moi! s'e/cria-t-elle. Ah! j'aimerais mieux e^tre au dernier des hommes que d'e^tre a\ lui! - Si, quelque chose qu'il pu^t faire, rien ne pourrait lui rendre votre co|eur, il est donc, reprit-il, bien ridi- cule que vous le regrettiez. - Dites-moi un peu, demanda le Sultan, en avez- vous encore pour longtemps? - Oui, Sire, re/pondit Amanze/i. - De par Mahomet! tant pis, re\pliqua Schah-Baham. Voila\ des discours qui m'ennuient furieusement, je vous en avertis. Si vous pouviez les supprimer, ou les abre/ger du moins, vous me feriez plaisir, et je n'en serais pas ingrat. - Vous avez tort de vous plaindre, lui dit la Sultane; 185 cette conversation, qui vous ennuie est pour ainsi dire un fait par elle-me$me. Ce n'est point une dissertation inutile et qui ne porte sur rien, c'est un fait... n'est- ce pas " dialogue/ ' qu'on dit? demanda-t-elle a\ Aman- ze/i en souriant. - Oui, Madame, re/pondit-il. - Cette fac#on de traiter les choses, reprit-elle, est agre/able; elle peint mieux et plus universellement les caracte\res que l'on met sur la sce\ne, mais elle est sujette a\ quelques inconve/nients. A force de vouloir tout approfondir, ou de saisir chaque nuance, par exemple, on risque de tomber dans des minuties, fines peut-e$tre, mais qui ne sont pas des objets assez impor- tants pour que l'on doive s'y arre$ter, et l'on exce\de de de/tails et de longueurs ceux qui e/coutent. S'arre$ter pre-cise/ment ou\ il le faut, est peut-e$tre une chose plus difficile que de cre/er. Le Sultan a tort de vouloir que, dans l'endroit ou\ vous e$tes, vous marchiez si rapi- dement, mais vous l'aurez devant moi, et devant toute personne de gou$t, si la fureur de parler vous emporte, et si vous ne savez pas sacrifier de temps en temps les choses me$me qui vous parai$tront le plus agre/ables, lorsque vous ne pourriez nous les dire qu'aux de/pens de celles que nous attendons. - Le Sultan a tort, dit Schah-Baham, cela est bien- to$t dit! Et moi, je vous soutiens que cet Amanze/i-la\ n`est qu'un bavard, qui se mire dans tout ce qu'il dit, et qui, ou je ne m'y connais pas, a le vice d'aimer les longues conversations et de faire le bel esprit. Cela vous choque, ajouta-t-il en se tournant du co$te/ d'Amanze/i, mais c'est que je suis franc, et si vous voulez l'e$tre, je parie que vous avouerez que j'ai rai- son. 186 - Oui, Sire, re/pondit Amanze/i; et, complaisance de courtisan a\ part, je suis d'autant plus force/ d'en convenir, qu'il y a longtemps qu'on me trouve le de/faut que Votre Majeste/ me reproche. - Corrigez-vous-en donc! dit Schah-Baham. - S'il m'avait e/te/ aussi facile de m'en corriger, qu'il me l'a paru d'en convenir, repartit Amanze/i, Votre Majeste/ n'aurait pas eu de reproche a\ me faire. La force du raisonnement de Nasse\s frappa Zulica, poursuivit-il. - Dans le fond, vous avez raison, lui dit-elle; aussi n'est-ce plus Mazulhim que je pleure : c'est ma fai- blesse, c'est de m'e$tre donne/e a\ un homme si indigne de moi. - J'avoue, re/pliqua Nasse\s d'un air simple, que le tour qu'il vous joue ne doit pas le rendre aimable a\ vos yeux. Cependant, si vous voulez le juger sans pre/vention, je ne doute pas que vous ne lui trouviez des agre/ments, car enfin il en a. - Si vous voulez, re/pondit-elle de/daigneusement : d'abord, il n'est pas bien fait. - Je ne sais pas, reprit-il, mais personne, cepen- dant, n'a plus de gra$ce que lui; il a la plus belle te$te et la plus belle jambe du monde, l'air noble et aise/, l'esprit vif, le/ger, amusant. - Oui, reprit-elle, je ne nie point qu'il ne soit une bagatelle assez jolie; mais, apre\s tout il n'est que cela, et de plus je vous assure qu'il s'en faut beaucoup qu'il soit aussi amusant qu'on le dit. Entre nous, c'est un fat, d'une pre/somption, d'une suffisance!... - Je pardonne un peu d'orgueil a\ un homme assez heureux pour vous avoir plu, interrompit Nasse\s. On en prend a\ moins tous les jours. 187 - Mais, Nasse\s, re/pondit-elle, pour un homme qui me dit qu'il m'aime, et qui veut que je le croie appa- remment, vous me tenez de singuliers propos. - Tout odieux que vous est a\ pre/sent Mazulhim, re/pondit Nasse\s, il vous l'est encore moins que moi, et je croirais risquer plus a\ vous parler d'un amant que vous n'aimerez jamais, que je ne fais a\ vous entretenir d'un que vous avez tendrement aime/. Il vous occupe encore si vivement que jamais je ne prononce son nom, que vos yeux ne se mouillent de larmes. Actuellement encore ils s'en remplissent, et vous voulez en vain me les cacher. Ah! retenez vos pleurs, aimable Zulica, s'e/cria-t-il, ils me percent le co|eur! Je ne puis, sans un atten- drissement qui me devient funeste, les voir couler de vos yeux. Zulica, qui depuis quelque temps n'avait pas envie de pleurer, ne put entendre ce discours sans se croire oblige/e de verser de nouvelles larmes. Nasse\s, qui se divertissait de tout le mane\ge qu'il lui faisait faire a\ son gre/, la laissa quelque temps dans cette douleur affecte/e. Cependant, pour ne pas perdre ses moments aupre\s d'elle, il s'amusa a\ lui baiser la gorge qu'elle avait extre$mement de/couverte. Elle fut assez long- temps sans daigner songer a\ ce qu'il faisait, et ce ne fut qu'apre\s lui avoir laisse/ la\-dessus entie\re liberte/, qu'elle s'avisa d'y trouver a\ redire. - Vous n'y pensez pas, Nasse\s, lui dit-elle, ayant toujours un mouchoir sur ses yeux, voila\ des liberte/s qui me blessent. Vraiment! - Je le crois, re/pondit-il, n'allez-vous pas prendre cela pour une faveur? Regardez-moi donc, ajouta- t-il, que je voie vos yeux. 188 - Non, reprit-elle; ils ont trop pleure/ pour e$tre beaux. - Sans vos larmes, re/pliqua-t-il, vous me parai$triez bien moins belle. Ecoutez-moi, continua-t-il, l'e/tat ou\ je vous vois m'afflige : je veux absolument que vous vous en tiriez. Je vous ai prouve/ la ne/cessite/ ou\ vous e$tes d'aimer encore, et je vais, autant qu'il me sera possible, vous prouver actuellement que c'est moi qu'il faut que vous aimiez. - Je doute, re/pondit-elle, que vous y re/ussissiez. - C'est ce que nous allons voir, reprit-il. premie\- rement, vous convenez de m'avoir hai% sans sujet : c'est une injustice que vous ne pouvez re/parer qu'en m'aimant a\ la fureur. Elle sourit. - D'ailleurs, continua-t-il, je vous aime, et tout facile qu'il vous est de faire prendre a\ qui que ce soit plus d'amour me$me qu'il ne vous plaira peut-e$tre de lui en inspirer, jamais vous ne trouverez personne aussi dispose/ que moi a\ vous aimer avec toute la tendresse que vous me/ritez. Que nous ayons tort ou raison, il est constant qu'en ge/ne/ral nous pensons mal des femmes. Nous nous sommes persuade/s qu'elles ne sont ni fide\les ni constantes, et sur ce fondement, nous croyons ne leur devoir ni constance ni fide/lite/. De passions par conse/quent on n'en voit gue\re; il faudrait, pour nous de/terminer a\ en prendre une, que nous sussions qu'une femme me/rite des sentiments moins le/gers que ceux que commune/ment on lui accorde; examiner son caracte\re et sa fac#on de vivre et de penser, et re/gler la\-dessus le degre/ d'estime que nous pouvons lui devoir... - He/ bien! interrompit-elle, qui vous en empe$che? 189 - Vous vous moquez, Madame, re/pondit-il, cette e/tude prend du temps. Pendant que nous en serions occupe/s, une femme nous pre/viendrait d'inconstance, et c'est un si cruel accident pour nous, que, pour n'y pas e$tre expose/s, nous la quittons souvent avant que de savoir si elle me/rite que nous l'aimions plus long- temps. - Mais, demanda-t-elle, qu'est-ce que tout cela peut conclure pour vous? - Le voici, re/pondit-il; mais ce mouchoir sera-t-il e/ternellement sur vos yeux? - Ne vous ai-je pas regarde/? lui dit-elle. - Pas assez, re/pondit-il, je ne veux plus que ce mouchoir paraisse, ou je vous hais, s'il est possible, autant que vous m'avez hai%! Alors elle le regarda en souriant et d'une fac#on assez tendre. - Continuez, donc, lui dit-elle en se penchant sur lui. - Oui, re/pondit-il en la serrant fortement dans ses bras, je vais continuer, n'en doutez point. Ce que j'ai vu de vous ici, poursuivit-il, me vaut l'e/tude dont je vous parlais, vous a acquis toute mon estime, et conse/- quemment a redouble/ mon amour pour vous. Un autre que moi ne peut donc pas vous aimer autant que je vous aime; il ne verrait de vous que vos charmes, et la beaute/ de votre a$me serait une chose dont il ne pourrait jamais e^tre su$r, puisque rien ne lui prou- verait jusqu'a\ quel point vous portez la de/licatesse des sentiments. Il l'apprendrait, direz-vous, en me voyant agir. Eh! Madame (je vais parler mal de nous), pensez-vous qu'un homme dissipe/, e/tourdi, sans mo|eurs, surtout sur ce qui regarde les femmes, et ne trouvant pas de moyen plus su$r pour les me/priser 190 toujours que de ne leur faire jamais l'honneur de les examiner, pensez-vous, dis-je, qu'il s'aperc#oive des choses qui devraient vous assurer son estime, ou qu'il ne vous accuse pas de forcer votre caracte\re et de vous parer a\ ses yeux de vertus que vous ne posse/dez point? - Oui, je le crois, dit-elle; ce que vous dites-la\, par exemple, est on ne peut pas plus sense/. Nasse\s, pour la remercier de cet e/loge, voulut d'abord lui baiser la main, mais la bouche de Zulica se trouvant plus pre\s de lui, ce fut a\ elle qu'il jugea a\ propos de te/moigner sa reconnaissance. - Ah! Nasse\s, lui dit-elle doucement, nous nous brouillerons. - Vous voyez donc bien, poursuivit-il sans lui re/pondre, que, puisque je suis l'homme du monde qui vous estime le plus, et qui a le plus de raison de le faire, je dois e$tre aussi le seul que vous puissiez aimer. - Non, re/pondit-elle, l'amour est trop dangereux. - Vieille maxime d'ope/ra, si plate, si use/e, re/pliqua- t-il, qu'on ne la voudrait seulement pas aujourd'hui passer dans un madrigal, et qui, au reste, n'empe$- chera point du tout que vous ne m'aimiez. Je vous en avertis. - Si ce n'est pas elle qui m'en empe$che, re/pondit- elle... Mais pourquoi me demander de l'amour? Ne vous ai-je pas promis de l'amitie/? - Sans doute, re/pliqua-t-il, l'effort est ge/ne/reux! Il est constant que, si je ne vous aimais pas, je vous tiendrais quitte pour cela, et peut-e$tre me$me a\ moins, mais les sentiments que j'ai pour vous ne peuvent e$tre paye/s que par le plus tendre retour de votre part, et je puis vous jurer que je n'oublierai rien pour vous inspirer toute l'ardeur que je vous demande. - Je vous proteste aussi, re/pondit-elle, que je n'ou- blierai rien pour m'en de/fendre. - Ah! ah! dit-il, vous voulez prendre des pre/cau- tions contre moi, j'en suis charme/, ce m'est une preuve que vous me croyez dangereux. Vous avez raison. En vous aimant comme je fais, je le serai pour vous plus que personne. Avec une femme moins estimable que vous, je ne serais pas si su$r de ma victoire. 191 - Cependant, reprit-elle, plus je suis estimable, plus je re/sisterai. - Tout au contraire, re/pliqua-t-il, les coquettes seules cou$tent a\ vaincre. On leur persuade aise/ment qu'elles sont aimables, mais on ne les touche pas de me$me, et, de toutes les conque$tes, la plus aise/e c'est celle d'une femme raisonnable. - Je ne L'aurais assure/ment pas cru, dit-elle. - Rien n'est pourtant plus vrai, re/pondit-il. Vous ne pouvez pas douter que je ne vous aime, vous, par exemple. Re/pondez, en doutez-vous? Soyez de bonne foi ! - Je viens d'e$tre si sottement cre/dule, repartit-elle, que je crois qu'on ne me persuadera de longtemps. - Mais, Mazulhim a\ part, insista-t-il, qu'en croyez- vous? Elle re/pondit qu'elle croyait qu'il ne la hai%ssait pas. Il s'obstina, et enfin obtint d'elle qu'elle e/tait persuade/e qu'il l'aimait. - Et vous, poursuivit-il, vous ne me trouvez plus odieux? - Odieux! dit-elle, non sans doute : je puis vouloir e$tre indiffe/rente, mais je ne veux plus e$tre injuste. 192 - Vous croyez que je vous aime, s'e/cria-t-il, vous ne me hai%ssez pas, et vous imaginez que vous me re/sisterez longtemps! Vous, avec cette ve/rite/ que vous avez dans le caracte\re, vous vous flattez que vous pourrez me rendre malheureux, lorsque vos propres de/sirs vous parleront en ma faveur; que vous fixerez un temps pour ce/der, et que ce ne sera que lorsqu'il sera arrive/ que vous croirez pouvoir vous rendre avec de/cence? Non, Zulica, non, j'ai meilleure opinion de vous que vous-me$me. Vous n'aurez point assez de faussete/ pour vouloir de/sespe/rer un amant que vous aimez; vous ignorerez l'art perfide de me conduire de faveur en faveur, jusqu'a\ celle qui doit a\ jamais combler et ranimer mes de/sirs. L'instant ou\ je vous attendrirai sera celui ou\ je mourrai de plaisir entre vos bras, et cette bouche charmante, ajouta-t-il avec transport... - Fort bien cela, fort bien! interrompit le Sultan, vous me tirez d'une grande peine. Ma foi! je commen- c#ais a\ craindre que cela ne fu$t jamais. Ah! la sotte cre/ature que cette Zulica, avec ses fac#ons! - En effet, dit la Sultane, il faut convenir qu'on ne peut pas faire attendre des faveurs plus longtemps. Comment donc! re/sister une heure! cela est sans exemple! - Ce qu'il y a de vrai, re/pondit le Sultan, c'est que cela m'ennuyait autant que s'il y eu$t eu quinze jours, et que pour peu qu'Amanze/i eu^t encore retarde/ la chose, je serais mort de chagrin et de vapeurs, mais qu'auparavant il lui en aurait cou$te/ la vie, et que je lui aurais appris a\ faire pe/rir d'ennui une te$te cou- ronne/e. 193 CHAPITRE XV Qui n'amusera pas ceux que les pre/ce/dents ont ennuye/s Au silence qui se fit dans cet instant dont Votre Majeste/ e/tait hier si contente, dit Amanze/i le len- demain, je jugeai que Nasse\s empe$chait Zulica de parler, et qu'elle l'empe$chait de poursuivre. - Ah! Nasse\s, s'e/cria-t-elle de\s qu'elle le put, Nasse\s, songez-vous a\ ce que vous faites? Si vous m'aimiez!... Plus Nasse\s craignait les reproches de Zulica, moins il lui laissait la liberte/ de lui en faire. Jamais je n'ai, mieux qu'en cet instant, conc#u combien il est avan- tageux d'e$tre opinia$tre avec les femmes. - Mais e/coutez-moi, disait Zulica; Nasse\s, e/coutez- moi! Voulez-vous donc que je vous de/teste? Tous mots qui, entrecoupe/s, prononce/s faiblement, perdaient leur force et n'imposaient pas. Zulica vit bien qu'il e/tait inutile qu'elle parla$t davantage a\ un homme perdu dans ses transports, et a\ qui l'on aurait, sans aucun fruit, dit les plus belles choses du monde. Que faire? Ce qu'elle fit. Apre\s s'e$tre pre/cautionne/e contre les entreprises que Nasse\s, au milieu de son trouble, tentait avec toute la te/me/rite/ possible, et s'e$tre mise, a\ cet e/gard, hors de toute crainte, elle attendit patiemment qu'il fut en e/tat d'entendre les discours 194 qu'elle lui pre/parait sur ses impertinences. Nasse\s, cependant, soit pour obtenir plus aise/ment son par- don, soit qu'en effet Zulica l'eu$t trouble/, ne la laissa en liberte/ que pour tomber sur son sein, et dans un abattement qui ne devait pas le laisser sensible a\ quelqu'autre chose qu'a\ l'e/tat ou\ il se trouvait. Embarras nouveau pour Zulica, car, a\ quoi sert-il de parler a\ quelqu'un qui ne saurait entendre? Ce qui, en cet instant, pouvait lui rendre moins pe/nible le silence auquel elle e/tait force/e, c'est qu'il n'y avait pas d'apparence que Nasse\s eu$t l'esprit assez libre pour faire dessus des commentaires. Elle tenta pour- tant de se retirer tout a\ fait d'entre ses bras, et n'y re/ussit point. Quand il revint de son trouble, il avait l'air si tendre! Ses premiers regards erre\rent sur Zulica d'une fac#on si touchante! Il referma les yeux si languissamment, poussa de si profonds soupirs, que, loin de pouvoir lui montrer autant de cole\re qu'elle s'en e/tait flatte/e, elle commenc#a, malgre/ son insensibilite/ naturelle, a\ se sentir e/mue et a\ partager ses transports. Cette vertueuse personne e/tait perdue, si Nasse\s eu$t pu s'apercevoir des mouvements dont elle e/tait agite/e. Nasse\s enfin, rendu a\ lui-me$me, saisit la main de Zulica. - Nasse\s, lui dit-elle d'un ton cole\re, est-ce ainsi que vous croyez vous faire aimer? Nasse\s s'excusa sur la violence de son ardeur, qui, disait-il, ne lui avait pas permis plus de me/nagement. Zulica lui soutint que l'amour, quand il est since\re, e/tait toujours accompagne/ de respect, et que l'on n'avait des fac#ons aussi peu mesure/es que les siennes, qu'avec les femmes que l'on me/prisait. Lui, de son co$te/, soutint qu'il n'y avait qu'a\ celles qui inspiraient 195 des de/sirs que l'on manquait de respect, et que rien ne devait mieux prouver a\ Zulica la force du sien que l'emportement qu'elle s'obstinait a\ condamner en lui. - Si je vous avais moins estime/e, poursuivit-il, je vous aurais demande/ ce que je viens de ravir; mais quelque le/ge\res que soient les faveurs que je vous ai de/robe/es, je n'ignorais pas que vous me les refuseriez. Su$r de les obtenir de vous, je n'aurais pas songe/ a\ ne les devoir qu'a\ moi-me$me. Plus on pense bien d'une femme, plus on est force/ d'e$tre coupable aupre\s d'elle de trop de hardiesse, rien n'est si vrai. -Je n'en crois pas un mot, re/pondit Zulica; mais quand ce que vous venez de me dire serait vrai, c'est toujours une re\gle e/tablie de ne pas commencer l'aveu de ses sentiments par des fac#ons aussi singulie\res que celles que vous avez. - Supposez que j'eusse brusque/ les choses autant que vous le dites, re/pliqua-t-il, ce serait encore une attention pour vous, dont vous devriez me remercier. - Non, reprit-elle avec impatience, vous avez dans l'esprit des opinions d'une bizarrerie dont rien n'ap- proche! -Il est plaisant, repartit-il, que ces opinions que vous traitez de bizarres soient toutes fonde/es en rai- son. Celle que vous me reprochez actuellement est d'une ve/rite/ que su$rement je vous ferai sentir, car non seulement vous avez de l'esprit, mais encore vous l'avez juste, me/rite assez rare dans votre sexe, pour que l'on puisse vous en fe/liciter. - Le compliment ne me se/duit pas, dit-elle d'un ton brusque, et je vous avertis que je n'en fais que le cas que je dois. - C'est sans doute un de/sagre/ment pour moi, 196 re/pondit-il, de vous voir si peu sensible aux discours obligeants que je vous tiens. - En un mot, Monsieur, interrompit-elle, pour entreprendre de certaines choses, il faut au moins avoir persuade/; trouvez bon que je vous le dise. - Je vous entends, Madame, reprit-il, vous voulez que je vous perde dans le monde, he/ bien! je vous y perdrai. Je voulais vous mettre a\ porte/e de m'aimer, sans que qui que ce fu$t s'en douta$t, mais puisque ce me/nagement de ma part vous de/plai$t, je vous rendrai des soins, Madame, on saura que je vous aime, et je ne vous e/pargnerai aucune des tendres e/tourderies qui pourront apprendre au public quels sont les sen- timents que j ai pour vous. - Mais que voulez-vous dire? lui demanda- t-elle, vous e$tes un e/trange homme! C'est par respect pour moi que vous me faites une impertinence que je ne devrais jamais vous pardonner, c'est par une attention infinie sur ce qui me regarde que vous me brusquez, comme la femme du monde qui me/riterait le moins d'e/gards! C'est vous qui faites mille choses condamnables, et c'est moi qui ai tort! Dites-moi, de gra$ce, comment tout cela se peut faire? - Si vous e/tiez moins neuve en amour, re/pliqua- t-il, vous m'e/pargneriez toutes ces explications-la\. Je vous dirai pourtant que quelque ge$nantes qu'elles puissent e$tre pour moi, j'aime, sans comparaison, mille fois mieux vous donner des lec#ons sur cette matie\re, que de vous voir assez instruite pour n'en avoir pas besoin. Etes-vous encore a\ savoir que ce sont moins les bonte/s qu'une femme a pour son amant qui la perdent, que le temps qu'elle les lui fait attendre? Croyez-vous que je puisse vous aimer et 197 e$tre malheureux, sans que mes assiduite/s aupre\s de vous, sans que les soins que je prendrai pour vous attendrir e/chappent au public? Je deviendrai triste, et (ma discre/tion fu$t-elle extre$me) on n'ignorera pas que vos seules rigueurs causent ma me/lancolie. Enfin, car il en faut toujours venir la\, vous me rendrez heureux. Pensez-vous qu'avec quelque attention que je m'observe, vos yeux, les miens, cette tendre fami- liarite/ qui, malgre/ tous nos efforts, nai$tra entre nous, ne de/couvrent pas notre secret? Zulica, par son e/tonnement et son silence, semblait approuver ce que lui disait Nasse\s. - Vous voyez donc bien, poursuivit-il, que, quand je vous presse de me rendre promptement heureux, c'est moins encore pour moi que pour vous que je vous le demande. En suivant mes conseils, si vous m'e/pargnez des tourments, vous e/vitez l'e/clat qui suit toujours les commencements d'une passion. D'ail- leurs, dans la situation ou\ nous avons e/te/ ensemble, je ne pourrais, sans tout de/couvrir, marquer d'abord de l'amour pour vous. D'accord tous deux, nous impo- serons au public sur nos affaires, tant que nous le jugerons a\ propos; persuade/ que vous me de/testez, il ne pourra jamais imaginer que, d'un sentiment qui lui est si contraire, vous ayez passe/ si rapidement a\ l'amour. Il vous sera facile, au reste, d'amener natu- rellement notre re/conciliation. A la cour, ou chez la premie\re princesse ou\ nous nous trouverons ensemble, vous saisirez quelque occasion que ce soit de me faire une politesse; ne vous inquie/tez pas de la conjoncture, j'aurai soin de la faire nai$tre. Je re/pondrai avec empressement a\ ce que vous m'aurez dit d'obligeant, je parlerai tout haut de l'envie que j'ai que vous ne 198 me hai%ssiez plus. Je vous ferai me$me proposer, par quelqu'un de nos amis communs, de vouloir bien que je vous voie; vous direz que vous le voulez bien, je me ferai pre/senter a\ vous, je retournerai vous voir, je vanterai les charmes de votre commerce, et le mal- heur que j'ai eu d'en avoir e/te/ si longtemps prive/. Il n'en faudra pas davantage pour justifier mes empres- sements : ils parai$tront simples et naturels, et nous aurons d'autant plus de plaisir a\ nous aimer, que nous jouirons de celui de le cacher a\ tout le monde. - Non, re/pondit-elle en re$vant : si je vous rendais si promptement heureux, je craindrais trop votre inconstance. J'avoue que je ne serais pas fa$che/e de lier avec vous un commerce fonde/ sur plus d'estime, de confiance et d'amitie/ qu'on n'en trouve ordinai- rement dans le monde; je vous dirai plus, je ne hai%rais pas l'amour si un amant pouvait n'exiger d'une femme que l'aveu de sa tendresse. - Ce que vous demandez, reprit-il tendrement, est une chose plus difficile avec vous qu'avec quelque femme que ce puisse e$tre. J'avoue aussi que, quelque peu que vous accordiez, on doit en e$tre plus flatte/ que d'obtenir tout d'une autre. Mais, Zulica, croyez-moi, je vous adore, vous m'aimez, faites le bonheur de l'homme du monde qui ressent pour vous la passion la plus vive! - Si vous saviez borner vos de/sirs, re/pondit-elle avec e/motion, et que ce que l'on pourrait vous accor- der ne fu$t pas pour vous un droit de demander davan- tage, on pourrait essayer de vous rendre moins mal- heureux : mais... - Non, Zulica, interrompit-il vivement, vous serez contente de mon obe/issance! 199 Sur cette parole que Zulica sentait bien aussi pe/rilleuse qu'elle l'e/tait, elle se pencha nonchalam- ment sur Nasse\s, qui, se pre/cipitant sur elle, usa sans me/nagement des faveurs qui venaient de lui e$tre accorde/es. - Ah! Zulica! lui dit-il tendrement un moment apre\s, ne sera-ce qu'a\ votre complaisance que je devrai d'aussi doux instants, et ne voulez-vous donc pas qu'ils le deviennent autant pour vous, qu'ils le sont de/ja\ pour moi? Zulica ne re/pondit rien, mais Nasse\s ne se plaignit plus. Biento$t il fit passer dans l'a$me de Zulica tout le feu qui de/vorait la sienne. Biento$t il oublia la parole qu'il venait de lui donner, et elle ne se souvint pas elle-me$me de ce qu'elle avait exige/ de lui. Elle se plaignit a\ la ve/rite/, mais si doucement, que ce fut moins un reproche qu'un soupir tendre, que l'espe\ce de plainte qui lui e/chappa. Nasse\s, sentant a\ quel point il l'e/garait, crut ne devoir pas perdre d'aussi pre/cieux instants. - Ah Nasse^s! lui dit-elle d'une voix e/touffe/e, si vous ne m'aimez pas, que vous allez me rendre a\ plaindre! Quand les craintes de Zulica sur l'amour de Nasse\s auraient e/te/ aussi vraies et aussi vives qu'elles parais- saient l'e$tre, il y avait apparence que les transports de Nasse\s les auraient dissipe/es. Aussi, presque assure/ qu'elle ne douterait pas longtemps de son ardeur, il ne jugea pas a\ propos de perdre a\ lui re/pondre un temps qu'il devait employer a\ la rassurer, et d'une fac#on plus forte qu'il ne l'aurait pu faire par les discours les plus touchants. Zulica ne s'offensa point de son silence. Biento$t me$me (car il ne faut souvent 200 qu'une bagatelle pour faire perdre de vue les choses les plus importantes) elle ne parut plus s'occuper d'une crainte que sans faire une injure mortelle a\ Nasse\s, elle croyait ne pouvoir plus garder. D'autres ide/es, plus douces sans doute, succe/de\rent a\ celles-la\. Elle voulut parler, mais elle ne put profe/rer que quelques mots sans suite, et qui n'exprimaient rien que le trouble de son a$me. Lorsqu'il eu$t cesse/, Nasse\s se jeta a\ ses genoux. - Ah! laissez-moi, lui dit-elle en le repoussant fai- blement. - Quoi! re/pondit-il d'un air e/tonne/, aurais-je eu le malheur de vous de/plaire, et serait-il possible que vous eussiez a\ vous plaindre de moi? - Si je ne m'en plains pas, reprit-elle, ce n'est pas que je n'eusse-de quoi le faire. - Eh! de quoi vous plaindriez-vous, re/pliqua-t-il, ne deviez-vous pas e$tre lasse d'une aussi cruelle re/sis- tance? - Je conviens, re/pondit-elle, que beaucoup de femmes se seraient rendues plus to$t, mais je n'en sens pas moins que j'aurais du$ vous re/sister plus long- temps. Alors elle le regarda avec ce trouble, cette langueur dans les yeux qui annoncent et excitent les de/sirs. - M'aimez-vous ? lui demanda Nasse\s aussi tendre- ment que s'il l'eu$t aime/e lui-me$me. - Ah! Nasse\s! s'e/cria-t-elle, quel plaisir vous ferait un aveu que vos emportements m'ont de/ja\ arrache/? M'avez-vous la\-dessus laisse/ quelque chose a\ vous dire? - Oui, Zulica, re/pondit-il; sans cet aveu charmant que je vous demande, je ne puis e$tre heureux; sans lui, je ne puis jamais me regarder que comme un 201 ravisseur. Ah! Voulez-vous me laisser un si cruel reproche a\ me faire? - Oui, Nasse\s, dit-elle en soupirant, je vous aime! Nasse\s allait remercier Zulica lorsque l'esclave de Mazulhim vint servir; il en soupira... - Parbleu! Je le crois bien, interrompit le Sultan; voila\ comme sont les valets! On ne les voit jamais que quand on a le moins besoin de leur pre/sence. N'ayez pas peur qu'il soit venu tanto$t pendant que Nasse\s et Zulica m'ennuyaient tant! Il faut pre/cise/- ment qu'il vienne interrompre, quand j'ai le plus de plaisir a\ entendre. - Vous m'avez e/tonne/, vous, lui dit la Sultane, de n'avoir rien dit. - Tubleu! re/pliqua-t-il, je n'avais garde de les trou- bler; j'avais trop d'envie de savoir comment tout ceci finirait. J'en suis fort content, ajouta-t-il en se tour- nant vers Amanze/i; voila\ ce qui peut s'appeler une situation touchante, j'en ai encore les larmes aux yeux ! - Quoi! lui dit la Sultane, vous pleurez de cela? - Pourquoi donc pas ? re/pondit-il, cela est fort inte/- ressant, ou je me trompe fort. C'est pour moi comme une trage/die, et si vous n'en pleurez point, c'est que vous n'avez pas le co|eur bon! En achevant ces paroles, qu'il prenait pour une e/pigramme sanglante contre la Sultane, il ordonna d'un air satisfait a\ Amanze/i de poursuivre. Nasse\s soupira de se voir interrompu, poursuivit Amanze/i, ce n'e/tait pas qu'il fu$t amoureux, mais il avait cette impatience, cette ardeur qui, sans e$tre amour, produit en nous des mouvements qui lui res- semblent et que les femmes regardent toujours comme 202 les sympto$mes d'une vraie passion, soit qu'elles sentent combien il leur est ne/cessaire avec nous de parai$tre s'y tromper, ou qu'en effet elles ne connaissent rien de mieux. Zulica, qui n'attribuait qu'a\ ses charmes l'impatience qu'elle remarquait dans Nasse\s, en avait toute la reconnaissance possible, mais, pour soutenir ce caracte\re de personne re/serve/e, qu'elle s'e/tait donne/, elle lui fit signe, en lui serrant la main, d'avoir devant l'esclave de Mazulhim un peu de circonspection. Ils se mirent a\ table. Apre\s le souper... - Tout doucement, s'il vous plai$t! interrompit Schah-Baham; je veux, si cela ne vous de/plai$t pas, les voir souper. J'aime, sur toutes choses, les propos de table. - Vous avez dans l'esprit une inconse/quence bien singulie\re! lui dit la Sultane; vous vous e$tes impa- tiente/ mille fois a\ des discours qui e/taient ne/cessaires, et vous en demandez actuellement qui, absolument hors de l'histoire qu'on vous raconte, ne peuvent que l'allonger! - He/ bien! re/pondit le Sultan, si je veux e$tre incon- se/quent, moi, y a-t-il quelqu'un ici qui puisse m'en empe$cher? Voyons : je veux bien qu'on apprenne qu'un Sultan est fait pour raisonner comme il lui plai$t; que tous mes ance$tres ont eu le me$me privile\ge que celui qu'on me dispute; que jamais femme bel-esprit n'a eu le cre/dit de les empe$cher de parler comme ils voulaient, et que ma grand-me\re me$me a\ qui, je crois, vous n'avez pas l'audace de vous comparer, n'a jamais eu celle de contredire Schah-Riar, mon ai%eul, fils de Schah-Mamoun, qui engendra Schah-Techni, lequel... Ce que j'en dis, au reste, continua-t-il plus mode/re/- ment, c'est plus pour vous faire voir que je sais ma 203 ge/ne/alogie, que pour contrarier personne, et vous pouvez poursuivre, Amanze/i. - C'est, dit Zulica, un instant apre\s qu'elle se fut mise a\ table, une chose bien singulie\re que la fac#on dont les e/ve/nements les plus marque/s de notre vie sont amene/s! Qui dirait a\ une femme : "Vous aimerez ce soir a\ la fureur, un homme, non seulement auquel vous n'avez jamais pense/, mais que me$me vous hai%s- sez , elle ne le croirait pas. Et pourtant il n'est pas sans exemple que cela arrive! - Je vous en re/ponds, repartit Nasse\s, et je serais bien fa$che/ que cela n'arriva$t pas. De plus, il est cer- tain que rien n'est si commun que de voir les femmes aimer violemment quelqu'un qu'elles voient pour la premie\re fois, ou qu'elles ont hai%. C'est me$me de la\ que naissent les passions les plus vives. - Et pourtant, reprit-elle, vous trouvez des gens, mais je dis : beaucoup, qui vous soutiennent qu'il n'y a presque point de coups de sympathie. - Savez-vous, re/pondit Nasse\s, qui sont les gens qui soutiennent cela? Ce sont, ou de jeunes gens qui ne connaissent pas encore le monde, ou des femmes dont l'esprit est prude et le co|eur froid; de ces femmes indolentes qui ne prennent une passion qu'avec toutes les pre/cautions possibles, ne s'enflam- ment que par degre/s, et vous font acheter bien cher un co|eur ou\ vous trouvez toujours plus de remords que de tendresse, et dont vous ne jouissez jamais parfaitement. - He/ bien! re/pondit-elle, ces femmes-la\, toutes ridi- cules qu'elles sont, ont encore des partisans; et moi qui vous parle, il n'y a pas bien longtemps que je pensais comme elles. 204 - Vous! re/pliqua-t-il, mais savez-vous bien que vous avez tous les pre/juge/s qu'on peut avoir? - Cela se peut, reprit-elle, mais actuellement j'en ai un de moins, car je crois aux coups de sympathie. - Quant a\ moi, dit-il, je sais qu'ils sont fort communs. Je connais me$me une femme qui y est si sujette, qu'elle en trouve ordinairement trois ou quatre dans la journe/e. - Ah! Nasse\s, s'e/cria-t-elle, cela n'est pas pos- sible! - Quand vous diriez simplement que cela n'est pas ordinaire, savez-vous bien, repartit-il, que vous vous tromperiez encore, et qu'une femme qui a le malheur d'e$tre ne/e fort tendre (si pourtant c'en est un) ne peut pas re/pondre un moment d'elle-me$me? Je vous suppose, vous, dans la ne/cessite/ de m'aimer : que ferez- vous? - Je vous aimerai, re/pondit-elle. - He/ bien! Supposez a\ pre/sent, continua-t-il, une femme qui soit dans la ne/cessite/ d'aimer par jour trois, ou quatre hommes. -Je la trouve bien a\ plaindre, dit-elle. - Soit! j'en conviens, mais que voulez-vous qu'elle fasse? Qu'elle fuie, me direz-vous? Mais on ne va pas loin dans une chambre; quand on s'y est promene/ quelque temps, on s'est lasse/, il faut se rasseoir. Cet objet, qui vous a frappe/, est toujours pre/sent a\ vos yeux. Les de/sirs se sont irrite/s par la re/sistance qu'on a faite, et la ne/cessite/ d'aimer, loin d'en e$tre dimi- nue/e, n'en est devenue que plus pressante. - Mais, re/pondit-elle en re$vant, en aimer quatre! - Puisque le nombre vous choque, re/pliqua-t-il, j'en 205 o$te deux. - Ah! dit-elle, cela devient plus vraisemblable, et plus possible me$me. - Que de fac#ons pourtant n'avez-vous pas faites, s'e/cria-t-il, pour n'en aimer qu'un! - Taisez-vous, lui dit-elle en souriant, je ne sais ou\ vous prenez tous les raisonnements que vous me faites, et ou\ je prends, moi, toutes les re/ponses que je vous fais. - Dans la nature, re/pondit-il. Vous e$tes vraie, sans art, vous m'aimez assez pour ne vouloir rien me cacher de ce que vous pensez, et je vous en estime d'autant plus qu'il y a bien peu de femmes qui aient autant de ve/rite/ dans le caracte\re. Avec tous ces propos, et quelques autres qui ne furent pas inte/ressants, Nasse\s parvint a\ gagner le dessert. Il fut a\ peine servi que se voyant seuls, il se leva avec feu, et se mettant aux genoux de Zulica : - Vous m'aimez? lui dit-il. - Eh! ne vous l'ai-je pas assez dit? re/pondit-elle languissamment. - Ciel! s'e/cria-t-il en se relevant, et en la prenant dans ses bras, puis-je trop vous l'entendre dire, et pouvez-vous trop me le prouver? - Ah! Nasse\s! re/pondit-elle, en se laissant aller sur lui et sur moi, quel usage faites-vous de ma faiblesse? - Eh que diable! dit le Sultan, voulait-elle donc qu'il en fi$t? Ceci n'est pas mauvais! Elle aurait, je crois, e/te/ bien fa$che/e qu'il l'eu$t laisse/e tranquille. Non! Les femmes sont d'une singularite/... bien sin- gulie\re! Elles ne savent jamais ce qu'elles veulent. On ignore toujours comme on est avec elles... - Quelle cole\re! interrompit la Sultane; quel tor- 206 rent d'e/pigrammes! Que vous avons-nous donc fait? - Non, dit le Sultan, c'est sans cole\re que je dis tout cela. Est-ce que pour trouver les femmes ridi- cules, on a besoin d'e$tre fa$che/ contre elles? - Vous e$tes d'une causticite/ sans exemple, lui dit la Sultane, et je crains bien que vous qui hai%ssez tant les beaux esprits, vous n'en deveniez un incessam- ment. - C'est cette Zulica qui m'a fa$che/! repartit le Sul- tan, je n'aime point les fac#ons de/place/es. - Que Votre Majeste/ prenne moins d'humeur contre elle, dit Amanze/i; elle n'en fit pas longtemps. 207 CHAPITRE XVI Qui contient une dissertation qui ne sera pas gou$te/e de tout le monde Apre\s avoir dit ce peu de mots qui ont de/plu a\ Votre Majeste/, Zulica se tut. - Croyez-vous, lui demanda enfin Nasse\s, que Mazulhim vous aima$t mieux que je ne fais? - Il me louait davantage, re/pondit-elle : mais il me semble que vous m'aimez mieux. -Je ne veux vous laisser aucun lieu de douter de ma tendresse, repartit-il, oui, Zulica, vous apprendrez biento$t combien Mazulhim m'est infe/rieur en sen- timent. - Eh quoi! reprit-elle, quoi!... Nasse\s ne la laissa pas achever, et elle ne se plaignit pas d'avoir e/te/ interrompue. - Ah! Nasse\s! s'e/cria-t-elle tendrement, que vous e$tes digne d'e$tre aime/! Nasse\s ne re/pondit a\ cet e/loge qu'en homme qui croyait qu'on le louerait moins sur le pre/sent, si l'on ne pre/tendait point par la\ l'encourager sur l'avenir. Il avait attendri Zulica, il parvint a\ l'e/tonner; aussi prit-elle pour lui une conside/ration, me$me une sorte de respect, qui, vu le motif qui les lui faisait obtenir, devenaient extre$mement plaisantes, et qui doivent 208 flatter un homme, d'autant plus qu'elles ne sont pas chez les femmes l'effet de la pre/vention comme le sentiment. Nasse\s, assez content de lui-me$me, crut qu'il pouvait suspendre pour un moment l'admiration qu'il causait a\ Zulica. Avoir triomphe/ d'elle, n'e/tait rien pour lui : il la connaissait trop pour en e$tre flatte/, et les bonte/s qu'elle lui marquait, loin de dimi- nuer la haine qu'il lui portait, l'avaient augmente/e. Il se sentait pour elle ce me/pris profond qui nous rend impossible la dissimulation et les me/nagements avec les personnes qui nous l'inspirent; et dans cette disposition, il ne croyait pas pouvoir lui montrer assez to$t toute l'impression que sa conduite avec lui, avait faite sur son a$me. - Vous trouvez donc, lui demanda-t-il, que je ne vous loue pas si bien que Mazulhim? - Oui, re/pondit-elle, mais je trouve en me^me temps que vous savez aimer mieux que lui. -Voila\, re/pliqua-t-il, une distinction que je n'en- tends pas; quelle valeur attachez-vous actuellement au mot d'aimer? - Celle qu'il a, repartit-elle, je ne lui en connais qu'une, et ce n'est que de celle-la\ que je pre/tends parler; mais vous qui me paraissez aimer si bien, pourquoi me demandez-vous ce que c'est que l'amour? - Si je le demande, re/pliqua-t-il, ce n'est pas que je l'ignore, mais, comme chacun de/finit ce sentiment suivant son caracte\re, je voulais savoir ce qu'en par- ticulier vous entendez, vous, en disant que je vous aime mieux que Mazulhim ne vous aimait. Je ne puis connai$tre la diffe/rence que vous mettez entre lui et moi, si vous ne m`apprenez pas ce que c`etait que sa fac#on d'aimer. 209 - Mais, re/pondit-elle en affectant de rougir, c'est qu'il a le co|eur e/puise/, lui. - Le co|eur e/puise/! reprit-il, voila\ une expression qui, selon moi, n'offre point de sens de/termine/. Le co|eur s'e/puise, sans doute, sur une passion trop longue, mais Mazulhim ne pouvait pas se trouver avec vous dans ce cas-la\, puisque pour ses yeux et son imagi- nation vous e/tiez un objet nouveau. Par conse/quent, ce que vous me dites de lui n'est pas ce que vous devriez m'en dire. - Je n'en dirai pourtant que cela, re/pondit-elle; ce que j'en sais, c'est (du moins je m'en doute) qu'il y a peu d'hommes moins faits pour aimer que lui, et ne m'interrogez pas davantage, car je sens que sur cet article je n'ai rien de plus a\ vous re/pondre. - Ah! je vous entends, re/pliqua-t-il; cependant je ne reconnais point Mazulhim au portrait que vous m'en faites. - Mais, reprit-elle, il me semble que je ne vous dis rien de lui. - Ah ! pardonnez-moi! repartit-il; on sent aise/ment ce qu'on reproche a\ un homme quand on dit de lui qu'il a le co|eur e/puise/; c'est une expression modeste et mesure/e, mais on l'entend. Je suis surpris pourtant que vous ayez eu a\ vous plaindre de lui. - Je ne m'en plains pas, Nasse\s, re/pondit-elle, mais, puisque vous voulez savoir ce que j'en pense, je vous dirai qu'il est vrai que j'en ai e/te/ surprise. - Ah! ah! dit-il, quoi! vous l'avez trouve/?... - Cela est e/tonnant! reprit-elle, a\ ce que je crois du moins. - Oh! Je m'en rapporterais bien a\ vous. - Sans doute! re/pondit-elle ironiquement, l'expe/- 210 rience m'a donne/ la\-dessus de si grandes lumie\res!... - Expe/rience ou non, re/pliqua-t-il, on sait ce que doit e$tre un amant quand on veut bien ne lui laisser plus rien a\ de/sirer; il y a la\-dessus une tradition e/tablie. Mais j'avoue encore une fois que vous me surprenez, car Mazulhim... - He/ bien! Nasse\s, interrompit-elle, c'est a\ un point qu'on ne saurait imaginer! - Je ne saurais revenir de ma surprise, re/pondit- il; je sais de lui des choses incroyables, des pro- diges! - Ce sera apparemment lui qui vous les aura conte/s? dit-elle. - Quand ce n'aurait e/te/ que par amour-propre, je me serais, repar-tit-il, de/fie/ d'un pareil re/cit. Non, il ne m'a parle/ de rien, je vous dirai plus : il a la\-dessus une vraie modestie. - Pour modeste, re/pondit-elle, il ne l'est pas, mais quelquefois peut-e$tre il se rend justice. - Madame, Madame, lui dit-il, une re/putation aussi brillante que celle de Mazulhim doit avoir un fon- dement, et vous ne me ferez jamais croire que quel- qu'un dont toutes les femmes d'Agra pensent du bien, soit un homme si peu estimable. - Eh! Pensez-vous, re/pondit-elle, qu'une femme me/contente de Mazulhim (s'il est vrai cependant qu'il puisse s'en trouver qui soient sensibles a\ ce dont nous parlons) dise a\ qui que ce soit, la raison pour laquelle elle en est si me/contente? - Pre/cise/ment oui, reprit-il, elle ne le dira pas a\ tout le monde, mais elle le dira a\ quelqu'un, et la preuve de cela, c'est que vous me le dites a\ moi. Je n'ignore pas que je ne dois cette confidence qu'a\ la 211 fac#on dont nous sommes ensemble. Mais Mazulhim a plu a\ d'autres personnes que vous. Apre\s lui, elles ont aime/ des gens a\ qui sans doute, elles confiaient leurs aventures. Il y a peut-e$tre dans Agra plus de mille femmes qui n'ont pas re/siste/ a\ Mazulhim, il y aurait par conse/quent quarante mille hommes, ou a\ peu pre\s, qui sauraient, dans la plus exacte ve/rite/, ce qu'il est, et vous voudriez qu'entre des femmes pique/es et des hommes humilie/s, un secret de cette nature eu$t e/te/ enseveli? Cela n'est pas probable! Non, Madame, encore une fois, non, un homme, tel que Mazulhim vous a paru, n'en aurait pas impose/ si longtemps! Vous dirai je plus? Vous connaissez Tel- misse? Elle n'est plus assure/ment ni jeune ni jolie! Il n'y a que dix jours au plus que Mazulhim lui a prouve/ toute l'estime possible, et qu'il a me/rite/ et acquis toute la sienne. C'est pourtant un fait. Telmisse le dit a\ qui veut l'entendre; ce n'est pas une personne a\ dire gratuitement du bien de quelqu'un, et nous ne connaissons point de femme de qui le suffrage fasse plus d'honneur et soit plus difficile a\ obtenir que le sien. Pouvez-vous apre\s cela penser mal de Mazul- him? - Non, re/pondit-elle se\chement, je crois qu'il est incomparable. C'est ma faute, sans doute, ajouta- t-elle avec un souris de/daigneux, si je ne l'ai pas trouve/ tel. - Je ne suis pas fait pour le penser, reprit-il, mais il est vrai qu'il y a la\-dedans quelque chose d'incon- cevable. Au surplus, vous ne croiriez peut-e$tre pas une chose? Si j'e/tais femme, les gens de l'espe\ce dont Mazulhim vous a paru me plairaient infiniment plus que les autres. 212 - Je crois, re/pondit-elle, que ce ne serait pas une raison de n'en pas vouloir, ou de les quitter, mais je vous avouerai que je ne vois pas a\ propos de quoi, il faudrait leur donner la pre/fe/rence. - Ils aiment mieux, dit-il. Eux seuls connaissent les soins et la complaisance : plus ils sentent qu'on leur fait gra$ce de les aimer, plus ils s'empressent a\ me/riter de l'e$tre : ne/cessairement soumis, ils sont moins amants qu'esclaves. Sensuels et de/licats, ils imaginent sans cesse mille de/dommagements et l'amour leur doit, peut-e$tre, ce qu'il a de plus inge/nieux plaisirs. Leur arrive-t-il de se transporter? Ce n'est point a\ un mou- vement aveugle, et par conse/quent jamais flatteur pour une femme, qu'elle doit l'ardeur dont leur a$me se remplit; c'est elle seule, ce sont ses charmes qui sub- juguent la nature. Peut-il jamais y avoir pour elle de triomphe plus doux et plus vrai! - Vous ne m'e/tonnez point, lui dit Zulica, vous aimez les opinions singulie\res. - Vous pensez trop bien, re/pondit-il, pour que celle- ci vous paraisse telle, et je sais que plus d'une femme... - Laissons cela, interrompit-elle, je n'ai jamais dis- pute/ sur les choses qui ne m'inte/ressaient pas. Au reste, c'est, a\ ce qu'il me semble, moins a\ vous qu'a\ Mazulhim a\ ta$cher de faire recevoir cette opinion. - Elle a raison, dit le Sultan. Quand s'en va-t'elle? - Que vous e$tes impatient! re/pondit la Sultane. - Ce n'est pas que je m'ennuie, reprit le Sultan, a\ beaucoup pre\s, mais quoique je me divertisse fort, il me semble que j'aimerais tout autant entendre quel- qu'autre chose. Je suis comme cela, moi! - Que voulez-vous dire? lui demanda la Sultane. - Est-ce que cela ne s'entend pas? re/pondit-il, je 213 me trouve fort clair. Quand je dis que je suis comme cela, c'est que je pense qu'un plaisir quelquefois n'em- pe$che pas qu'on n'en souhaite un autre. Je vais encore mieux me faire entendre. - Il y a mille choses qui perdent a\ e$tre explique/es, interrompit la Sultane. On vous entend, voulez-vous quelque chose de plus? - Oui, dit le Sultan, je veux qu'Amanze/i finisse son histoire! - Il faut pour cela qu'il la continue, re/pondit la Sultane. - Au contraire, reprit Schah-Baham, il me semble que, s'il la laissait la\, il la finirait beaucoup plus to$t. Mais comme je suis la complaisance me$me, je lui permets de poursuivre, a\ condition pourtant que cela ne tirera pas a\ conse/quence. - Au surplus, poursuivit Zulica, vous m'obligeriez beaucoup si vous vouliez bien ne me plus parler de Mazulhim. - Tre\s volontiers, re/pondit-il; c'est ce co|eur e/puise/ dont vous avez parle/ qui nous a fait tomber sur une dissertation fort inutile en effet, et que je me repro- cherais, puisqu'elle vous a fa\che/e, si je ne me rap- pelais que ma tendresse pour vous, et le de/sir de savoir pourquoi vous croyiez que je vous aimais mieux que Mazulhim, l'ont seuls amene/e. Plus les senti- ments que vous me marquez me sont chers, moins vous devriez me bla$mer d'une curiosite/ que je n'ai que parce que je vous aime. - Non, re/pondit-elle d'un air triste, il me semble que depuis quelques moments vous ne m'aimez plus autant que vous m'aimiez. Je ne sais pas pourquoi je le crois, mais je le crois enfin, et cette ide/e m'afflige. 214 - Je suis enchante/ de vous la voir, re/pliqua Nasse\s; ces sortes d'inquie/tudes qui, pour n'avoir pas d'objet, n'en tourmentent pas moins vivement, ne peuvent e$tre senties que par un co|eur e/galement tendre et de/licat. Vous me faites injustice, mais cette injustice me$me me prouve combien vous m'aimez, et vous ne m'en e$tes que plus che\re. Rassurez-vous, poursuivit- il, aimable Zulica. Ciel! Que de plaisirs je trouve a\ bannir vos craintes! Zulica! charmante Zulica! Ah! pour votre bonheur et le mien, puissent-elles renai$tre sans cesse! En disant ces paroles, il prenait Zulica dans ses bras, et l'accablait des caresses les plus tendres. - Que vous me donnez de transports! s'e/cria-t-elle, je sens tous les vo$tres passer dans mon cceur, ils le remplissent, le troublent, le pe/ne\trent! Ah! Nasse$s! quel plaisir pour moi de vous en devoir de si doux et que je connaissais si peu! vous seul!... Oui, vous seul!... Mais Nasse\s! Ah cruel!... Quoique Zulica ne cessa$t point de parler, il ne me fut plus possible d'entendre ce qu'elle disait. - C'est qu'apparemment elle parlait trop bas? dit le Sultan. - Cela est vraisemblable, re/pondit Amanze/i. - Et puis, continua le Sultan, c'est qu'il est vrai que vous ne perdi$tes pas beaucoup a\ ne plus l'en- tendre, car, ou je suis bien trompe/, ou il n'y avait pas le sens commun dans ce qu'elle disait. Du moins, moi, je n'y ai rien compris. - Je suis de votre avis, Sire, reprit Amanze/i, rien n'e/tait moins clair. Cependant, ou Nasse\s l'entendait, ou il n'avait pas, en ce moment, plus d'esprit qu'elle, car il disait a\ peu pre\s les me$mes choses. 215 - Ne vous le dis-je pas? repartit le Sultan, ces gens- la\ n'avaient pas le sens commun. Lorsque Nasse\s et Zulica furent devenus plus rai- sonnables, continua Amanze/i, Zulica en le regardant tendrement : - Vous e$tes charmant, Nasse\s, lui dit-elle : ah! pourquoi ne vous ai-je pas aime/ plus to$t! - Vos devez moins vous en plaindre que moi, re/pondit-il, moi, dis-je, a\ qui chaque instant fait sen- tir que je n'ai commence/ de vivre que depuis que vous m'avez aime/. Lorsque je songe a\ quelles beaute/s Mazulhim a ferme/ les yeux, que je le plains! Quoi! Zulica, dans ces lieux ou\ nous sommes, dans ces me$mes lieux que vos bonte/s pour moi me rendent aussi chers que celles que vous y avez eues pour lui me les ont d'abord fait trouver odieux, l'ingrat a pu ne pas rougir d'en avoir aime/ d'autres, et renoncer pour jamais a\ son inconstance! Quel ge/nie, quel Dieu me$me veillait pour moi, lorsque, apre\s l'avoir rendu insensible a\ tant de charmes, il lui inspira le dessein de me choisir pour vous apprendre sa perfidie? Ah! Zulica! quel n'aurait pas e/te/ mon malheur, s'il vous avait e/te/ fide\le, ou si quelqu'autre que moi... - Arre$tez! interrompit majestueusement Zulica : s'il m'avait e/te/ fide\le, je n'aurais jamais aime/ que lui, mais pour le bannir de mon co|eur il ne fallait pas moins que Nasse\s. - Je crois, puisque vous m'avez choisi, re/pondit-il, que j'e/tais en effet le seul qui pu$t vous plaire, mais quand je songe a\ l'e/tat ou\ vous e/tiez ici, a\ ce que pouvait exiger de vous un e/tourdi que Mazulhim vous aurait envoye/, a\ quel prix, peut-e$tre, il aurait mis son silence, je ne puis m'empe$cher de fre/mir. 216 - Je ne vois pas bien pourquoi, re/pondit-elle. Ne voulant rien accorder, il m'aurait e/te/ assez indiffe/rent que l'on eu$t exige/ quelque chose. - Vous n'en pouvez pas re/pondre, dit-il; il y a pour les femmes de terribles situations, et celle ou\ je vous ai vue e/tait peut-e$tre une des plus affreuses... - Tant qu'il vous plaira, interrompit-elle, mais je vous prie de croire qu'il est bien moins cruel pour une femme qui a des sentiments, d'e$tre abandonne/e d'un homme qui l'aime, que de se livrer a\ quelqu'un qu'elle n'aime pas. - Cela n'est pas douteux, re/pliqua-t-il, mais c'est une terrible chose que d'e$tre prise dans une petite maison. Je ne sais pas, si j'e/tais une femme, et que cela m'arriva$t, ce que je ferais, mais il me semble que je serais bien aise que l'homme qui m'y aurait surprise voulu$t bien n'en dire mot. - Vous seriez bien aise! reprit-elle, apparemment, cela est tout simple; et moi aussi j'aurais e/te/ bien aise, qui que ce fu$t qui m'eu$t surprise ici, qu'il n'en eu$t rien dit. Le beau propos! Il faut que vous perdiez l'esprit pour en tenir de pareils. Pensez-vous qu'un honne$te homme ait besoin, pour se taire, qu'on l'en- gage au silence par les choses que vous imaginez, et croyez-vous d'ailleurs qu'on fasse certaines proposi- tions a\ des femmes d'un certain genre? - Certainement oui, re/pondit-il. Toute femme sur- prise dans une petite maison, prouve qu'elle a le cceur sensible; on tire la\-dessus de terribles conse/quences, et commune/ment plus la femme est aimable, moins l'homme est ge/ne/reux. - Oh! c'est un conte, reprit Zulica : le gou$t seul, mais je dis, le gou$t le plus vif, peut excuser une femme 217 de s'e$tre rendue, et je ne crois pas, quoi qu'on en puisse dire, qu'il y en eu$t une qui voulu$t acheter aussi cher que vous le croyez la discre/tion dont elle aurait besoin; et l'honneur... - Bon! interrompit-il, croyez-vous qu'une femme craigne jamais de sacrifier son honneur a\ sa re/pu- tation? - Enfin, re/pondit-elle, je ne le ferais pas, et je ne connais point de situation, quelque terrible qu'elle fu$t, qui pu$t me de/terminer a\ accorder a\ un homme ce que mon co|eur voudrait toujours lui refuser. - Il faut e$tre bien de/licat, reprit-il, pour faire cette distinction et s'y arre$ter; en attendant que l'on puisse gagner le co|eur, on cherche a\ engager une femme, de fac#on que ce qu'elle ait de mieux a\ faire soit de vous le donner, et assez souvent elle est trop heureuse de pouvoir finir par la\. - Je commence a\ vous entendre, Monsieur, lui dit- elle, vous voulez me faire sentir que vous ne croyez me devoir qu'a\ la situation ou\ vous m'avez trouve/e ici, et vous aimez mieux imaginer que vous n'aviez pas de quoi me plaire, que de ne pas mal penser de moi. Voila\ donc, ajouta-t-elle en pleurant, le bonheur dont je m'e/tais flatte/e? Ah! Nasse\s! e/tait-ce de vous que je devais attendre un proce/de/ aussi cruel? - Mais, Zulica, re/pondit-il, croyez-vous que j'aie oublie/ la re/sistance que vous m'avez faite, et ce qu'il m'en a cou^te/ pour obtenir de vous mon bonheur? - Eh! pensez-vous, reprit-elle en sanglotant, que je ne sente pas que vous me reprochez de ne m'e$tre pas assez longtemps de/fendue? He/las! Entrai$ne/e par le gou$t que j'avais pour vous, plus encore que par celui que vous me marquiez, j'ai ce/de/ sans craindre qu'un 218 jour vous me feriez un crime de n'avoir pas assez longtemps re/siste/. - Mais quelle ide/e est donc la vo$tre, Zulica? re/pon- dit-il en se rapprochant d'elle; moi! Vous reprocher d'avoir fait mon bonheur! pouvez-vous le croire? Moi qui vous adore, ajouta-t-il en n'oubliant rien de tout ce qui pouvait lui prouver qu'il disait vrai. - Laissez-moi! lui dit-elle en le repoussant faible- ment; laissez-moi, s'il est possible, oublier combien je vous ai aime/! La re/sistance de Zulica e/tait si douce, que, quand les empressements de Nasse\s auraient e/te/ moins vifs, ils en auraient encore triomphe/. Vous! Cesser lui m'aimer! lui disait-il d'un air tendre, en ajoutant a\ ce discours tout ce qui pouvait le rendre plus persuasif, vous, qui devez faire e/ter- nellement mon bonheur! Non, votre co|eur n'est point fait pour me hai%r, quand le mien ne garde que pour vous ses plus tendres sentiments! - Non, re/pondit Zulica, d'un ton qui commenc#ait a\ ne pouvoir plus marquer que de la cole/re, non, trai$tre que vous e$tes ! Vous ne me tromperez plus. Ciel! ajouta- t-elle plus doucement encore, n'e$tes-vous pas le plus injuste et le plus cruel des hommes ? Ah! laissez-moi... Non, vous ne me persuadez plus... Je ne dois pas vous pardonner... Que je vous hais! Malgre/ toutes ces protestations de haine que Zulica faisait a\ Nasse\s, il ne voulut pas croire un moment qu'il pu$t e$tre hai%, et Zulica, en effet, semblait ne pas se soucier beaucoup qu'il cru$t qu'il n'e/tait plus aime-. - Je ne sais pas si je me flatte, lui dit-il enfin, mais je jurerais presque que vous me hai%ssez moins que vous ne dites. 219 - Le beau triomphe! re/pondit-elle en haussant les e/paules, croyez-vous que je vous en de/teste moins? Est-ce ma faute si... Mais cela est vrai, je vous hais beaucoup. Ne riez pas, ajouta-t-elle, rien n'est plus certain que ce que je dis. - Je vous estime trop pour le penser, re/pondit-il, et cela est au point que je vous verrais inconstante, que je n'en voudrais rien croire. Je suis et je veux e$tre persuade/ que vous m'aimez autant que vous pou- vez aimer quelque chose. - En ce cas-la\, reprit-elle, je vous aime donc autant qu'il est possible. Mon co|eur n'est point fait pour des sentiments mode/re/s. - Je le crois bien, re/pliqua-t-il, et c'est aussi ce que je voulais dire. Plus on a de de/licatesse, plus on a les passions vives, et quand j'y songe, une femme est bien malheureuse quand elle pense comme vous. En ve/rite/! J'ose le dire, la de/pravation est telle aujourd'hui, que plus une femme est estimable, plus on la trouve ridi- cule. Je ne dis pas que ce soient les femmes seules qui lui fassent cette injustice, cela serait tout simple, mais ce que l'on ne conc#oit pas, c'est que ce sont les hommes! eux qui leur demandent sans cesse des sen- timents! - Cela n'est que trop vrai, dit-elle. - Je le vois dans le monde, continua-t-il, qu'y cher- chons-nous? L'amour? Non, sans doute. Nous vou- lons satisfaire notre vanite/, faire sans cesse parler de nous, passer de femme en femme, pour n'en pas man- quer une, courir apre\s les conque$tes, me$me les plus me/prisables, plus vains d'en avoir eu un certain nombre, que de n'en posse/der qu'une digne de plaire; les chercher sans cesse, et ne les aimer jamais. 220 - Ah! que vous avez raison! s'e/cria-t-elle, mais aussi, c'est la faute des femmes. Vous les me/priseriez moins, si toutes pensaient d'une certaine fac#on, avaient des sentiments qui pussent les faire respecter. - Je l'avoue a\ regret, re/pondit-il, mais il est certain qu'on ne saurait nier que les sentiments ne soient un peu tombe/s. - Un peu! dit-elle avec e/tonnement, ah! dites beau- coup. Il y a encore des femmes raisonnables assure/- ment, mais ce n'est pas le plus grand nombre. Je ne parle point de celles qui aiment, car je crois que vous les trouvez vous-me$mes plus a\ plaindre qu'a\ bla$mer, mais pour une que l'amour seul conduit, combien n'en est-il pas qui, loin de pouvoir le prendre pour excuse, font tout ce qu'elles peuvent pour qu'on ne puisse pas seulement les soupc#onner de le connai$tre. - Il y a, repartit-il, bien peu de femmes assez e/qui- tables pour parler comme vous. - A quoi sert-il de vouloir dissimuler des choses aussi connues? re/pondit-elle. Je vous dirai, pour moi, qu'autant que je voudrais qu'on me/nagea$t les femmes raisonnables, autant je voudrais qu'on accabla$t de me/pris celles dont la conduite est du dernier de/la- brement. Toute faiblesse est excusable : mais, en ve/rite-, l'on ne peut trop condamner le vice. - On le condamne, re/pliqua-t-il, mais on le tole\re; le vice ne parai$t ce qu'il est que dans celles qui ne sont point faites pour inspirer des de/sirs, et le plus grand agre/ment peut-e$tre des femmes d'aujourd'hui, est cet air inde/cent qui annonce qu'on en peut faci- lement triompher. - Je n'ignore pas, re/pondit-elle, que ce sont celles- la\ que vous cherchez le plus; ce n'est jamais le co|eur 221 que vous demandez. Comme vous n'aimez pas, vous ne vous souciez pas d'e$tre aime/s, et pourvu que vous triomphiez de la personne, la conque$te du reste vous parai$t toujours inutile. - Un moment, Amanze/i, dit le Sultan. Quand est- ce donc qu'il la me/prise? - L'admirable question! s'e/cria la Sultane. - Ce que je dis, re/pondit le Sultan, n'est point par me/chancete/. Une question, une fois, c'est une ques- tion, et je n'ai pas tort, a\ ce qu'il me semble, de faire celle-la\. On m'ennuie, et l'on ne veut pas encore que je parle, cela est plaisant, oui! On me donne pour un conte, un recueil de conversations ou\ n'y a le mot pour rire que quand on n'y parle pas, et c'est moi qui ai tort! En un mot comme en un mille, Amanze/i, si demain Nasse/s n'a pas me/prise/ Zulica... je ne vous dis que cela : mais c'est a\ moi que vous aurez affaire! 222 CHAPITRE XVII Qui apprendra aux femmes novices, s'il en est, a\ e/luder les questions embarrassantes - Votre Majeste/, dit Amanze/i le lendemain, se sou- vient sans doute... - Oui, interrompit brusquement le Sultan, je me souviens qu'hier je mourus d'ennui; est-ce cela que vous me demandiez? -Si le conte vous ennuie, dit la Sultane, il n'y a qu'a\ le finir. - Non pas, s'il vous plai$t! re/pondit le Sultan, je veux qu'on le continue, et qu'on ne m'ennuie pas, si cela se peut, s'entend, car je ne demande point des choses impossibles. Amanze/i reprit ainsi la parole : - Vous, par exemple, continua Zulica, je crains que vous n'ayez fort peu de de/licatesse. - Vous me faites tort, re/pondit-il d'un air tran- quille, je suis naturellement fort susceptible d'amour. J'avouerai pourtant que j'ai eu plus de femmes que je n'en ai aime/es. - Mais, voila\ qui est infa$me! re/pliqua-t-elle, je ne conc#ois pas comment on peut se vanter de cela! -Je ne m'en vante pas non plus, repartit-il, je dis simplement ce qui est. 223 - Je crois, dit-elle, que vous avez trompe/ bien des femmes. - J'en ai quitte/ quelques-unes, et n'en ai point trompe/, re/pondit-il; elles ne m'avaient point prie/ d'e$tre constant, par conse/quent je ne leur avais pas promis de l'e$tre, et vous concevez bien que, quand on se prend sans conditions on n'a d'aucun co$te/ a\ se plaindre qu'on en ait viole/ quelqu'une. - Je serais curieuse au possible, dit Zulica, de savoir tout ce que vous avez fait. - Vous faut-il, repartit Nasse\s, une histoire de ma vie bien circonstancie/e? Cela serait long, et je crain- drais de vous ennuyer beaucoup. Je puis cependant vous obe/ir sans risque, en supprimant les de/tails. Il y a dix ans que je suis dans le monde, j'en ai vingt- cinq, et vous e$tes la trente-troisie\me beaute/ que j'aie conquise en affaire re/gle/e. - Trente-trois! s'e/cria-t-elle. -Il est pourtant vrai que je n'en ai eu que cela, re/pondit-il, mais ne vous en e/tonnez pas : je n'ai jamais e/te/ a\ la mode, moi. - Ah Nasse\s! dit-elle, que je suis a\ plaindre de vous aimer, et que difficilement je pourrais compter sur votre constance! - Je ne vois pas pourquoi, re/pondit-il : croyez-vous que pour avoir eu trente-trois femmes je doive vous en aimer moins? - Oui, reprit-elle; moins vous auriez aime/, plus je pourrais croire qu'il vous resterait des ressources pour aimer encore, et qu'enfin vous ne seriez pas absolu- ment use/ sur le sentiment. - Je crois, re/pliqua-t-il, vous avoir prouve/ que je n'ai pas le co|eur e/puise/; d'ailleurs, a\ vous parler avec 224 franchise, il y a bien peu d'affaires ou\ l'on se serve du sentiment. L'occasion, la convenance, le de/so|eu- vrement les font nai$tre presque toutes. On se dit, sans le sentir, qu'on se parai$t aimable; on se lie, sans se croire; on voit que c'est en vain qu'on attend l'amour, et l'on se quitte de peur de s'ennuyer. Il arrive aussi quelquefois qu'on s'est trompe/ a\ ce que l'on sentait : on croyait que c'e/tait de la passion, ce n'e/tait que du gou$t, mouvement, par conse/quent peu durable, et qui s'use dans les plaisirs, au lieu que l'amour semble y renai$tre. Tout cela, comme vous voyez, fait qu'apre\s avoir eu beaucoup d'affaires, on n'en est quelquefois pas encore a\ sa premie\re passion. - Vous n'avez donc jamais aime/? lui demanda- t-elle. - Pardonnez-moi, re/pliqua-t-il, j'ai aime/ deux fois a\ la fureur, et je sens a\ la fac#on dont je commence avec vous, que si, depuis, mon co|eur n'a pas e/te/ e/mu, ce n'e/tait pas, comme je le croyais, qu'il ne du$t plus l'e$tre, mais parce qu'il n'avait pas encore rencontre/ l'objet qui devait lui faire retrouver plus de sentiment qu'il ne craignait d'en avoir perdu. Mais, vous qui m'interrogez, me serait-il, a\ mon tour, permis de vous demander combien de fois vous vous e$tes enflamme/e? - Oui, repartit-elle, et je vous le permettrais encore plus volontiers si je ne vous l'avais pas de/ja\ dit; vous n'ignorez pas que Mazulhim et vous, e$tes les seuls qui ayez pu me plaire. - Quand nous nous connaissions moins, reprit-il, il e/tait naturel que vous me tinssiez ce langage. Je n'ai pas me$me trouve/ a\ redire que, tout impossible qu'il e/tait de me cacher Mazulhim, vous ayez cepen- 225 dant voulu le faire; mais a\ pre/sent que la confiance doit e$tre e/tablie, et que je n'ai moi-me$me rien de cache/ pour vous, il me parai$trait singulier, je l'avoue, que vous ne me fissiez pas le de/positaire de vos secrets. - Vous le seriez assure\ment, re/pondit-elle, si je m'en e/tais re/serve/ quelques-uns, mais je vous jure que je n'ai rien a\ me reprocher la\-dessus, et qu'il me parai$t me$me e/tonnant que, pour le peu de temps qu'il y a que je vous aime, j'aie en vous une aussi grande confiance, et qu'enfin je croie devoir en e$tre aussi su$re que je le suis de moi-me$me. - J'en suis charme/, Madame, re/pondit-il d'un air pique/, j'ose dire cependant qu'apre\s la fac#on dont je me suis livre/, j'e/tais en droit d'attendre mieux de vous. A ces mots, il voulut s'e/loigner, mais elle, le rete- nant : - Quelle est donc cette fantaisie, Nasse\s? lui demanda-t-elle tendrement, comment se peut-il que tanto$t vous vous fussiez fait un crime de douter de ce que je vous disais, et qu'a\ pre/sent il semble que vous vous reprocheriez de me croire? - S'il faut vous le dire, Madame, re/pondit-il, tanto$t je ne vous croyais pas, mais occupe/ alors d'un inte/re$t plus pressant pour moi, j'ai cru qu'il valait mieux travailler a\ vous persuader, que d'entrer dans des de/tails qui ne pouvaient, en cet instant, que vous de/plaire, et que je n'e/tais pas me$me en droit d'exiger de vous. - Mais, Nasse\s, insista-t-elle, je vous jure que je n'ai a\ vous dire que ce que je vous ai dit! - Cela n'est pas possible, Madame! interrompit-il brusquement. Depuis plus de quinze ans que vous e$tes dans le monde, il n'est pas croyable que vous 226 n'ayez souvent e/te/ attaque/e, et qu'au moins vous ne vous soyez point quelquefois rendue. Vous seriez la premie\re qui, dans un espace de temps aussi consi- de/rable, n'aurait eu que deux amants, ou vous serez force/e de convenir que le gou$t de la galanterie vous aurait pris bien tard. - Cela ne serait pas assez nouveau, Monsieur, pour e$tre trouve/ incroyable, re\pondit-elle, et je suis bien trompe/e s'il n'est arrive/ a\ d'autres que moi d'e$tre longtemps indiffe/rentes, faute d'avoir rencontre/ de bonne heure l'objet auquel il e/tait re/serve/ de les rendre sensibles. Je n'ai certainement rien a\ vous dire, mais quand il serait vrai que j'eusse sur cet article quelque chose a\ vous confier, la crainte de vous perdre m'em- pe\cherait toujours de le faire. J'ai presque toujours vu le me/pris suivre ces sortes de confidences; et, quoique pour avoir autrefois aime/, nous ne soyons point cou- pables envers l'objet qui nous occupe, il est cependant fort rare que sa vanite/ nous pardonne de n'avoir pas e/te/ le premier qui nous ait rendu sensibles. - Mais, quelle ide/e! lui dit-il. Qui? Moi, je vous me/priserais parce que vous me donneriez, en m'avouant tout ce que vous avez fait, une nouvelle preuve de votre tendresse, et peut-e$tre la plus convain- cante de toutes, par la peine qu'on a commune/ment a\ l'obtenir! Eh bien! Vous avez aime/ Mazulhim : cela m'a-t-il e/tonne/? Vous en estime/-je moins? Pourquoi voudriez-vous que quelques amants de plus fissent sur moi une impression de/sagre/able? Ai-je quelque chose a\ de/me$ler avec ceux qui m'ont pre/ce/de/? Est-ce votre faute, si le destin ne m'a pas offert a\ vos yeux le premier? Non, Zulica, non; je ne suis pas me$me de l'avis de ceux qui croient qu'une femme qui a beau- 227 coup aime/, n'est plus capable d'aimer encore. Loin que je pense que le co|eur s'use en aimant, je suis, au contraire, persuade/ que plus on aime, plus on est vif sur le sentiment, plus on a de de/licatesse. - Suivant ce principe, re/pondit-elle, vous ne seriez donc pas flatte/ d'e$tre le premier amant d'une femme? - J'ose dire que non, re/pliqua-t-il, et voici sur quoi je fonde une fac#on de penser qui peut-e$tre vous parai$t ridicule. Dans cet a$ge tendre ou\ une femme n'a point encore aime/, si elle de/sire d'e$tre vaincue, c'est moins encore parce qu'elle est presse/e par le sentiment, que parce qu'elle de/sire de le connai$tre; elle veut enfin moins aimer que plaire. On l'e/blouit plus qu'on ne la touche. Comment la croire quand elle dit qu'elle aime? A-t-elle, pour s'assurer de la nature et de la force de son sentiment actuel, de quoi le comparer? Dans un co|eur ou\ par leur nouveaute/ les plus faibles mouvements sont des objets conside/rables, la moindre e/motion parai$t trouble, et le simple de/sir transport; et ce n'est pas enfin quand on connai$t aussi peu l'amour qu'on peut se flatter de le ressentir, et qu'on doit le persuader. - Peut-e$tre, en effet, s'exage\re-t-on ses mouve- ments, re/pondit Zulica, mais du moins on ne dit que ce qu'on croit sentir, et que ce de/sordre parte du co|eur, ou qu'il n'existe que dans l'imagination, l'amant en est-il moins heureux? Non, Nasse\s, avec quelque de/savantage que vous peigniez les premiers senti- ments, je vous aimerais, s'il e/tait possible, mille fois plus que je ne vous aime, si j'e/tais la premie\re a\ qui vous rendissiez hommage. -Vous y perdriez plus que vous ne pensez, re/pli- qua-t-il. Je suis a\ pre/sent mille fois plus en e/tat de 228 sentir ce que vous valez, que je ne l'aurais e/te/ dans le temps que vous voudriez que je vous eusse aime/e, tout alors m'e/chappait : esprit, de/licatesse, sentiment. Toujours tente/, n'aimant jamais, mon co|eur ne s'e/mouvait point, me$me dans ces moments ou\, emporte/ par mes transports, je n'e/tais plus a\ moi-me$me. Cependant on me croyait amoureux, je croyais l'e$tre aussi. L'on s'applaudissait de pouvoir me rendre si sensible; moi-me$me, je me fe/licitais d'e$tre capable d'une aussi de/licate volupte/ : il me semblait qu'il n'y avait dans la nature que moi d'assez heureux pour sentir aussi vivement les charmes de l'amour. Sans cesse aux pieds de ce que j'aimais, quelquefois lan- guissant, jamais e/teint, je trouvais dans mon a$me mille ressources dont j'e/tais e/tonne/ de pouvoir faire si peu d'usage. Un seul regard portait le trouble et le feu dans mes sens; mon imagination toujours bien au-dela\ de mes plaisirs... - Ah! Nasse\s! Nasse\s! s'e/cria vivement Zulica, que vous deviez e$tre aimable! Non, vous n'aimez plus comme vous aimiez alors. - Mille fois davantage, re/pliqua-t-il : dans le temps dont je vous parle je n'aimais point. Emporte/ par le feu de mon a$ge, c'e/tait a\ lui, non a\ mon co|eur que je devais tous ces mouvements que je croyais de l'amour, et j'ai bien senti depuis... - Ah! interrompit-elle, il est impossible que vous n'ayez point perdu a\ e$tre de/sabuse/. La jalousie, la de/fiance, mille monstres qu'alors vous vous seriez seulement fait scrupule d'imaginer, empoisonnent a\ pre/sent vos plaisirs. Plus instruit, vous avez moins aime/, vous avez donc e/te/ moins heureux. Votre esprit n'a pu s'e/claircir qu'aux de/pens de votre co|eur; vous 229 raisonnez mieux sur le sentiment, mais vous n'aimez plus si bien. - Ce raisonnement, re/pondit-il, serait autant contre vous que contre moi, et je dois croire, en supposant toujours que Mazulhim a e/te/ votre premier amant, que vous ne pouvez pas m'aimer autant que vous l'avez aime/, lui. - Je ne serais point surprise du tout, que vous eussiez cette ide/e, re/pliqua-t-elle; vous ne suivez avec plaisir que celles auxquelles je puis perdre; mais lais- sons cela! - Point du tout, dit-il, ne le laissons pas. - Au reste, continua-t-elle aigrement, a\ la fac#on dont vous avez ve/cu, il n'est pas bien surprenant que vous pensiez mal des femmes. - Et si c'e/tait, interrompit-il, la fac#on dont les femmes vivent, qui fu$t cause que je n'en pense pas bien? Vous allez dire qu'il est impossible que cela soit. - Non, je vous jure! reprit-elle, d'un air de/dai- gneux; je n'en prendrai pas la peine! - Ah! j'entends, repartit-il, vous craindriez qu'elle ne fu$t inutile. Vous ne voulez donc pas absolument me dire qui vous avez aime/? - Quoi! s'e/cria-t-elle, pensez-vous encore a\ cela? Si vous m'aimiez, pourriez-vous douter de ce que je vous dis? - En ve/rite/! Zulica, lui dit-il, vous m'en croirez si vous voulez, mais ceci devient du dernier ridicule. Zulica, qui, comme Votre Majeste/ a pu le voir, dit Amanze/i, cherchait depuis longtemps a\ de/tourner la conversation... - Elle faisait bien, interrompit le Sultan : mais vous auriez, vous, fait beaucoup mieux si vous l'aviez rap- 230 proche/e, et si vous m'aviez e/pargne/ toutes ces dis- sertations que vous y avez mises a\ tort et a\ travers. Vous convenez que vous n'e$tes qu'un bavard, et ce n'est que pour en parler plus! Comment voulez-vous qu'on tienne a\ ces perfidies-la\? En un mot, comme en mille, finissez votre histoire! Zulica, continua Amanze/i, opposa longtemps encore de mauvaises de/faites aux empressements de Nasse\s. Enfin elle parut se rendre, et apre\s avoir tire/ parole de lui qu'il ne l'en estimerait pas moins : - Plus je me suis de/fendue de satisfaire votre curio- site/, lui dit-elle, moins a\ pre/sent, j'y devrais ce/der. Vous me saurez peut-e$tre moins de gre/ de l'aveu qu'enfin vous m'arrachez, que vous ne me voudrez de mal de vous l'avoir refuse/ si longtemps. Vous aurez tort. Vous ne devez pas ignorer qu'il est plus aise/ d'inspirer un nouveau gou$t a\ une femme, que de la faire convenir de ceux qu'elle a eus. Je ne sais si c'est par faussete/ que quelques-unes pensent ainsi, mais pour moi, je puis vous jurer que mon silence n'e/tait pas fonde/ sur un aussi indigne motif. Je crois qu'il est impossible que l'on se rappelle avec plaisir une faiblesse qui, loin de se retracer a\ votre imagination avec les charmes qu'elle avait autrefois pour vous, ne s'y pre/sente jamais qu'accompagne/e des remords qu'elle vous cause, ou du souvenir douloureux des mauvais proce/de/s d'un amant. - Cela est exactement vrai, dit Nasse\s; une femme de/licate est bien a\ plaindre! - Fort bien! dit le Sultan : mais, pour le plaisir que je prends a\ vous entendre, je de/sire que vous remettiez a\ demain la suite (car je n'ose encore dire la fin) de cette inoui%e conversation. 231 CHAPITRE XVIII Rempli d'allusions fort difficiles a\ trouver Vous saurez donc, continua Zulica, que, quand j'en- trai dans le monde, je ne laissai pas (sans e$tre pour- tant plus belle qu'une autre) de trouver plus d'amants que je n'en de/sirais, toute sotte que j'e/tais alors sur ce que l'on appelle l'empire de la beaute/. Quand je dis des amants, j'entends cette foule de gens de/so|euvre/s qui disent qu'ils aiment, plus par habitude que par sentiment, qu'on e/coute parce qu'il le faut, et qui parviennent plus aise/ment a\ nous faire croire que nous sommes aimables, qu'a\ se le faire trouver eux- me$mes. Ils amuse\rent longtemps ma vanite/, et ne m'en rendirent pas plus sensible. Ne/e de/licate, je crai- gnais l'amour. Je sentais que je trouverais difficile- ment un co|eur aussi tendre, aussi vrai que le mien; et que le plus grand malheur qui puisse arriver a\ une femme raisonnable, est d'avoir une passion, quelque heureuse me$me qu'elle puisse e$tre. Tant que je dus e$tre indiffe/rente, ces conside/rations prirent tout sur moi : mais je connus enfin qu'elles n'avaient retenu mon cceur, que parce qu'on n'avait pas encore su le toucher, et que ce calme dont nous nous applau- dissons est moins en nous l'ouvrage de la raison que 232 l'effet du hasard. Un moment, un seul moment suffit pour troubler mon co|eur! Voir, aimer, adorer me$me : sentir a\ la fois, et avec une extre$me violence, ce que l'amour a de plus doux et de plus cruels mouvements; e$tre livre/e au plus flatteur espoir; retomber de la\ dans les plus cruelles incertitudes : tout cela fut l'ouvrage d'un regard et d'une minute. E/tonne/e, confuse me$me d'un e/tat si nouveau pour mon a$me, de/vore/e de de/sirs qui jusques alors m'avaient e/te/ inconnus, sentant la ne/cessite/ d'en de/me$ler la cause, craignant de la connai$tre; absorbe/e dans cette douce e/motion, cette divine langueur qui avait surpris tous mes sens, je n'osais m'aider de ma raison pour de/truire des mou- vements qui, tout confus, tout inexplicables qu'ils e/taient pour moi, me faisaient de/ja\ jouir de ce bon- heur qu'on ne peut de/finir, et quand on le sent, et quand on ne le sent plus. Je vis enfin que j'aimais. Quelque empire que ce mouvement eu$t de/ja\ pris sur moi, j'essayai de le combattre. Les lec#ons du devoir, la crainte de me perdre dans le monde, soupirs, larmes, remords, tout fut inutile, ou, pour mieux dire, tout augmentait encore ce sentiment cruel dont j'e/tais tyrannise/e. Ah! Nasse\s! quel ne fut pas mon plaisir, quand dans les soins respectueux, quoique empresse/s, de ce que j'adorais, je connus que j'e/tais aime/e! Quel trouble! Quels transports! Avec quel me/nagement, quels e/gards, ne m'apprenait-il pas sa passion! Quelle douleur d'e$tre oblige/e de contraindre la mienne! Que vous e$tes heureux, Nasse\s! de pouvoir au premier mouvement dont votre a$me est agite/e, l'apprendre a\ l'objet qui le cause, de ne pas connai$tre cette dissi- mulation si ne/cessaire pour nous conserver votre estime, mais si pe/nible pour un co|eur tendre! Combien 233 de fois, en l'entendant soupirer aupre\s de moi, sou- pirais-je de douleur de ne l'oser faire pour lui. Quand ses yeux s'attachaient tendrement sur les miens, que j'y trouvais cette expression douce et langoureuse, que j'y trouvais enfin l'amour me$me, ah! comment dans ces instants qui me mettaient si loin de moi, avais- je la force de me de/rober a\ cette volupte/ qui m'en- trai$nait! Enfin, il parla. Nasse\s! vous ignorez le plai- sir que donne ce tendre, ce charmant aveu. On ne vous dit qu'on vous aime qu'apre\s vous l'avoir fait de/sirer, et quelquefois trop longtemps; qu'apre\s vous avoir fait redire mille fois que vous aimez : mais voir un amant timide, un amant adore/, mais qui ne sait pas son bonheur, pe/ne/tre/ de sentiment, de crainte, de respect, venir a\ vos pieds, vous de/clarer tout ce qu'il sent pour vous; manquer me$me d'expressions en voulant vous l'apprendre; tremblant autant de l'e/motion que son amour lui donne, que de la crainte qu'il ne soit pas agre/e/; voler au-devant de ses paroles, se les re/pe/ter tout bas, se les graver dans le co|eur; en lui re/pondant qu'on ne le croit pas, se faire inte/- rieurement un crime de son mensonge; s'exage/rer me$me ce qu'il vous dit; ajouter a\ tout l'amour qu'il vous montre, celui que vous sentez pour lui, Nasse\s! croyez-moi, de tous les spectacles, de tous les plaisirs, ceux dont je vous parle sont assure/ment les plus doux. - Si la vanite/ suffit pour vous rendre agre/able le spectacle que vous me peignez si vivement, re/pondit Nasse\s, je conc#ois que, quand l'amour y me$le l'inte/re$t du co|eur, il n'en est pas pour vous de plus satisfaisant. Mais enfin il parla, cet amant si tendrement aime/. Re/pondi$tes-vous ? - Peignez-vous mon embarras, re/pliqua-t-elle; 234 combattue par l'amour et par la vertu, si la dernie\re ne l'emporta pas, du moins elle me servit a\ masquer l'autre, mais ce ne fut point autant que je le de/sirais. Livre/e trop longtemps a\ ses discours, mon e/motion de/couvrit le secret de mon co|eur, et en croyant ne lui re/pondre que froidement, ma bouche et mes yeux lui dirent mille fois que ma tendresse e/galait la sienne. - C'est un malheur qui est arrive/ a\ d'autres, re/pon- dit froidement Nasse\s. Eh bien! qui e/tait cet homme si dangereux, que, le voir et l'aimer ne furent, malgre/ votre fierte/ naturelle, qu'une me$me chose? - Que vous importe son nom? demanda-t-elle : ne vous dis-je pas ce que vous voulez savoir? - Pas encore, re/pliqua-t-il, et vous sentez bien vous- me$me que la confidence n'est pas comple\te. - He/ bien! re/pondit-elle, c'e/tait le raja Amagi. - Amagi! s'e/cria-t-il; quel temps avez-vous donc pris pour l'avoir? Il est mon ami, ne me cache rien, et je sais que, depuis qu'il est dans le monde, il n'a ve/ritablement aime/ que Canzade. Amagi! re/pe/ta-t-il, mais ne vous tromperiez-vous point? - Assure/ment, s'e/cria-t-elle a\ son tour, voila\ une singulie\re question; elle est unique! - Point du tout, reprit-il, vous allez voir qu'elle est fort simple. Amagi m'a dit que, malgre/ son extre$me tendresse pour Canzade, et le peu d'envie qu'il avait de lui manquer, il s'e/tait quelquefois amuse/ ailleurs, parce qu'il y a des femmes qui font des avances si peu me/nage/es, et que nous sommes si fats, que le me/pris qu'elles nous inspirent ne nous empe$che pas de leur savoir gre/, pour le moment du moins, de ce qu'elles font pour nous. En me parlant des infide/lite/s qu'il avait faites a\ Canzade, il m'a avoue/ qu'il se les 235 reprochait d'autant plus que parmi les femmes qui l'avaient quelquefois arrache/ a\ elle, il n'en avait pas trouve/ une qui me/rita$t de l'estime et de l'attachement, et qui ne fi$t pour lui, par de/re\glement de te$te seu- lement, ce qu'il avait e/te/ assez ridicule pour attribuer quelquefois a\ un sentiment si vif qu'il leur avait fait oublier toutes biense/ances. Vous n'e$tes pas de ces femmes-la\, vous? par conse/quent, je dois croire qu'il ne vous a pas aime/e. - Vous voyez bien qu'il ne vous dit pas tout, re/pon- dit-elle, car il m'a aime/e plus de trois ans, avec toute l'ardeur possible. - S'il ne me l'a pas dit, repartit-il, ce n'e/tait pas qu'il voulu$t m'en faire un myste\re, mais c'est qu'ap- paremment, il ne s'est pas souvenu de me le dire. Fu$t-ce vous qui lui fi$tes une infide/lite/? - Me ferez-vous longtemps de pareilles questions? lui demanda-t-elle. - Je vous en demande pardon, reprit-il; mais vous e/tes si peu faite pour e$tre quitte/e, qu'elle ne doit pas vous surprendre. Il vous quitta donc? Apre\s lui qui est-ce qui vous occupa? - Personne, re/pondit-elle d'un air simple. Long- temps livre/e a\ la douleur de l'avoir perdu, je me flattais que je ne pouvais plus e$tre sensible, mais Mazulhim parut, et je ne me tins point parole. - Parbleu! s'e/cria-t-il, les femmes sont bien mal- heureuses, et bien cruellement expose/es a\ la calomnie! - Cela n'est que trop vrai, dit-elle; mais, a\ propos de quoi vous en souvenez-vous a\ pre/sent? - A propos de vous, repartit-il, a\ qui, puisqu'il faut vous le dire, on a l'injustice de donner un peu plus d'aventures que je vois que vous n'en avez eues. 236 - Oh! re/pondit-elle, cela ne me fa$che ni ne m'e/tonne. Pour peu qu'une femme ne fasse pas peur, on n'imagine point qu'elle ne soit pas plus sensible qu'il ne le faudrait : et ce sont souvent les hommes qu'elle a voulu e/couter le moins, que le public lui donne le plus; mais, quoi qu'il en soit, cela ne me fait rien. Ne serait-il donc pas possible de vous obliger a\ parler d'autres choses? -Il n'est donc pas vrai que vous ayez eu tous les amants qu'on vous a donne/s? lui demanda-t-il encore. Zulica ne re/pondit a\ cette nouvelle impertinence qu'en haussant les e/paules. - Ne vous fa$chez point de ce que je vous dis, conti- nua-t-il; si vous e/tiez moins aimable, je croirais plus aise/ment que vous ne diminuez rien de votre histoire. - Pardonnez-moi, re/pondit-elle aigrement, j'ai eu toute la terre. - Enfin, reprit-il, voici ce qu'on m'a dit. Vos commencements sont douteux; on sait pourtant que, dans votre tre\s grande jeunesse, passionne/e pour les talents, et persuade/e que le meilleur moyen pour en acque/rir et les perfectionner est d'inte/resser vivement a\ nous ceux qui les posse\dent, vous ne de/daigna$tes pas vos mai$tres, et que c'est ce qui fait que vous chantez avec tant de gou$t, et que vous dansez avec tant de gra$ce. - Ah! grand Dieu! Quelle horreur! s'e/cria Zulica. - Vous avez raison de vous re/crier la\-dessus, Madame, re/pondit-il froidement : car en effet, cela est horrible. Pour moi, je ne vous condamne pas, et je saurais me$me assez vous estimer de ce que dans un a$ge ou\ les femmes qui un jour doivent e$tre le moins re/serve/es, ont tous les pre/juge/s imaginables, vous avez 237 eu assez de force d'esprit pour sacrifier ceux que votre naissance et l'e/ducation devaient vous avoir donne/s. A votre entre/e dans le monde, convaincue qu'on ne saurait y e$tre trop fausse, vous cacha$tes sous un air prude et froid le penchant qui vous porte aux plaisirs. Ne/e peu tendre, mais excessivement curieuse, tous les hommes que vous vi$tes alors pique\rent votre curio- site, et autant que vous le pu$tes, vous les connu$tes a\ fond. Quand on a autant d'esprit et de pe/ne/tration que vous, l'e/tude d'un homme n'est pas une chose bien difficile, et j'ai oui% dire que celui que vous vous attacha$tes le plus a\ observer, ne vous occupa pas huit jours. Ces amusements philosophiques e/clate\rent. On donna un mauvais tour a\ vos intentions : sans renon- cer a\ votre curiosite/, vous la mode/ra$tes, cependant ce ne fut pas pour longtemps. Vos occupations par- ticulie\res n'ayant pas l'aveu de ceux qui en e/taient les te/moins, vous cru$tes devoir vous soustraire a\ leurs yeux; vous renonc#a$tes a\ la solitude, et vous alla$tes porter dans le monde ce penchant naturel qui vous portait a\ tout connai$tre. La princesse Saheb avait alors Iskender pour amant; vous voulu$tes juger par vous-me$me si l'on pouvait se fier a\ son gou$t, et vous le lui enleva$tes. Elle ne vous l'a jamais pardonne/, et s'en plaint me$me encore tous les jours. - Ah! juste Ciel! s'e/cria Zulica outre/e de fureur; est-il du monde de plus abominables calomnies? - On m'a assure/, continua-t-il avec le me$me sang- froid qu'il avait commence/, que vous quitta$tes biento$t Iskender pour prendre Ake/bar-Mirza a\ qui (parce que, tout prince qu'il e/tait, il vous ennuyait) vous associa$tes le vizir Atamulk et l'e/mir Noureddin; que 238 le prince ne vous entretenant jamais que du mauvais e/tat de sa sante/ (que vous connaissiez pour e$tre plus de/plorable encore qu'il ne disait), le vizir e/tant trop occupe/ des affaires de l'Etat pour l'e$tre de vos charmes autant qu'il l'aurait du$, et ne vous amusant jamais que des de/tails de sa profonde politique, et l'e/mir des grandes actions qu'il avait faites a\ la guerre, vous vous e/tiez de/gou$te/e de trois personnages plus impor- tants qu'aimables. On ose ajouter que, sachant combien il est dangereux a\ la Cour de se faire des ennemis, vous leur aviez laisse/ ignorer vos disposi- tions a\ leur e/gard, et que, force/e de les me/nager, vous vous e/tiez, avec tout le myste\re possible, jete/e entre les bras du jeune Ve/lid, qui, moins grand, moins profond, moins guerrier, mais plus agre/able que ses rivaux, vous avait lui seul, pendant quelque temps, de/dommage/e de l'ennui qu'ils vous causaient. On dit encore que, voyant Ve/lid moins amoureux, et ayant besoin pour re/veiller son ardeur, de lui donner de l'inquie/tude, vous aviez pris Jemla; que Ve/lid fa$che/ de se voir un rival, et vous e/piant avec soin, avait enfin de/couvert les trois autres, et que toute cette affaire, jusque-la\ si judicieusement conduite, avait fini pour vous par l'e/clat le plus injurieux, et vous avait donne/ les plus cruelles et les plus publiques morti- fications. - Ah! c'en est trop! interrompit Zulica en se levant, et je vais... - Un moment encore, s'il vous plai$t, Madame! dit Nasse\s, en la retenant. On a pousse/ l'impudence jus- qu'a\ me dire que, voyant que les affaires re/gle/es ne vous re/ussissaient pas, hai%ssant l'amour, mais tenant encore aux plaisirs, vous ne vous e/tiez plus permis que des amusements passagers, assez agre/ables pour rem- 239 plir vos moments, mais jamais assez vifs pour inte/- resser votre cceur. Sorte de philosophie qui, pour le dire en passant, n'a pas laisse/ de faire quelque progre\s dans ce sie\cle-ci, et dont il serait aise/ de de/montrer la sagesse et l'utilite/, si c'e/tait ici le temps de le faire. A la fin de ce re/cit, Zulica se mit a\ pleurer de fureur, et Nasse\s, feignant de ne s'en pas apercevoir, continua ainsi : - Vous concevez bien que je vous rends trop de justice, que je vous connais trop a\ pre/sent pour croire absolument tout ce qu'on m'a dit. -Vous me faites trop de gra$ce! re/pondit-elle. - Non, reprit-il modestement, ce que je fais pour vous est tout simple, et pour savoir l'opinion que je dois en avoir, je n'ai qu'a\ consulter la fac#on dont vous vous e$tes rendue a\ mes de/sirs; mais en ne croyant pas tout, vous sentez bien aussi qu'il est impossible que je ne croie rien. - Pourquoi donc ? lui demanda-t-elle; tout ce qu'on vous a dit est si probable, que je ne puis concevoir que vous vouliez avoir pour moi un me/nagement si de/place/. -Je crois donc seulement, reprit-il... - Ah! croyez tout, Monsieur, interrompit-elle, croyez tout, et ne nous revoyons jamais! - Quand vous le me/riteriez, re/pondit-il, c'est un effort dont je ne serais pas capable! Jugez si, en vous croyant innocente, je pourrais prendre assez sur moi, e$tre assez barbare pour faire ce que vous semblez me conseiller. - Non, non, Monsieur! re/pliqua-t-elle, vous croyez tout ce qu'on vous a dit, vous le croyez, et vous ne valez pas la peine que je vous de/sabuse. 240 - Ainsi donc, reprit-il, nous allons e$tre brouille/s! Une me$me soire/e aura vu nai$tre et finir votre ardeur, car je ne parle pas de la mienne, ajouta-t-il en sou- pirant, je ne sens que trop qu'elle sera e/ternelle! - Oui, Monsieur, re/pondit Zulica, oui, nous serons brouille/s, et pour jamais! - Pour jamais! s'e/cria-t-il, c'est-a\-dire que vous me quittez aussi promptement que vous m'avez pris? C'est, en honneur, une chose que je ne croyais pas possible. Mais comment cette constance si prodigieuse dont vous vous piquez, cette a$me si de/licate sur le sentiment, peuvent-elles s'accommoder d'un proce/de/ pareil? Quelle cruelle violence n'allez-vous pas vous faire pour me tenir parole? Que je vous plains! Apre\s tout, rien n'est plus heureux pour moi, puisque vous deviez changer, que de vous voir changer si promp- tement. Un long commerce avec vous m'aurait rendu votre inconstance trop douloureuse. Je me flatte pour- tant encore que vous ferez vos re/flexions, et que, s'il est vrai que votre gou$t pour moi soit totalement e/teint, vous craindrez, du moins, que je ne puisse dire que, comble/ de vos bonte\s les plus particulie\res, vous, ayant tous les sujets du monde de vous louer de moi, vous n'avez pas pu gagner sur vous d'e$tre constante seu- lement vingt-quatre heures. Apre\s les petites liberte/s que vous m'avez permises, on trouvera votre proce/de/ mauvais, je vous en avertis. Non, continua-t-il en s'avanc#ant vers elle, et en la serrant tendrement dans ses bras, non, vous ne ferez pas cette injustice a\ l'amant du monde le plus passionne/! - Qui? moi! s'e/cria-t-elle en se de/battant dans ses bras avec violence, moi! Je serais encore a\ vous? Elle ajouta a\ ce propos tout ce qui pouvait marquer 241 vivement a\ Nasse\s son indignation contre lui. Ce fut en vain qu'il voulut triompher de ses efforts; son de/pit la servant mieux que n'avait fait cette se/ve\re vertu pour laquelle elle combattait si mal a\ propos, il fut oblige/ de disputer contre elle jusques a\ des faveurs si peu importantes qu'il n'avait pas encore cru les lui devoir demander. Elle se de/fendait toujours contre lui, lorsqu'un char, qu'ils entendirent arre$ter, suspendit l'attaque et la re/sistance. - Voila\ sans doute mes gens, Monsieur, lui dit-elle, et je pars. Je ne vous presse pas de re/fle/chir sur ce qui s'est passe/ entre nous, cela vous serait inutile; plus on est capable d'un mauvais proce/de/, moins on est fait pour le sentir! En achevant ces paroles, elle se leva, et elle allait sortir, lorsque ce que je dirai demain a\ Votre Majeste/ la forc#a de demeurer. - Pourquoi demain ? dit le Sultan; pensez-vous que vous ne me le dissiez pas aujourd'hui, si j'en avais la fantaisie? Heureusement pour vous, je n'ai sur tout ceci aucune curiosite/, et, soit demain, soit un autre jour, tout cela m'est indiffe/rent. 242 CHAPITRE XIX Ah! tant mieux! Apre\s ce qui s'e/tait passe/ entre Zulica et Mazulhim, elle devait peu s'attendre a\ le revoir, c'e/tait cependant lui qui entrait. Elle recula de surprise en le voyant, et les pleurs succe/dant a\ son e/tonnement, elle se laissa tomber sur moi. Il feignit de ne pas remarquer l'e/tat ou\ sa pre/sence la mettait et s'avanc#ant vers elle d'un air libre : - Je viens, Reine, lui dit-il, vous demander pardon. Un enchai$nement d'affaires accablantes, affreuses, de/sespe/rantes, m'a empe$che/ de me rendre a\ vos ordres... Quoi! vous pleurez? Ah! Nasse\s! cela n'est pas bien, vous avez abuse/ de ma facilite/, de mon amitie/, de ma confiance!... Mais, mais, au vrai, je ne comprends rien a\ tout ceci, moi. Vous e$tes fa$che/e? C'est que j'en suis furieux, de/sole/, je ne m'en conso- lerai jamais. Ceci fait une aventure unique, e/ton- nante, du premier rare!... Enfin, ne peut-on pas savoir ce que c'est que tout cela? Dites donc, vous autres! Vous ne parlez point. Ah! je vois ce que c'est, j'en suis la cause innocente. Vous me croyez infide\le, oui, vous le croyez. Que vous connaissez peu mon cceur! Je reviens a\ vous, mille fois, je dis : 243 mille fois, plus tendre, plus e/pris, plus enchante/ que jamais! Plus Mazulhim feignait de tendresse, plus Zulica, de/concerte/e, abattue, s'obstinait au silence. Nasse\s, qui jouissait malignement de sa confusion, craignait, s'il re/pondait a\ Mazulhim, qu'elle ne profita$t de ce temps-la\ pour se remettre, et attendait impatiemment qu'elle re/pondi$t elle-me$me. Ce fut en vain. Ils res- te\rent quelque temps tous trois dans le silence. - De gra$ce, e/claircissez-moi ce myste\re! dit enfin Mazulhim a\ Nasse\s. Est-ce de vous ou de moi que Madame a a\ se plaindre? Ne m'aime-t-elle plus? Vous aime-t-elle? - Point du tout! repartit Nasse\s : c'est moi, puis- qu'il faut vous le dire, que l'infide\le juge a\ propos de ne plus aimer. Nous sommes brouille/s. - Ah! perfide! dit Mazulhim, apre\s les serments que vous m'aviez faits de m'e$tre toujours fide\le... Quelle horreur! - Ce n'est qu'avec une peine extre$me que je suis parvenu a\ consoler Madame de votre perte, re/pondit Nasse\s. C'est une justice que je lui dois, et pour faire mon devoir jusques au bout, je vais, quelque chose qu'il m'en cou$te, vous laisser essayer si vous pourrez avec plus de facilite/ la consoler de la mienne. Adieu, Madame! poursuivit-il en s'adressant a\ Zulica, mon bonheur n'a pas dure/ longtemps, mais je connais trop la bonte/ de votre co|eur pour ne pas espe/rer qu'un jour vous me rendrez ce que votre pre/vention me fait perdre aujourd'hui. En cas qu'il vous plaise de vous souvenir de moi, soyez su$re que je serai toujours a\ vos ordres! Lorsque Nasse\s fut parti, Zulica se leva brusque- 244 ment, et, sans regarder Mazulhim, voulut sortir aussi. - Non, Madame, lui dit-il, d'un air respectueux, je ne puis me de/terminer a\ vous quitter sans m'e$tre justifie/. Il se pourrait aussi que vous eussiez quelques petites excuses a\ me faire, et, de quelque fac#on que ce soit, il me parai$t inde/cent que nous nous se/parions sans nous e$tre explique/s. Garderez-vous toujours le silence? Ne vous souvient-il plus que vous m'aviez promis une constance e/ternelle? - Ah! Monsieur! re/pondit-elle en pleurant, n'ajou- tez pas a\ vos autres indignite/s, celle de me parler encore d'un amour que vous n'avez jamais ressenti! - He/ bien! re/pliqua-t-il, voila\ les femmes! On manque malgre/ soi, on en ge/mit, on se\che, on languit de douleur, et lorsqu'on n'a me/rite/ que d'e$tre plaint, que l'on revient, plein des plus tendres transports, se jeter aux pieds de ce qu'on aime, on se trouve abhorre/. Apre\s tout, vous seriez moins injustes, si vous e/tiez moins de/licates. Avec les a$mes sensibles on n'a jamais de petits torts. Je vous remercie de votre cole\re, pour- tant; sans elle, j'aurais peut-e$tre ignore/ toute ma vie combien vous m'aimez, et je vous en aurais moi- me$me aime/e moins. Mais, dites-moi donc, ajouta-t-il en s'approchant d'elle familie\rement, e$tes-vous re/el- lement bien fa$che/e? Zulica ne re/pondit a\ cette question qu'en le regar- dant avec le dernier me/pris. - C'est qu'au fond, continua-t-il, il me serait bien aise/ de me justifier. Mais oui, ajouta-t-il, en lui voyant hausser les e/paules, tre\s aise/, je ne dis rien de trop! Car, voyons, quels sont mes torts avec vous? - En ve/rite/! s'e/cria-t-elle, j'admire votre impu- dence! Me faire venir ici, ne vous y pas rendre, tout 245 mauvais, tout impertinent, tout me/prisable me$me qu'est ce proce/de/, vous e$tes fait pour l'avoir, il ne m'a point e/tonne/e; mais y joindre la dernie\re perfidie! M'envoyer ici un inconnu que vous instruisez de ma faiblesse, quand vous devriez la cacher a\ toute la terre!... - Oui! La cacher! interrompit-il; ce serait un beau myste\re, et fort utile au reste, que celui-la\! pensez- vous qu'une affaire entre personnes comme nous puisse s'ignorer? Mais je suppose que, contre votre expe/- rience me$me, vous vous fussiez assez aveugle/e pour croire qu'on ne vous nommerait pas, en quoi (per- mettez-moi de vous le demander) vous ai-je expose/e? Notre secret n'est-il pas mieux entre les mains d'un homme d'un certain rang, qu'entre celles d'un esclave? Avais je me$me alors, pour vous l'envoyer, celui qui a aupre\s de moi le de/tail de ces sortes de choses, et n'e/tait-il pas ici a\ nous attendre? Le temps me pressait. J'ai choisi pour vous instruire de ce qui m'arrivait, celui de mes amis a\ qui je sais le plus de mo|eurs, Nasse\s enfin, qui, outre des mo|eurs a de l'es- prit, est l'homme du monde qui, assure/ment, me/rite le plus d'e$tre vu avec plaisir, et a\ qui, j'ose le dire, on doit le plus d'estime et de conside/ration. Au reste, je prendrai la liberte/ de vous dire que je ne vois pas bien pourquoi, apre\s les remerciements que vous l'avez si ge/ne/reusement mis a\ porte/e de vous faire, vous vous plaignez de ce que je vous l'ai envoye/. Entre nous, cet article pourrait me/riter e/claircissement; vous ne me le donnerez pourtant qu'en cas qu'il vous plaise de le faire, car, soit dit sans vous fa$cher, je ne suis ni aussi curieux ni aussi incommode que vous. - Que d'impertinence et de fatuite/! s'e/cria Zulica. 246 - Doucement, s'il vous plai$t, Madame, sur les excla- mations de ce genre! dit vivement Mazulhim. Tel que vous me voyez, il y a mille choses sur lesquelles je pourrais me re/crier aussi, et je vous demande en gra$ce de ne pas m'obliger a\ prendre ma revanche. Si vous voulez bien me faire l'honneur de m'en croire, nous nous parlerons amicalement. Peut-e$tre y gagnerez- vous autant que moi. Voyons un peu. La pre/sence de Nasse\s vous a fa$che/e d'abord, je n'en doute pas, et ce dont je doute aussi peu, c'est que, pour vous mettre a\ l'aise avec lui, vous l'avez accable/ de toutes les faveurs que vous aviez la bonte/ de me destiner. - Quand cela serait? re/pondit fie\rement Zulica. - J'entends, interrompit-il; cela est! - He/ bien! oui, reprit-elle courageusement, oui, je l'ai aime/! - N'abusons pas ici des mots, re/pliqua-t-il; vous ne l'avez point aime/, mais cela est revenu au me$me. Convenez, puisqu'a\ pre/sent vous le connaissez un peu, que c'est un homme d'un rare me/rite. - Ce que j'en sais, repartit-elle froidement, c'est que, s'il est fat, insolent et sans e/gards, il a du moins de quoi se le faire pardonner, et que tel qui ose prendre les me$mes tons, aurait plus d'une raison pour e$tre modeste! - Toute de/tourne/e qu'est cette e/pigramme, reprit- il, je sens a\ merveille qu'elle s'adresse a\ moi, et je veux bien, sans que cela tire a\ conse/quence, vous donner la petite consolation de me l'entendre avouer. Je pousserai me$me les e/gards beaucoup plus loin, et ne me permettrai pas une justification dont peut-e$tre la politesse serait blesse/e. - Que vous tenez de mise/rables propos! s'e/cria- 247 t-elle en le regardant d'un air de pitie/, et que le ton railleur et le/ger convient mal a\ une espe\ce comme vous! - Vous aurez beau faire, Madame, re/pondit-il, je ne m'e/carterai ni du respect que je vous dois, ni du plan sur lequel j'ai re/solu de vous entretenir. Je ne serai pas fa$che/ de vous offrir en ma personne un mode\le de mode/ration; peut-e$tre qu'en ne me voyant point me de/mentir, vous serez tente/e de m'imiter. - Vous l'exercerez donc tout seul, cette mode/ration si vante/e, repartit-elle en se levant, car je vais... - Non, s'il vous plai$t, Madame, dit-il en la retenant, vous ne me quitterez point! Ce n'est pas ainsi que des gens comme nous doivent finir. Pour votre hon- neur, pour le mien, nous devons mutuellement nous pre$ter a\ un e/claircissement, et e/viter un e/clat qui serait beaucoup plus a\ craindre pour vous que pour moi. En un mot, Zulica, vous m'e/couterez! Soit que Zulica senti$t le tort que cette aventure pouvait lui faire si elle se re/pandait, et qu'elle cru$t, toutes re/flexions faites, ne devoir rien oublier pour engager Mazulhim au silence; soit que, trop me/pri- sable pour e$tre longtemps fa$che/e qu'on la me/prisa$t, sa cole\re commenc#a$t a\ se calmer, elle se rejeta sur le sopha, mais sans regarder Mazulhim, qui, peu touche/ de cette marque de de/pit, reprit ainsi son discours : - Vous convenez que vous avez pris Nasse\s. Un autre vous dirait que commune/ment une femme ne s'engage dans une nouvelle affaire, que quand celle qu'elle avait est entie\rement rompue, et la\-dessus il vous accablerait de tout le me/pris qu'en apparence semble me/riter cette conduite : pour moi, qui ai assez 248 d'usage du monde pour sentir comment cela s'est fait, loin de vous en savoir mauvais gre/, je vous en aime davantage. - Ce n'e/tait cependant pas l'effet que je voulais produire sur votre co|eur! re/pondit-elle. - Vous n'en pouvez rien savoir, re/pliqua-t-il, dans le trouble ou\ vous e/tiez, e/tait-il possible que vous de/me\lassiez les motifs qui vous faisaient agir? Vous me croyiez inconstant, on vous pressait de vous ven- ger; si vous m'aviez moins aime/, vous ne l'auriez pas fait, et Nasse\s aurait tente/ vainement de vous mener aussi loin qu'il l'a fait. Il n'appartient, croyez-moi, qu'a\ la passion la plus vive, d'inspirer ces mouve- ments qui ne laissent pas aux re/flexions le temps ou la liberte/ d'agir. Je ne saurais assez m'e/tonner que Nasse\s ait e/te/ assez peu de/licat pour vouloir profiter du moment ou\ vous vous trouviez, ou assez aveugle/ pour ne pas voir que, me$me entre ses bras, vous e/tiez toute a\ un autre, et que, sans votre amour pour moi, vous ne l'auriez jamais rendu heureux. - Oh! non, re/pondit-elle, il m'a plu, et je vous ai fait assure/ment une infide/lite/ dans toutes les re\gles. - Vanite/ toute pure de votre part, re/pliqua-t-il. N'allez pas croire cela; rien n'est moins vrai! - Comment donc! dit-elle, rien n'est moins vrai? Je trouve assez singulier que vous vouliez savoir mieux que moi, ce qui en est. -Je le sais pourtant si bien que je pourrais vous dire mot a\ mot, comment il s'y est pris pour vous se/duire, re/pondit-il. Nasse\s vous a trouve/e belle, il a mieux aime/ vous instruire des de/sirs que vous lui donniez, que de me justifier, et je parierais me$me que, loin de vous parler en ma faveur, il a... 249 - Cela n'est pas douteux, interrompit-elle. - Ne vous dis-je pas? continua-t-il. Quel mise/rable triomphe a-t-il remporte/ la\, et qu'il est peu flatteur! Apre\s tout, il y a des gens a\ qui il faut pardonner ces petits stratage\mes : ils en ont besoin pour plaire. - Quoi! lui dit-elle avec e/tonnement, vous oseriez me soutenir que vous n'e$tes point infide\le? - Assure/ment, reprit-il, je ne l'e/tais pas, et c'est ce qui rend votre aventure si plaisante. - Vous n'e$tiez pas coupable? re/pe/ta-t-elle. Qu'e/tiez- vous donc devenu? - Je ne suis, re/pliqua-t-il, sorti de chez l'Empereur qu'a\ l'heure a\ laquelle vous m'avez vu arriver ici, et Za$dis me$me, a\ qui, par parenthe\se, on a fait mille plaisanteries sur ce qu'il a e/te/ hier perdu tout le jour, ne m'a point quitte/; il peut vous le dire. Au nom de Za$dis, Zulica fre/mit, et regarda en rougissant Mazulhim qui, sans parai$tre remarquer aucun de ses mouvements, continua ainsi : - Quoique toujours j'aie pour vous un gou$t fort vif, vous concevez bien que nous ne vivrons plus ensemble dans cette intimite/ que vous m'aviez promise. Ce n'est pas que je ne vous pardonne tout : mais un commerce lie/ ne nous convient plus; au reste, nous nous e/tions pris plus de fantaisie que d'amour; ce n'e/tait point le sentiment qui nous unissait; ce qui arrive ne doit ni vous mortifier, ni me de/plaire, ni nous empe$cher de ce/der au caprice, si, sans vouloir nous reprendre, nous nous en trouvons quelquefois susceptibles l'un pour l'autre. - Je me flatte, re/pondit-elle de/daigneusement, qu'en faisant cet arrangement vous en sentez tout le ridi- cule, et que vous n'espe/rez pas de m'y faire consentir. 250 - Pardonnez-moi, reprit-il : vous e$tes trop raison- nable pour ne pas sentir ce que l'on doit d'e/gards et de me/nagements a\ ses anciens amis; d'ailleurs, vous n'ignorez pas qu'aujourd'hui c'est un usage e/tabli de former autant d'affaires que l'on peut, et d'accorder tout a\ ses nouvelles connaissances, sans pour cela retrancher rien aux anciennes. Vous trouverez bon que les choses s'arrangent comme j'ai l'honneur de vous le dire, et que je regarde ce point-la\ comme tre\s de/cide/ entre nous. A ce honteux marche/, Zulica, tre\s digne qu'on le fi$t avec elle, s'offensa pourtant de ce que Mazulhim osait la croire capable de ce qu'elle faisait tous les jours, et voulut le prendre avec lui sur un ton de dignite/ qui, ne la rendant que plus me/prisable, ne l'encouragea que plus a\ ne la pas me/nager. - S'il n'e/tait pas si tard, lui dit-il, je vous prou- verais que loin que vous ayez a\ vous plaindre de moi, vous avez mille remerciements a\ me faire. Je n'ignore pas que Za$dis a passe/ hier chez vous, et seul avec vous, toute la journe/e et une grande partie de la nuit. Plus curieux que je n'e/tais jaloux, et su$r que vous manqueriez a\ la parole que vous m'aviez donne/e de ne le jamais revoir, je vous ai fait obser- ver tous deux... - Il n'e/tait pas besoin, interrompit-elle, que vous en prissiez la peine. Je n'ai point pre/tendu me cacher, et le motif qui m'a fait recevoir hier Za$dis chez moi, ne peut jamais que me faire honneur. - Ah, ah! dit-il, d'un air surpris, cela est tre\s par- ticulier! - Votre air railleur n'empe$chera point que je ne dise vrai, re/pliqua-t-elle; je n'avais pas encore rompu 251 absolument avec lui, et c'e/tait pour lui annoncer que je ne le verrais jamais... - Que vous passa$tes, interrompit-il, tout le jour et toute la nuit avec lui. Je ne vous contredis pas sur le motif, tout extraordinaire qu'il est; car enfin vous avouerez qu'il est rare qu'une femme se renferme vingt-quatre heures avec un homme, quand elle ne veut que se brouiller avec lui. Mais comme une chose, pour e$tre sans exemple, peut n'en e$tre pas moins sense/e, je conc#ois, moi qui ne cherche uniquement qu'a\ vous justifier, que Za$dis, recevant de vous la confirmation de son malheur, en a pense/ mourir de de/sespoir a\ vos genoux, et que, touche/e de l'abatte- ment ou\ votre inconstance le jetait, vous l'avez console/ avec toute l'humanite/ dont vous e$tes capable, sans que vos soins pour lui prissent rien sur la fide/lite/ que vous m'aviez jure/e. Un homme de/sespe/re/ est peu rai- sonnable, on a de la peine a\ l'amener a\ une conduite sense/e; il faut dire, redire, retourner mille fois la me$me chose; essuyer des regrets, des reproches, des larmes, de la fureur : rien ne prend plus de temps. Au reste, je vous dirai que vous n'avez pas a\ regretter celui que vous avez employe/ a\ ta$cher de calmer Za$dis : il e/tait aujourd'hui d'une gaiete/ charmante. Za$dis gai! Cela vous parai$t-il concevable? Si, comme je me gar- derai bien d'en douter, vous me dites vrai, ou vos conseils ont eu bien de l'empire sur lui, ou, pour vous regretter aussi peu qu'il le fait, il fallait qu'il vous aima$t bien faiblement. Si l'un fait honneur a\ votre esprit, l'autre en fait assez peu a\ vos charmes; mais je ne vous afflige pas, vous savez a\ quoi vous en tenir la\-dessus. A tout e/ve/nement, vous deviez bien lui recommander de parai$tre triste, au moins pour le 252 temps que vous pouviez avoir besoin de me tromper. Zulica, a\ ces paroles, voulut essayer de se justifier, mais Mazulhim l'interrompant : - Tout ce que vous pourriez me dire, Madame, lui dit-il, serait inutile. Epargnez-vous une justification que je ne vous demande, ni ne veux recevoir, et qui vous cou$terait sans me satisfaire. Adieu, ajouta-t-il en se levant, il est tard, et nous devrions de/ja\ nous e$tre se/pare/s. Ah! a\ propos, que ferez-vous de Nasse\s? Zulica, a\ cette question, parut e/tonne/e. - Ce que je vous demande, poursuivit-il, me parai$t sense/. Vous vous e$tes quitte/s mal et il me semble qu'en cela vous avez manque/ de prudence. Si vous faites bien, vous le reverrez : croyez-moi, e/vitez un e/clat. Il ne doit pas vous e$tre plus difficile de le garder en le hai%ssant, qu'il ne vous l'a e/te/ de le prendre sans l'aimer. Si vous vous obstinez a\ ne le pas revoir, il parlera peut-e$tre, et quoique rien assu- re/ment ne soit si simple que ce que vous avez fait, il se trouverait des gens assez noirs, assez injustes pour vous donner le tort, et pour faire d'une chose tout ordinaire, l'histoire la plus singulie\re et la plus ridicule. Ce n'est pas, dans le fond, ce qu'on en dira qui doit vous inquie/ter; quand on porte un certain nom, qu'on est d'un certain rang, une affaire de plus ou de moins n'est pas une chose a\ laquelle on doive regarder de si pre\s : mais c'est qu'il faut e/viter de se faire des ennemis. Demain, je vous le pre/senterai. - Moi, s'e/cria-t-elle, je vous reverrais? - Eh oui! re/pondit-il en lui pre/sentant la main pour descendre, il faudra prendre cela sur vous. Si par hasard Za$dis est assez extraordinaire pour le trou- 253 ver mauvais, comptez sur moi : ou il sera force/ de vous quitter, ou il s'accoutumera a\ la fin a\ nous voir vous faire assidu$ment notre cour. En achevant ces paroles, il lui offrit encore la main, et voyant qu'elle s'obstinait a\ la refuser : - Quelle mise\re! lui dit-il, en la lui prenant malgre/ elle; vous faites l'enfant a\ un point qui n'est pas supportable! Alors ils sortirent. - Ils sortirent! s'e/cria le Sultan; ah! le grand mot; c'est a\ mon gre/, le meilleur de votre histoire! Et ne revinrent-ils pas? - Je ne revis plus Zulica, re/pondit Amanze/i, mais je vis encore longtemps Mazulhim. - Et toujours, dit le Sultan, comme vous savez... Parbleu! c'e/tait un rare garc#on! Quelle femme eut-il apre\s Zulica? - Beaucoup qui ne valaient pas mieux qu'elle, et quelques-unes qui ne me/ritaient pas de l'avoir, et dont le destin me faisait pitie/. - Mais a\ propos, demanda Schah-Baham a\ la Sul- tane, n'avez-vous pas trouve/ que Mazulhim traite bien mal cette Zulica? - Je la trouve si me/prisable, re/pliqua la Sultane, que je voudrais, s'il e/tait possible, qu'il l'eu$t encore plus punie! - Il m'a semble/ a\ moi, repartit le Sultan, qu'elle e/tait trop douce avec lui; cela n'est pas dans la nature. - Et moi, je crois le contraire, dit la Sultane. Une femme telle que Zulica n'a point de ressources contre le me/pris, et comme l'ignominie de sa conduite la livre aux plus cruelles insultes, la bassesse de son caracte\re, et cette honte inte/rieure dont malgre/ elle- 254 me$me elle se sent toujours accable/e, ne lui laissent pas la force de les repousser. D'ailleurs, quand il serait vrai qu'Amanze/i eu$t outre/ l'humiliation de Zulica, loin de lui en faire des reproches, je lui en saurais bon gre/. Ce serait en quelque fac#on donner des pre/ceptes de vice que de le peindre heureux et triomphant. - Oh oui! reprit le Sultan, cela est bien ne/cessaire! Mais laissons cela; la dispute m'aigrit, et je ne doute point que je ne me fa$chasse, si nous parlions plus longtemps. Quand vous eu$tes quitte/ Mazulhim, ou\ alla$tes-vous, Amanze/i? 255 CHAPITRE XX Amusements de l'a$me Quelques plaisirs que je trouvasse dans la petite maison de Mazulhim, l'inte/re$t de mon a$me me forc#a de m'en arracher, et, persuade/ que ce ne serait pas la\ que je trouverais ma de/livrance, j'allai chercher quelque maison ou\ je fusse, s'il e/tait possible, plus heureux que dans toutes celles que j'avais de/ja\ habi- te/es. Apre\s plusieurs courses, qui n'offrirent a\ mes yeux que des choses que j'avais de/ja\ vues ou des faits peu dignes d'e$tre raconte/s a\ Votre Majeste/, j'entrai dans un vaste palais qui appartenait a\ un des plus grands seigneurs d'Agra. J'y errai quelque temps; enfin je fixai ma demeure dans un cabinet orne/ avec une extre$me magnificence et beaucoup de gou$t, quoique l'un semble toujours exclure l'autre. Tout y respirait la volupte/ : les ornements, les meubles, l'odeur des parfums, exquis qu'on y bru$lait sans cesse, tout la retrac#ait aux yeux, tout la portait dans l'a$me. Ce cabinet enfin aurait pu passer pour le temple de la mollesse, pour le vrai se/jour des plaisirs. Un instant apre\s que je m'y fus place/, je vis entrer la divinite/ a\ qui j'allais appartenir. C'e/tait la fille de l'omrah chez qui j'e/tais. La jeunesse, les gra$ces, la 256 beaute/, ce je ne sais quoi qui seul les fait valoir, et qui, plus puissant, plus marque/ qu'elles-me$mes, ne peut cependant jamais e$tre de/fini, tout ce qu'il y a de charmes et d'agre/ments, composait sa figure. Mon a$me ne put la voir sans e/motion, elle e/prouva a\ son aspect mille sensations de/licieuses que je ne croyais pas a\ son usage. Destine/ a\ porter quelquefois une si belle personne, non seulement je cessai de me tour- menter sur mon sort, mais me$me je commenc#ai a\ craindre d'e$tre oblige/ de commencer une nouvelle vie. - Ah! Brama, me disais je, quelle est donc la fe/licite/ que tu pre/pares a\ ceux qui t'ont bien servi, puisque tu permets que les a$mes que ton juste courroux a re\prouve/es jouissent de la vue de tant d'attraits? Viens, continuais je avec transport, viens! image charmante de la divinite/, viens calmer une a$me inquie\te, qui de/ja\ serait confondue avec la tienne, si des ordres cruels ne la retenaient pas dans sa prison! Il sembla dans cet instant que Brama voulu$t exau- cer mes vo|eux. Le soleil e/tait alors a\ son plus haut point, il faisait une chaleur excessive; Ze/i%nis se pre/- para biento$t a\ jouir des douceurs du sommeil, et, tirant elle-me$me les rideaux, ne laissa dans le cabinet que ce demi jour si favorable au sommeil et aux plai- sirs, qui ne de/robe rien aux regards et ajoute a\ leur volupte/, qui rend enfin la pudeur moins timide, et lui laisse accorder plus a\ l'amour. Une simple tunique de gaze, et presque tout ouverte, fut biento$t le seul habillement de Ze/i%nis; elle se jeta sur moi nonchalamment. Dieux! avec quels transports je la rec#us! Brama, en fixant mon a$me dans des sophas lui avait donne/ la liberte/ de s'y placer 257 ou\ elle le voudrait; qu'avec plaisir en cet instant j'en fis usage! Je choisis avec soin l'endroit d'ou\ je pouvais le mieux observer les charmes de Ze/i%nis, et je me mis a\ les contempler avec l'ardeur de l'amant le plus tendre, et l'admiration que l'homme le plus indiffe/- rent n'aurait pu leur refuser. Ciel! que de beaute/s s'offrirent a\ mes regards! Le sommeil enfin vint fer- mer ces yeux qui m'inspiraient tant d'amour. Je m'occupai alors a\ de/tailler tous les charmes qu'il me restait encore a\ examiner, et a revenir sur ceux que j'avais de/ja\ parcourus. Quoique Ze/i%nis dormi$t assez tranquillement, elle se retourna quelquefois, et chaque mouvement qu'elle faisait, de/rangeant sa tunique, offrait a\ mes avides regards de nouvelles beaute/s. Tant d'appas acheve\rent de troubler mon a$me. Accable/e sous le nombre et la violence de ses de/sirs, toutes ses faculte/s demeure\rent quelque temps suspendues. C'e/tait en vain que je voulais former une ide/e; je sentais seulement que j'aimais, et sans pre/voir ou craindre les suites d'une aussi funeste passion, je m'y abandonnais tout entier. - Objet de/licieux! m'e/criai-je enfin, non, tu ne peux pas e$tre une mortelle. Tant de charmes ne sont pas leur partage. Au-dessus me$me des e$tres ae/riens, il n'en est point que tu n'effaces. Ah! daigne recevoir les hommages d'une a$me qui t'adore! Garde-toi de lui pre/fe/rer quelque vil mortel! Ze/i%nis! Divine Ze/i%nis! Non, il n'en est point qui te me/rite; non, Ze/i%nis! puisqu'il n'en est point qui puisse te ressembler! Pendant que je m'occupais de Ze/i%nis avec tant d'ar- deur, elle fit un mouvement et se retourna. La situa- tion ou\ elle venait de se mettre, m'e/tait favorable, et 258 malgre/ mon trouble, je songeai a\ en profiter. Ze/i%nis e/tait couche/e sur le co$te/, sa te$te e/tait penche/e sur un coussin du sopha, et sa bouche le touchait presque. Je pouvais, malgre/ la rigueur de Brama, accorder quelque chose a\ la violence de mes de/sirs; mon a$me alla se placer sur le coussin, et si pre\s de la bouche de Ze/i%nis, qu'elle parvint enfin a\ s'y coller tout entie\re. Il y a sans doute, pour l'a$me, des de/lices que le terme de plaisir n'exprime pas, pour qui me$me celui de volupte/ n'est pas encore assez fort. Cette ivresse douce et impe/tueuse ou\ mon a$me se plongea, qui en occupa si de/licieusement toutes les faculte/s, cette ivresse ne saurait se peindre. Sans doute notre a$me embarrasse/e de ses organes, oblige/e de mesurer ses transports sur leur faiblesse, ne peut, quand elle se trouve emprisonne/e dans un corps, s'y livrer avec autant de force que lorsqu'elle en est de/pouille/e. Nous la sentons me$me quelquefois dans un vif mouvement de plaisir, qui, voulant forcer les barrie\res que le corps lui oppose, se re/pand dans toute sa prison, y porte le trouble et le feu qui la de/vore, cherche vainement une issue, et, accable/e des efforts qu'elle a faits, tombe dans une langueur qui pendant quelque temps semble l'avoir ane/antie. Telle est, a\ ce que je crois du moins, la cause de l'e/pui- sement ou\ nous jette l'exce\s de la volupte/. Tel est notre sort, que notre a$me toujours inquie\te au milieu des plus grands plaisirs, est re/duite a\ en de/sirer plus encore qu'elle n'en trouve. La mienne, colle/e sur la bouche de Ze/i%nis, abi$me/e dans sa fe/licite-, chercha a\ s'en procurer une encore plus grande. Elle essaya, mais vainement, a\ se glisser tout entie\re dans Ze/i%nis; retenue dans sa prison par les ordres cruels 259 de Brama, tous ses efforts ne purent l'en de/livrer. Ses e/lans redouble/s, son ardeur, la fureur de ses de/sirs, e/chauffe\rent apparemment celle de Ze/i%nis. Mon a$me ne s'aperc#ut pas pluto$t de l'impression qu'elle faisait sur la sienne, qu'elle redoubla ses efforts. Elle errait avec plus de vivacite/ sur les le\vres de Ze/i%nis, s'e/lanc#ait avec plus de rapidite/, s'y attachait avec plus de feu. Le de/sordre qui commenc#ait a\ s'emparer de celle de Ze/i%nis, augmenta le trouble et les plaisirs de la mienne. Ze/i%nis soupira, je soupirai; sa bouche forma quelques paroles mal articule/es, une aimable rougeur vint colo- rer son visage. Le songe le plus flatteur vint enfin e/garer ses sens. De doux mouvements succe/de\rent au calme dans lequel elle e/tait plonge/e. - Oui! tu m'aimes! s'e/cria-t-elle tendrement. Quelques mots, interrompus par les plus tendres soupirs, suivirent ceux-la\. - Doutes-tu, continua-t-elle, que tu ne sois aime/? Moins libre encore que Ze/i%nis, je l'entendais avec transport et n'avais plus la force de lui re/pondre. Biento$t son a$me, aussi confondue que la mienne, s'abandonna toute au feu dont elle e/tait de/vore/e, un doux fre\missement... Ciel! Que Ze/i%nis devint belle! Mes plaisirs et les siens se dissipe\rent par son re/veil. Il ne lui resta plus de la douce illusion qui avait occupe/ ses sens, qu'une tendre langueur a\ laquelle elle se livra avec une volupte/ qui la rendait bien digne des plaisirs dont elle venait de jouir. Ses regards, ou\ l'amour me$me re/gnait, e/taient encore charge/s du feu qui coulait dans ses veines. Quand elle put ouvrir les yeux, ils avaient de/ja\ perdu l'impression voluptueuse que mon amour et le trouble de ses sens y avaient mise, mais qu'ils e/taient encore touchants! Quel mor- 260 tel, en se devant le bonheur de les voir ainsi, ne serait expire/ de l'exce\s de sa tendresse et de sa joie? - Ze/i%nis! m'e/criais je avec transport, aimable Ze/i%- nis! C'est moi qui viens de te rendre heureuse : c'est a\ l'union de ton a$me et de la mienne, que tu dois tes plaisirs. Ah! puisses-tu les lui devoir toujours, et ne re/pondre jamais qu'a\ mon ardeur! Non, Ze/i%nis, il n'en peut jamais e$tre de plus tendre et de plus fide\le! Ah! si je pouvais soustraire mon a$me au pouvoir de Brama, ou qu'il pu$t l'oublier, e/ternellement attache/e a\ la tienne, ce serait par toi seule que son immortalite/ pourrait devenir un bonheur pour elle, et qu'elle croi- rait perpe/tuer son e$tre. Si je te perds jamais, a$me que j'adore! eh! comment dans l'immensite/ de la nature, ou accable/ de ces liens cruels dont Brama me chargera peut-e$tre, pourrai-je te retrouver? Ah! Brama! si ton pouvoir supre$me m'arrache a\ Ze/i%nis, fais au moins que quelque douloureux que me soit son souvenir, je ne le perde jamais! Pendant que mon a$me parlait si tendrement a\ Ze/i%- nis, cette fille charmante semblait s'abandonner a\ la plus douce re$verie, et je commenc#ai a\ m'alarmer de la tranquillite/ avec laquelle elle avait pris ce songe, dont quelques instants auparavant, je trouvais tant a\ me fe/liciter. Ze/i%nis, me disais-je, est sans doute accoutume/e aux plaisirs qu'elle vient de gou$ter. Quelque chose qu'ils aient pris sur ses sens, ils n'ont point e/tonne/ son imagination : elle re$ve, mais elle ne parai$t pas se demander la cause des mouvements dont elle a e/te/ agite/e. Familiarise/e avec ce que l'amour a de plus doux et de plus tendres transports, je n'ai fait que lui en retracer l'ide/e. Un mortel plus heureux a de/ja\ 261 de/veloppe/ dans le co|eur de Ze/i%nis ce germe de ten- dresse que la nature y a mis. C'est son image, non mon ardeur, qui l'a enflamme/e; elle connai$t l'amour, elle en a parle/; elle semblait, au milieu de son trouble, e$tre occupe/e du soin de rassurer un amant qui peut- e$tre est accoutume/ a\ porter entre ses bras ses craintes et son inquie/tude. Ah! Ze/i%nis! s'il est vrai que vous aimiez, que, dans l'e/tat ou\ m'a mis la cole\re de Brama, mon sort va devenir horrible! Mon a$me errait entre toutes ces ide/es, lorsque j'en- tendis frapper doucement a\ la porte. La rougeur de Ze/i%nis a\ ce bruit impre/vu augmenta mes craintes. Elle raccommoda avec promptitude le de/rangement ou\ les erreurs de son sommeil l'avaient laisse/e, et, plus en e/tat de parai$tre, elle ordonna qu'on entra$t. - Ah! me dis-je avec une extre$me douleur, c'est peut-e$tre un rival qui va s'offrir a\ ma vue; s'il est heureux, quel supplice! S'il le devient, que Ze/i%nis soit telle que quelquefois je la suppose, et que ce soit a\ elle que je doive ma de/livrance, quel coup affreux pour moi si je suis force/ de me se/parer d'elle apre\s les sentiments qu'elle m'a inspire/s! Quoique par la connaissance que j'avais des mo|eurs d'Agra, je dusse e$tre rassure/ contre la crainte de quitter Ze/i%nis, et qu'il fu$t assez vraisemblable qu'a\ l'a$ge de quinze ans a\ peu pre\s qu'elle paraissait avoir, elle n'eu$t pas tout ce que Brama demandait pour me rendre a\ une autre vie, il se pouvait aussi que j'eusse tout a\ craindre d'elle de ce co$te/-la\, et quelque cruel qu'il fu$t pour moi d'e$tre te/moin des bonte/s qu'elle aurait pour mon rival, je pre/fe/rais ce supplice a\ celui de la perdre. A l'ordre de Ze/i%nis, un jeune Indien, de la figure 262 la plus brillante, e/tait entre/ dans le cabinet. Plus il me parut digne de plaire, plus il excita ma haine; elle redoubla a\ l'air dont Ze/i%nis le rec#ut. Le trouble, l'amour et la crainte se peignirent tour a\ tour sur son visage; elle le regarda quelque temps avant que de lui parler. Il me parut aussi agite/ qu'elle; mais a\ son air timide et respectueux, je jugeai que s'il e/tait aime/, on ne le favorisait pas encore. Malgre/ son trouble et son extre$me jeunesse (car il ne me parut gue\re plus a$ge/ que Ze/i%nis) il semblait n'en e$tre pas a\ sa premie\re passion, et je commenc#ai a esperer que je n'aurais de cette aventure que le chagrin que je pou- vais le mieux supporter. - Ah! Phe/le/as! lui dit Ze/i%nis avec e/motion, que venez-vous chercher ici? - Vous que j'espe/rais y trouver, re/pondit-il en se jetant a\ ses genoux; vous sans qui je ne puis vivre, et qui voulu$tes bien hier me promettre de me voir sans te/moins. - Ah! n'espe/rez pas, reprit-elle vivement, que je vous tienne parole! Sortons, je ne veux pas rester plus longtemps dans ce cabinet. - Ze/i%nis, re/pliqua-t-il, m'enviez-vous le bonheur de rester seul un moment avec vous, et se peut-il que vous vous repentiez si to$t de la premie\re faveur que vous m'accordez? - Mais, re/pondit-elle d'un air embarrasse/, ne puis- je pas vous parler ailleurs qu'ici, et si vous m'aimiez, vous obstineriez-vous a\ me demander une chose pour laquelle j'ai tant de re/pugnance? Phe/le/as, sans lui re/pondre, lui saisit une main, et la baisa avec toute l'ardeur dont j'aurais e/te/ capable. Ze/i%nis le regardait languissamment, elle soupirait, 263 encore e/mue de ce songe qui lui avait peint son amant si pressant, et ou\ elle avait e/te/ si faible : dispose/e encore plus a\ l'amour par les impressions qui lui en e/taient reste/es, chaque fois que ses yeux se tournaient vers Phe/le/as, ils devenaient plus tendres, et repre- naient insensiblement un peu de cette volupte/ que mon amour y avait mise quelques moments aupa- ravant. Malgre/ le peu d'expe/rience de Phe/le/as, sa ten- dresse, qui le rendait attentif a\ tous les mouvements de Ze/i%nis, les lui laissait assez remarquer pour qu'il ne pu$t pas douter qu'elle le voyait avec plaisir. Ze/i%nis, d'ailleurs, simple et sans art, ne cachant a\ Phe/le/as que par pudeur l'e/tat ou\ sa pre/sence la mettait, en croyant lui de/rober beaucoup du trouble dont elle e/tait agite/e, le lui montrait tout entier. Phe/le/as n'en savait pas assez pour triompher d'une coquette, dont la fausse vertu et les airs de/cents l'auraient effraye/, mais il n'e/tait que trop dangereux pour Ze/i%nis qui, presse/e par son amour, ignorait, me$me en craignant de ce/der, la fac#on dont elle aurait pu se de/fendre. Avec quelque plaisir qu'elle vi$t Phe/le/as a\ ses genoux, elle le pria de se lever. Loin de lui obe/ir, il les lui serrait avec une expression si tendre et des transports si vifs, que Ze/i%nis en soupira. - Ah! Phe/le/as! lui dit-elle avec e/motion, sortons d'ici, je vous en conjure! - Me craindrez-vous toujours? lui demanda-t-il tendrement. Ah! Ze/i%nis! Que mon amour vous touche peu! Que pouvez-vous craindre d'un amant qui vous adore, qui presque en naissant fut soumis a\ vos charmes, et qui depuis, uniquement touche/ d'eux, n'a 264 voulu vivre que pour vous? Ze/i%nis! ajouta-t-il en ver- sant des larmes, voyez l'e/tat ou\ vous me re/duisez! En achevant ces paroles, il leva sur elle ses yeux charge/s de pleurs; elle le fixa quelque temps d'un air attendri, et ce/dant enfin aux transports que l'amour et la douleur de Phe/le/as lui causaient : - Ah! cruel! lui dit-elle d'une voix e/touffe/e par les pleurs qu'elle ta$chait de retenir, ai-je me/rite/ les reproches que vous me faites, et quelles preuves puis- je vous donner de ma tendresse, si apre\s toutes celles que vous en avez rec#ues, vous voulez en douter encore? - Si vous m'aimiez, re/pondit-il, ne vous oublieriez- vous pas avec moi dans cette solitude, et, loin d'en vouloir sortir, auriez-vous quelqu'autre crainte que celle qu'on ne vi$nt nous y troubler? - He/las! reprit-elle nai%vement, qui vous dit que j'en aie d'autres? A ces mots, Phe/le/as quittant brusquement ses genoux, courut a\ la porte et la ferma. En revenant, il rencontra Ze/i%nis, qui, devinant ce qu'il allait faire, s'e/tait leve/e pour l'en empe$cher. Il la prit entre ses bras, et malgre/ la re/sistance qu'elle lui opposait, il la remit sur moi et s'y assit aupre\s d'elle. 265 CHAPITRE DERNIER Je ne sais si Ze/i%nis imagina que quand une porte est ferme/e il est inutile de se de/fendre, ou si craignant moins d'e$tre surprise, elle-me$me se craignit plus; mais a\ peine Phe/le/as fut-il aupre\s d'elle, que rougis- sant moins de ce qu'il faisait que de ce qu'elle appre/hendait qu'il ne voulu$t faire, avant me$me qu'il lui demanda$t rien, d'une voix tremblante, et d'un air interdit, elle le supplia de vouloir bien ne lui rien demander. Le ton de Ze/i%nis e/tait plus tendre qu'im- posant, et ne fa$cha ni ne contint Phe/le/as. Couche/ aupre\s d'elle, il la serrait dans ses bras avec tant de fureur que Ze/i%nis en commenc#ant a\ connai$tre combien elle devait le craindre, malgre/ elle, partagea ses trans- ports. Quelque e/mue qu'elle fu$t, elle ta$cha de se de/bar- rasser des bras de Phe/le/as, mais c'e/tait avec tant d'en- vie d'y rester, que, pour rendre ses efforts inutiles, il n'eut pas besoin d'en employer de bien grands. Ils se regarde\rent quelque temps sans se rien dire, mais Ze/i%nis, sentant augmenter son trouble, et craignant enfin de ne pouvoir pas en triompher, pria, mais dou- cement, Phe/le/as de vouloir bien la laisser. 266 - Ne voudrez-vous donc jamais me rendre heu- reux? lui demanda-t-il. - Ah! re/pondit-elle avec une e/tourderie que je ne lui ai pas encore pardonne/e, vous ne l'e$tes que trop, et avant que vous vinssiez, vous l'avez e/te/ bien davan- tage! Plus ces paroles parurent obscures a\ Phe/le/as, plus il lui parut ne/cessaire d'apprendre de Ze/i%nis ce qu'elles voulaient dire. Il la pressa longtemps de les lui expli- quer, et quelque re/pugnance qu'elle eu$t a\ parler davantage, il la pressait si tendrement, la regardait avec tant de passion, qu'enfin il acheva de la troubler. - Mais, si je vous le dis, dit-elle d'une voix trem- blante, vous en abuserez! Il lui jura que non avec des transports qui, loin de la rassurer sur ses craintes, ne devaient pas lui laisser douter qu'il ne lui manqua$t de parole. Trop e/mue pour pouvoir former cette ide/e, ou trop peu expe/rimente/e pour connai$tre toute la force de la confi- dence qu'elle allait lui faire, apre\s s'e$tre encore fai- blement de/fendue contre ses empressements, elle lui avoua qu'un moment avant qu'il entra$t, s'e/tant endormie, elle l'avait vu, mais avec des transports dont elle n'avait jamais eu d'ide/e. - Etais-je entre vos bras? lui demanda-t-il en la serrant dans les siens. - Oui, re/pondit-elle en portant sur lui des yeux trouble/s. - Ah! continua-t-il avec une extre$me e/motion, vous m'aimiez plus alors que vous ne m'aimez a\ pre/sent! - Je ne pouvais pas vous aimer plus, re/pliqua- t-elle, mais il est vrai que je craignais moins de vous le dire. 267 - Apre\s? lui demanda-t-il. - Ah! Phe/le/as! s'e/cria-t-elle en rougissant, que me demandez-vous? Vous e/tiez plus heureux que je ne veux que vous le soyez jamais, et vous n'en e/tiez pas moins injuste. Phe/le/as, a\ ces mots, ne pouvant plus contenir son ardeur, et devenu plus te/me/raire par la confidence que Ze/i%nis lui avait faite, se soulevant un peu et se penchant sur elle, fit ce qu'il put pour approcher sa bouche de la sienne. Quelque hardie que fu$t cette entreprise, Ze/i%nis peut-e$tre ne s'en serait pas offense/e, mais Phe/le/as, uniquement occupe/ de se rendre heu- reux, porta son audace si loin qu'elle ne crut pas devoir lui pardonner ce qu'il faisait. - Ah! Phe/le/as! s'e/cria-t-elle, sont-ce la\ les pro- messes que vous m'avez faites, et craignez-vous si peu de me fa$cher? Quelques violents que fussent les transports de Phe/- le/as, Ze/i%nis se de/fendit si se/rieusement, et il vit tant de cole\re dans ses yeux, qu'il crut ne devoir plus s'opinia$trer a\ une victoire qu'il ne pouvait remporter sans offenser ce qu'il aimait, et qui me$me, par la re/sistance de Ze/i%nis, devenait extre$mement douteuse pour lui. Soit respect, soit timidite/, enfin il s'arre$ta, et n'osant plus regarder Ze/i%nis : - Non, lui dit-il tristement, quelque cruelle que vous soyez, je ne m'exposerai plus a\ vous de/plaire. Si je vous e/tais plus cher, vous craindriez sans doute moins de faire mon bonheur, mais quoique je ne doive plus espe/rer de vous rendre sensible, je ne vous en aimerai pas moins tendrement! En achevant ces paroles, il se leva d'aupre\s d'elle, et sortit. Mortellement fa$che/e que phe/le/as la quitta$t, 268 et n'osant cependant pas le rappeler, la te$te appuye/e sur ses mains, Ze/i%nis pleurait, et e/tait demeure/e sur le sopha. Inquie\te pourtant du de/part de son amant, elle se levait pour savoir ce qu'il e/tait devenu, lorsque ramene/ par sa tendresse, il rentra dans le cabinet. Elle rougit en le revoyant, et se laissa retomber sur moi en poussant un profond soupir. Il courut se jeter a\ ses genoux, lui prit tendrement la main, et n'osant la baiser, il l'arrosa de ses larmes. - Ah! levez-vous! lui dit Ze/i%nis sans le regarder. - Non, Ze/i%nis, lui dit-il, c'est a\ vos pieds que j'at- tends mon arre$t! Un seul mot... Mais vous pleurez! Ah! Ze/i%nis! Est-ce moi qui fais couler vos larmes? La barbare Ze/i%nis, en ce moment, lui serra la main, et, tournant vers lui des yeux que les pleurs qu'ils versaient embellissaient encore, soupira sans lui re/pondre. Le trouble qui re/gnait dans ses yeux ne fut pas plus obscur pour Phe/le/as qu'il ne l'e/tait pour moi- me$me. - Ciel! s'e/cria-t-il en l'embrassant avec fureur, serait-il possible que Ze/i%nis me pardonna$t? Ze^i%nis garda encore le silence. He/las! Phe/le/as ne perdit rien de ce qu'il semblait lui dire, et sans inter- roger davantage Ze/i%nis, il alla chercher jusques sur sa bouche l'aveu qu'elle semblait lui refuser encore. En cet instant, je n'entendis plus que le bruit de quelques soupirs e/touffe/s. Phe/le/as s'e/tait empare/ de cette bouche charmante ou\ mon a$me un instant avant lui... Mais pourquoi rappele/-je un souvenir encore si cruel pour moi? Ze/i%nis s'e/tait pre/cipite/e dans les bras de son amant : l'amour, un reste de pudeur, qui ne la rendait que plus belle, animaient son visage et ses 269 yeux. Ce premier trouble dura longtemps. Phe/le/as et Ze/i%nis, tous deux immobiles, respirant mutuellement leur a$me, semblaient accable/s de leurs plaisirs. - Tout cela, dit alors le Sultan, ne vous faisait pas grand plaisir, n'est-il pas vrai? Aussi, de quoi vous avisiez-vous de devenir amoureux pendant que vous n'aviez pas de corps? Cela e/tait d'une folie inconce- vable, car, en bonne foi, a\ quoi cette fantaisie pouvait- elle vous mener? Vous voyez bien qu'il faut savoir raisonner quelquefois. - Sire, re/pondit Amanze/i, ce ne fut qu'apre\s que ma passion fut bien e/tablie, que je sentis combien elle devait me tourmenter, et, selon ce qui arrive ordinairement, les re/flexions vinrent trop tard. - Je suis vraiment fa$che/ de votre accident, car je vous aimais assez sur la bouche de cette fille que vous avez nomme/e, reprit le Sultan; c'est re/ellement dom- mage qu'on vous ait de/range/. - Tant que Ze/i%nis avait re/siste/ a\ Phe/le/as, dit Aman- ze/i, je m'e/tais flatte/ que rien ne pourrait la vaincre, et lorsque je la vis plus sensible, je crus qu'arre$te/e par les pre/juge/s de son a$ge, elle ne porterait pas sa faiblesse jusques ou\ elle pouvait faire mon malheur. J'avouerai cependant que, quand je lui entendis raconter ce songe, que j'avais cru qu'elle ne devait qu'a\ moi, que j'appris d'elle-me$me que l'image de Phe/le/as e/tait la seule qui se fu$t pre/sente/e a\ elle, et que c'e/tait au pouvoir qu'il avait sur ses sens, et non a\ mes transports, qu'elle avait du$ ses plaisirs, il me resta peu d'espoir d'e/chapper au sort que je craignais tant. Moins de/licat cependant que je n'aurais du$ l'e$tre, je me consolais du bonheur de Phe/le/as, par la cer- titude que j'avais de le partager avec lui. Quelque 270 chose qu'il eu$t dite a\ Ze/i%nis de sa passion, et de la fide/lite/ qu'il lui avait toujours garde/e, il ne me parais- sait pas possible qu'il fu$t parvenu a\ l'a$ge de quinze ou seize ans, sans avoir eu au moins quelque curiosite/ qui l'empe$cherait de de/livrer mon a$me de cette cap- tivite/ qui m'avait longtemps paru si cruelle, et que je pre/fe/rais dans cet instant au poste le plus glorieux qu'une a$me pu$t remplir. Tout de/sespe/re/ que j'e/tais de la faiblesse de Ze/i%nis, j'en attendis les suites avec moins de douleur, de\s que je me fus persuade/ que, quelque chose qui arriva$t, je ne serais pas contraint de la quitter. Quelque affreuse que fu$t, pour moi, la tendre le/thargie ou\ ils e/taient plonge/s, et que chaque soupir qu'ils poussaient, paraissait augmenter encore, elle retardait les te/me/raires entreprises de Phe/le/as, et quoiqu'elle me prouva$t a\ quel point ils sentaient leur bonheur, je priais ardemment Brama de ne point permettre qu'elle se dissipa$t. Inutiles vo|eux! J'e/tais trop criminel pour que deux a$mes innocentes, et dignes de leur fe/licite/, me fussent sacrifie/es. Phe/le/as, apre\s avoir langui quelques instants sur le sein de Ze/i%nis, presse/ par de nouveaux de/sirs que la faiblesse de son amante avait rendu plus ardents, la regarda avec des yeux qui exprimaient la de/licieuse ivresse de son cceur. Ze/i%nis, embarrasse/e des regards de Phe/le/as, de/tourna les siens en soupirant. - Quoi! tu fuis mes regards? lui dit-il. Ah! tourne pluto$t vers moi tes beaux yeux! Viens lire dans les miens toute l'ardeur que tu m'inspires! Alors il la reprit dans ses bras. Ze/i%nis tenta encore de se de/rober a\ ses transports; mais soit qu'elle ne voulu$t pas re/sister longtemps, soit que se faisant illu- 271 sion a\ elle-me$me, en ce/dant, elle cru$t re/sister, Phe/le/as fut biento$t regarde/ aussi tendrement qu'il de/sirait de l'e$tre. Quoique les dernie\res bonte/s de Ze/i%nis l'eussent jete/e dans une tendre langueur peu diffe/rente de celle ou\ mes transports l'avaient plonge/e, et qu'elle regar- da$t Phe/le/as avec toute la volupte/ qu'il avait de/sire/e d'elle, elle parut se repentir de s'e$tre trop livre/e a\ son ardeur et chercha a\ se retirer des bras de Phe/le/as. - Ah! Ze/i%nis! lui dit-il, dans ce songe dont vous m'avez parle/, vous ne craigniez pas de me rendre heureux! - He/las! re/pondit-elle, quel que soit mon amour pour vous, sans lui, sans le trouble qu'il a mis dans mes sens, vous n'en auriez pas tant obtenu! Imaginez, Sire, quel fut mon chagrin, lorsque j'ai appris que c'e/tait a\ moi seul que mon rival devait son bonheur. - Vous devez e$tre content de votre victoire, conti- nua-t-elle, et vous ne pouvez, sans m'offenser, vouloir la pousser plus loin. J'ai fait plus que je ne devais pour vous prouver ma tendresse, mais... - Ah! Ze/i%nis! interrompit l'impe/tueux Phe/le/as, s'il e/tait vrai que tu m'aimasses, tu craindrais moins de me le dire, ou du moins tu me le dirais mieux. Loin de ne te livrer a\ mon amour qu'avec timidite/, tu t'abandonnerais a\ tous mes transports, que tu ne croirais pas encore faire assez pour moi. Viens, conti- nua-t-il en s'e/lanc#ant aupre\s d'elle avec une vivacite/ qui m'aurait fait mourir, si une a$me e/tait mortelle; viens, ache\ve de me rendre heureux! - Ah! Phe/le/as! s'e/cria d'une voix tremblante la timide Ze/i%nis, songes-tu que tu me perds? He/las! tu 272 m'avais jure/ tant de respect! Phe/le/as! Est-ce ainsi qu'on respecte ce qu'on aime? Les pleurs de Ze/i%nis, ses prie\res, ses ordres, ses menaces, rien n'arre$ta Phe/le/as. Quoique la tunique de gaze qui e/tait entre elle et lui, ne le laissa$t jouir de/ja\ que de trop de charmes, et que ses transports l'eussent remise comme elle e/tait pendant le sommeil de Ze/i%nis, moins satisfait des beaute/s qu'elle offrait a\ sa vue, que transporte/ du de/sir de voir celles qu'elle lui de/robait encore, il e/carta enfin ce voile que la pudeur de Ze/i%nis de/fendait encore faiblement, et se pre/cipitant sur les charmes que sa te/me/rite/ offrait a\ ses regards, il l'accabla de caresses si vives et si pres- santes, qu'il ne lui resta plus que la force de soupirer. La pudeur et l'amour combattaient cependant encore dans le co|eur et dans les yeux de Ze/i%nis. L'une refusait tout a\ l'amant, l'autre ne lui laissait presque plus rien a\ de/sirer. Elle n'osait porter ses regards sur Phe/le/as, et lui rendait avec une tendresse extre$me tous les transports qu'elle lui inspirait. Elle de/fendait une chose pour en permettre une plus essentielle; elle voulait, et ne voulait plus; cachait une de ses beaute/s pour en de/couvrir une autre; elle repoussait avec hor- reur, et se rapprochait avec plaisir. Le pre/juge/ quel- quefois triomphait de l'amour, et lui e/tait un instant apre\s sacrifie/, mais avec des re/serves et des pre/cau- tions qui, tout vaincu qu'il avait paru, le faisaient triompher encore. Ze/i%nis avait tour a\ tour honte de sa facilite/ et de ses re/pugnances. La crainte de de/plaire a\ Phe/le/as, l'e/motion que lui causaient ses transports, et l'e/puisement ou\ un combat aussi long l'avait jete/e, la force\rent enfin a\ se rendre. Livre/e elle-me$me a\ tous les de/sirs qu'elle inspirait, ne supportant qu'im- 273 patiemment des plaisirs qui l'irritaient sans la satis- faire, elle chercha la volupte/ qu'ils lui indiquaient et ne lui donnaient point. En ce moment, outre/ du spectacle qui s'offrait a\ mes yeux, et commenc#ant a\ craindre a\ de certaines ide/es de Phe/le/as qui me prouvaient son peu d'expe/- rience qu'il ne chassa$t mon a$me d'un lieu ou\, malgre/ les chagrins qu'on lui donnait, elle se plaisait a\ demeurer, je voulus sortir pour quelques instants du sopha de Ze/i%nis, et e/luder les de/crets de Brama. Ce fut en vain; cette me$me puissance qui m'y avait exile/, s'opposa a\ mes efforts et me contraignit d'attendre, dans le de/sespoir, la de/cision de ma destine/e. Phe/le/as... O souvenirs affreux! Moment cruel, dont l'ide/e ne s'effacera jamais de mon a$me! Phe/le/as enivre/ d'amour, et mai$tre, par les tendres complaisances de Ze/i%nis, de tous les charmes que j'adorais, se pre/para a\ achever son bonheur. Ze/i%nis se pre$ta voluptueuse- ment aux transports de Phe/le$as, et si les nouveaux obstacles qui s'opposaient encore a\ sa fe/licite/, la retar- de\rent, ils ne la diminue\rent pas. Les beaux yeux de Ze/i%nis verse\rent des larmes, sa bouche voulut former quelques plaintes, et dans cet instant sa tendresse seule ne lui fit point pousser des soupirs. Phe/le/as, auteur de tant de maux, n'en e/tait cependant pas plus hai%. Ze/i%nis, de qui Phe/le/as se plaignait, n'en fut que plus tendrement aime/e. Enfin, un cri plus perc#ant qu'elle poussa, une joie plus vive que je vis briller dans les yeux de Phe/le/as, m'annonce\rent mon mal- heur et ma de/livrance; et mon a$me, pleine de son amour et de sa douleur, alla en murmurant recevoir les ordres de Brama, et de nouvelles chai$nes. - Quoi! c'est la\ tout? demanda le Sultan. Ou vous 274 avez e/te/ sopha bien peu de temps, ou vous avez vu bien peu de chose pendant que vous l'e/tiez! - Ce serait vouloir ennuyer Votre Majeste/, que de lui raconter tout ce dont j'ai e/te/ te/moin pendant mon se\jour dans les sophas, re\pondit Amanze\i; et j'ai moins pre/tendu lui rendre toutes les choses que j'ai vues, que celles qui pouvaient l'amuser. - Quand les choses que vous avez raconte/es, dit la Sultane, seraient plus brillantes que celles que vous avez supprime/es, et je le crois (puisqu'il est impossible d'en faire la comparaison), on aurait toujours a\ vous reprocher de n'avoir amene/ sur la sce\ne que quelques caracte\res, pendant que tous e/taient entre vos mains, et d'avoir volontairement resserre/ un sujet qui de lui- me$me est si e/tendu. - J'ai tort sans doute, Madame, re/pondit Amanze/i, si tous les caracte\res sont agre/ables, ou marque/s au me$me point; si j'ai pu les traiter tous, sans tomber dans l'inconve/nient d'exposer a\ vos yeux des traits communs ou rabattus, et si j'ai pu m'e/tendre beau- coup sur une matie\re qui devait, quelque varie/te/ que j'eusse mise dans les caracte\res, devenir ennuyeuse par la re/pe/tition continuelle et ine/vitable du fond. - En effet, dit le Sultan, je crois que, si l'on voulait peser tout cela, il pourrait bien avoir raison. Mais j'aime mieux qu'il ait tort, que de me donner la peine d'examiner ce qui en est. Ah! Ma grand-me\re! conci- nua-t-il en soupirant, ce n'e/tait pas ainsi que vous contiez! FIN DU SOPHA 275