DIALOGUE CIDALISE, CLITANDRE <1La sce\ne est a\ la campagne, dans la maison de>1 <1Cidalise.>1 <2CIDALISE>2 <1(voyant entrer Clitandre en robe de>1 <1chambre).>1 -- Ah, bon Dieu! Clitandre, quoi! c'est vous? <2CLITANDRE.>2 -- Votre surprise, Madame, a de quoi m'e/tonner; je vous croyais accoutume/e a\ me voir vous faire ma cour, et je ne comprends pas ce que vous trouvez de si extraordinaire dans la visite que je vous fais. <2CIDALISE.>2 -- C'est que je croyais avoir quelque raison de penser que si vous vouliez bien veiller aujourd'hui avec quelqu'un, ce ne serait pas avec moi, et que, dans les ide/es que j'avais, votre pre/- sence m'a e/tonnee. <2CLITANDRE.>2 -- Ce/re/monie a\ part, ne produit-elle sur vous que cet effet? Ne vous embarrasse/-je pas plus encore que je ne vous surprends? C'est qu'a\ la rigueur, cela serait possible au moins. 12 <2CIDALISE.>2 -- Cette ide/e vous est nouvelle. Me per- mettriez-vous de vous demander ce qui vous la fait nai$tre? <2CLITANDRE.>2 -- Mon intention n'est point de vous en faire myste\re : mais voudrez-vous bien me dire aussi pourquoi vous avez e/te/ si e/tonne/e de me voir chez vous ce soir, lorsque tant d'autres fois cela vous a paru si simple? <2CIDALISE.>2 -- Il me le paraissait alors que vous me donnassiez vos moments perdus; mais je ne vous crois pas aujourd'hui aussi de/so|euvre/ que je vous ai vu l'e$tre quelquefois. <2CLITANDRE.>2 -- J'avais sur vous la me$me ide/e; et c'est ce qui fait pre/cise/ment que je ne suis pas sans quelque sorte d'inquie/tude que vous ne trouviez ma visite un peu de/place/e. <2CIDALISE.>2 -- Un peu de/place/e! J'admire tout a\ la fois le me/nagement de vos termes, et passez-moi celui-ci, l'extravagance de vos ide/es. Voudrez-vous bien, au reste, me faire la gra$ce de me dire pour- quoi vous croyez m'incommoder tant aujourd'hui? <2CLITANDRE.>2 -- Oui, pourvu qu'a\ votre tour vous vouliez bien m'apprendre pourquoi ma pre/sence ici vous cause tant d'e/tonnement. <2CIDALISE.>2 -- Vous serez biento$t satisfait. <1Elle passe dans sa garde-robe, revient, change de>1 <1chemise: on la de/chausse.>1 <2CLITANDRE.>2 -- Ah Dieu! quelle jambe! 13 <2CIDALISE.>2 -- Oh! finissez, Monsieur, vos e/loges ne me font point oublier votre te/me/rite/. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne sais pas si c'est la premie\re fois que je la loue; mais ce qu'il y a de su$r, c'est que ce n'est pas la premie\re que je l'admire. <2CIDALISE.>2 -- Allez vous mettre la\-bas, ou sortez. <2 CLITANDRE.>2 -- Vous me traitez singulie\rement, Madame; mais j'obe/is. <1Elle se couche, dit a\ une de ses femmes de rester>1 : <1Clitandre s'assied sur un fauteuil aupre\s du lit.>1 <2CIDALISE.>2 -- Quoi! re/ellement, Clitandre, vous n'avez de rendez-vous avec personne? <2CLITANDRE.>2 -- Quoi! dans le vrai, je ne vous empe$che pas de voir E/raste? <2CIDALISE.>2 -- E/raste! Mais en ve/rite/, vous n'y pen- sez pas, mon pauvre Comte. <2CLITANDRE.>2 -- Et je vous jure, belle Marquise, que je ne pense pas plus a\ aucune des femmes qui sont chez vous, que vous ne songez a\ lui. <2CIDALISE.>2 -- Quoi! pas me$me a\ Araminte? <2CLITANDRE.>2 -- Araminte! ah, parbleu! la plaisan- terie est de/licieuse! Est-ce parce que vous avez eu la me/chancete/ de la prier de venir ici, que vous croyez qu'il faut que je l'y amuse? <2CIDALISE.>2 -- Certes, le tour est fin! C'est-a\-dire que vous voudriez me faire croire que vous ne savez pas pourquoi elle est ici? <2CLITANDRE.>2 -- Oh! pardonnez-moi : pour les espe/- rances qu'elle y a, je les devine; et vous le voyez 14 bien au chagrin que j'ai de ce qu'elle y est. Je ne vous comprends pas! Il faut assure/ment bien craindre de manquer de monde, pour se charger d'une pareille <1espe\ce.>1 <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/, Clitandre, voila\ une dis- cre/tion bien inutile, ou un <1persiflage>1 bien ridicule! Vous verrez aussi que c'est moi qui vous ai joue/ le mauvais tour de prier Ce/lime\ne, et que c'est encore ma faute si Belise, Luscinde et Julie se trouvent chez moi en me$me temps. <2CLITANDRE.>2 -- Oh! pour celles-la$, il ne se peut pas qu'ayant chez vous Cle/on, Oronte et Vale\re, vous pensiez qu'elles y sont pour moi. <2CIDALISE.>2 -- Mais je ne jurerais pas que vous fussiez dans l'honneur qu'elles me font, pour aussi peu que vous le pre/tendez. <2CLITANDRE.>2 -- Quelle folie! Il y a plus de huit jours que je suis ici : ils y sont, eux, d'avant-hier; elles y sont d'aujourd'hui, et il me parai$t a\ cet arrangement que vous ne pouvez pas plus les accu- ser d'e$tre venues pour moi, que vous flatter de ne les y voir que pour vous. <2CIDALISE.>2 -- Vous ne me croyez pas non plus assez imbe/cile pour m'en flatter. <2CLITANDRE.>2 -- Vous auriez tort au reste de vous plaindre de Vale\re, d'E/raste et de Cle/on. Ils sont arrive/s deux jours avant les femmes qu'ils y atten- daient : ils sont dans les grandes re\gles; et je parierais qu'ils n'en font pas autant pour tout le monde. 15 <2CIDALISE.>2 -- Je sens toute la politesse de leur proce/de/; mais, Clitandre, il est donc bien vrai que ce n'est pas vous qu'elles cherchent ici? <2CLITANDRE.>2 -- Vous savez ce qu'elles font. <2CIDALISE.>2 -- En sais-je plus ce qu'elles voudraient faire? <2CLITANDRE.>2 -- Ah! Madame, ce n'est pas, per- mettez-moi de vous le dire, sur des femmes qui pensent aussi bien que celles-la\, qu'on peut avoir de pareilles ide/es. <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/, Clitandre, vous devenez bien ridicule! Je ne vous presserai pas la\-dessus, puisque j'ai lieu de croire que vous ne voulez pas l'e$tre; mais je ne pardonnerai jamais a\ E/raste d'e$tre venu me ga$ter un souper qui devait e$tre si de/li- cieux. <2CLITANDRE.>2 -- Il ne me parai$t pas extraordinaire que vous l'y ayez trouve/ de trop : mais je vous avoue que je ne vois pas pourquoi, s'il n'y eu$t pas e/te/, ce souper aurait e/te/ si agre/able pour vous? <2CIDALISE.>2 -- Quoi! vous ne sentez pas ce que votre embarras, au milieu de quatre femmes que vous avez eues, et qui, sans doute, conservent encore des pre/tentions sur vous, aurait eu de re/jouissant pour moi? <2CLITANDRE.>2 -- Il y aurait a\ moi de la sottise a\ vous soutenir que je n'ai eu aucune d'elles; mais il y aurait assure/ment plus que de l'indiscre/tion a\ dire que je les ai eues toutes. D'ailleurs, en sup- posant qu'elles m'aient toutes honore/ de quelque 16 bonte/, qu'est-ce que cela importe aujourd'hui a\ elles et a\ moi? Comment voulez-vous qu'avec ce qu'on a a\ faire dans le monde, des gens que le hasard, le caprice, des circonstances ont unis quelques moments, se souviennent de ce qui les a inte/resse/s si peu? Ce que je vous dis, au reste, est si vrai, que soupant il y a quelque temps avec une femme, je ne me la rappelais en aucune fac#on, que je l'aurais quitte/e comme m'e/tant inconnue, si elle ne m'eu$t pas fait souvenir que nous nous e/tions autrefois fort tendrement aime/s. <2CIDALISE.>2 -- Je m e/tonne que ce soit elle qui vous ait reconnu. L'on pre/tend que nous oublions beau- coup plus que les hommes ces sortes d'aventures. <2CLITANDRE.>2 -- Je sais qu'on vous en accuse; mais il m'a paru qu'a\ cet e/gard le manque de me/moire est e/gal dans les deux sexes. <2CIDALISE.>2 -- Il est cependant plus singulier dans une femme que dans un homme. <2CLITANDRE.>2 -- Je crois, tout pre/juge/ a\ part, que cela doit beaucoup de/pendre du plus ou du moins que vous avez a\ sacrifier. Si, par le plus grand hasard du monde, il se trouvait qu'une femme n'eu$t pas plus de sacrifices a\ faire que nous-me$mes, je ne vois pas a\ propos de quoi l'on voudrait qu'elle se rappela$t de certaines choses plus que nous. Il n'est cependant pas aussi commun qu'on l'imagine peut-e/tre, que deux personnes qui ont ve/cu un peu amicalement l'une avec l'autre, quelque courte qu'ait e/te/ leur liaison, quelque peu de sentiment 17 me$me qu'elles y aient mis, s'en souviennent si peu; mais en me$me temps je ne crois pas qu'un oubli total de ces choses-la\ soit absolument sans exemple. <2CIDALISE.>2 -- Pour moi, j'aime a\ penser que cela n'est pas possible. Vous vous souvenez de Ce/lime\ne, n'est-ce pas? <2CLITANDRE.>2 -- Cela est fort diffe/rent : notre affaire a e/te/ longue, et je l'ai trop tendrement aime/e pour avoir pu l'oublier a\ ce point. <2CIDALISE.>2 -- Si vous dites vrai, elle est bien heu- reuse! <2CLITANDRE.>2 -- J'en doute, puisque je ne m'en souviens que pour la me/priser au-dela\ de tout ce que je pourrais dire. <2CIDALISE.>2 -- Cruel! j'ai pourtant a\ vous parler de sa part. <2CLITANDRE>2 -- De sa part! a\ moi! Apre\s tout, rien ne m'e/tonne d'elle. <2CIDALISE.>2 -- Elle pre/tend que vous lui faites les injustices du monde les plus criantes, et que vous vous obstinez a\ la condamner sans l'entendre. <2CLITANDRE.>2 -- Vous savez mon histoire comme moi-me$me, Madame, et puisque vous ne me trou- vez aucun tort, vous voudrez bien que je m'inquie\te peu de tous ceux dont elle me charge. Je ne pour- rais me$me m'empe$cher d'e$tre surpris que, sachant a\ quel point vous la connaissez, elle eu$t ose/ vous prier de me parler pour elle, si E/raste, qui a eu pour vous et devant moi les plus condamnables 18 proce/de/s, ne m'avait pas prie/ aussi de vous parler pour lui. <2CIDALISE.>2 -- Se/rieusement, Clitandre, il vous en a parle/? <2CLITANDRE.>2 -- Oui, Madame, et avec une vivacite/ dont vous auriez sans doute e/te/ contente, si vous en aviez e/te/ te/moin. <2CIDALISE.>2 -- Oh! tre\s contente! cela n'est pas dou- teux! Et, selon toute apparence, il me charge de tous les torts de notre rupture? <2CLITANDRE.>2 -- Il est naturel qu'il vous en donne quelques-uns; cependant, a\ part ceux qu'il a lui- me$me, je le trouve assez mode/re/ sur cet article; et a\ votre humeur pre\s, que vous masquez, dit-il, sous le nom de de/licatesse pour pouvoir vous y livrer avec moins de scrupule, il dit que vous e$tes assez bonne femme et que vous ne manquez absolument pas de principes. <2CIDALISE.>2 -- L'insolent! je ne dirai su$rement pas de lui la me$me chose; mais n'avez-vous pas e/te/ confondu de l'air le/ger dont il est venu s'e/tablir ici? <2CLITANDRE.>2 -- Il est vrai que son apparition m'a un peu surpris. Ce n'est pourtant pas que j'aie cru qu'il vi$nt ici sans e$tre su$r que vous ne le trouveriez pas mauvais; c'est le moindre des e/gards que l'on doit a\ une femme comme vous. <2CIDALISE.>2 -- De mon aveu! pouvez-vous le croire! Sept ou huit jours avant mon de/part, je soupais avec lui chez la petite Comtesse. Il y fut question 19 du se/jour que je comptais faire ici; il eut l'audace de me dire qu'il viendrait m'y faire sa cour. Comme je sais qu'il a des projets sur cette pauvre petite femme, et que jusques a\ pre/sent elle n'entre pas dans ses vues, je crus que pour la de/terminer, il voulait lui donner de la jalousie, et qu'il me faisait l'honneur de croire que j'ai de quoi l'alarmer; mais j'avais rec#u si froidement sa politesse, que je vous avoue que je me flattais qu'il n'oserait pas venir dans un lieu ou\ il doit e$tre vu avec moins de plaisir que personne, et que rien ne peut e/galer la surprise que j'ai eue en l'y voyant arriver. Aussi l'ai je traite/ comme vous avez fait Araminte, a\ qui il me semble que vous en voulez encore plus qu'a\ Ce/lime\ne me$me. <2CLITANDRE.>2 -- Ma foi! en cas, comme je vous en soupc#onne, que ce soit pour vous procurer quelques sce\nes agre/ables que vous avez voulu avoir cette femme, il faut convenir que vous avez bien re/ussi, et que le souper a e/te/ d'une gaiete/ merveilleuse. <2CIDALISE.>2 -- Je ne crois pas de mes jours en avoir fait un plus embarrassant et plus triste. Vous, entre deux femmes de qui les pre/tentions vous ge$naient (car vous ne pouvez pas disconvenir qu'il n'y en eu$t au moins deux qui en avaient sur vous). Moi, en face d'E/raste, impatiente/e, plus que je ne puis l'exprimer, de ses pre/tentions, de ses regards et de ses propos; non, en ve/rite/! j'ai cru que j'en mour- rais d'ennui et de fureur!. <2CLITANDRE.>2 -- On en meurt a\ moins tous les jours, 20 et, je n'e/tais pas, je vous jure, plus a\ mon aise que vous. <2CIDALISE.>2 -- Pour votre se/cheresse avec Ce/lime\ne, je n'en ai pas e/te/ bien surprise; mais a\ l'e/gard d'Araminte que vous avez... <2CLITANDRE.>2 -- Moi! j'ai Araminte! voila\ bien la plus abominable calomnie! <2CIDALISE.>2 -- Mon Dieu! ne vous fa$chez pas tant contre moi! Est-ce ma faute, si le Public vous la donne? <2CLITANDRE.>2 -- Le Public, le Public! avec sa per- mission, ferait mieux de la garder, que de me la donner comme il fait. Il est encore plaisant, le Public! <2CIDALISE.>2 -- Clitandre! vous n'e$tes pas de bonne foi!. <2CLITANDRE>2 <1(lui re/pond fort bas).>1 -- Il est su$r que si vous continuez a\ me parler de ce ton-la\, il ne me sera pas aise/ de vous entendre. <2CIDALISE.>2 -- La belle fantaisie! A propos de quoi donc cet air de myste\re? <2CLITANDRE>2 <1(toujours fort bas).>1 -- Eh! Justine? <2 CIDALISE.>2 -- Eh bien! que vous fait-elle? <2CLITANDRE.>2 -- Oh! rien! c'est seulement que je n'ai pas de/termine/ de la mettre dans la confidence, et que je ne puis, tant qu'elle restera dans votre chambre, m'expliquer librement sur certains articles. <2CIDALISE.>2 -- Je ne vois pas pourquoi vous voulez 21 l'en bannir aujourd'hui: tous ces jours derniers elle ne vous y a point paru de trop. <2CLITANDRE.>2 -- Cela se peut; mais en le supposant comme vous, je n'avais pas les me$mes choses a\ vous dire. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais il me semble que si vous vouliez bien que nous fussions seuls, cela n'en serait que mieux. <2CIDALISE.>2 -- Voila\ une singulie\re ide/e! Justine est une fille fort su$re. <2CLITANDRE.>2 -- Je n'attaque point sa discre/tion, et je ne doute point que vos secrets ne soient fort bien entre ses mains; mais vous ne devez pas trou- ver extraordinaire que je ne veuille mettre les miens qu'entre les vo$tres. <2CIDALISE.>2 -- Elle dort, et su$rement elle ne vous entend pas. <2CLITANDRE.>2 -- Elle peut le feindre, et m'entendre : enfin, Madame, qu'elle soit ou non endormie, sa pre/sence m'inquie/te et me ge$ne. Ou permettez-moi de me taire sur ce que vous me demandez, ou consentez que nous soyons seuls. <2CIDALISE.>2 -- Seuls!... Mais pourquoi?... en ve/rite/, cela est ridicule! Non, toutes re/flexions faites, je n'y consentirai jamais. <2CLITANDRE.>2 -- Comme il vous plaira, au reste; mais je vous avoue que j'ai peine a\ comprendre votre re/pugnance sur une chose si simple, qui me parai$t tirer si peu a\ conse/quence pour vous, et qui m'est a\ moi si ne/cessaire. <2CIDALISE>2 <1(d'un ton pique/).>1 -- Enfin, il faut donc 22 faire ce qui vous plai$t : mais assure/ment vous me me/nagez peu! Justine! Justine! Voyez comme elle ne dormait pas! Justine ! Vous pouvez vous cou- cher. <2JUSTINE.>2 -- A quelle heure Madame veut-elle qu'on entre demain? <2CIDALISE>2 <1(embarrasse/e).>1 -- Mais voila\ une singu- lie\re question! A l'heure ordinaire, apparemment? <2JUSTINE.>2 -- On attendra que Madame sonne. <1Elle sort.>1 <2CIDALISE.>2 -- Eh bien! Monsieur, vous venez de l'entendre! elle vient de me tenir un joli propos! Voila\ pourtant a\ quoi vous m'exposez! <2CLITANDRE.>2 -- Mais, Madame, daignez donc vous mettre a\ ma place. <2CIDALISE.>2 -- Mettez-vous vous-me$me a\ la mienne. Monsieur. Croyez-vous de bonne foi qu'elle sorte de ma chambre sans la plus forte persuasion qu'elle nous y ge$nait beaucoup : que nous sommes arrange/s, et que ceci, qui n'est bien assure/ment qu'une chose de hasard a\ laquelle nous n'avons pense/ ni vous ni moi, ne soit un rendez-vous tre\s de/cide/? <2CLITANDRE.>2 -- Elle a donc l'esprit bien mal fait, votre Justine! <2CIDALISE>2 <1(d'un ton un peu brusque).>1 -- Elle l'a comme tous les gens de son espe\ce; cela ne suffit- il pas? Vous-me$me, que penseriez-vous si vous appreniez demain qu'un des hommes, qui sont ici, 23 a passe/ la plus grande partie de la nuit dans ma chambre? Auriez-vous la bonte/ de croire qu'il ne l'aurait employe/e qu'a\ me raconter des histoires? <2CLITANDRE.>2 -- Il est certain que je vous croirais pour cela quelque raison particulie\re; mais Justine, qui est votre confidente, et qui sait qu'il n'y a rien entre vous et moi, ne doit pas penser la\-dessus comme je pourrais faire. Eh! plu$t au ciel qu'elle pu$t me croire l'homme du monde le plus heureux, et que je le fusse autant qu'elle me ferait l'honneur de le croire! <2CIDALISE.>2 -- Son absence vous a rendu bien galant! <2 CLITANDRE.>2 -- Non, mais il est assez simple qu'elle m'ait rendu plus libre. Si je n'avais du$ rien gagner a\ son de/part, que m'aurait fait qu'elle fu$t partie? <2CIDALISE>2 <1(d'un ton fort se/rieux et d'un air un peu>1 <1alarme/).>1 -- Au moins, Monsieur... <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Madame, vous me connaissez. D'ailleurs que gagnerais-je a\ vous manquer, quand vous ne m'accorderiez rien de tout ce que je pour- rais vous demander, ou que je vous offenserais, si je voulais tenter quelque chose? <2CIDALISE.>2 -- Au vrai, Clitandre, vous n'aimez donc pas Araminte? <1(Clitandre hausse les e/paules.)>1 Mais pourtant vous l'avez eue. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! c'est autre chose. <2CIDALISE.>2 -- En effet, on dit qu'aujourd'hui cela fait une diffe/rence. <2CLITANDRE.>2 -- Et je crois de plus que ce n'est pas d'aujourd'hui que cela en fait une. 24 <2CIDALISE.>2 -- Vous m'e/tonnez. Je croyais que c'e/tait une obligation que l'on avait a\ la philosophie moderne. <2CLITANDRE.>2 -- Je croirais bien aussi qu'en cela, comme en beaucoup d'autres choses, elle a rectifie/ nos ide/es; mais qu'elle nous a plus appris a\ connai$tre les motifs de nos actions, et a\ ne plus croire que nous agissons au hasard, qu'elle ne les a de\termine/es. Avant, par exemple, que nous sus- sions raisonner si bien, nous faisions su$rement tout ce que nous faisons aujourd'hui; mais nous le faisions, entrai$ne/s par le torrent, sans connais- sance de cause et avec cette timidite/ que donnent les pre/juge/s. Nous n'e/tions pas plus estimables qu'aujourd'hui; mais nous voulions le parai$tre, et il ne se pouvait pas qu'une pre/tention si absurde ne ge$na$t beaucoup les plaisirs. Enfin, nous avons eu le bonheur d'arriver au vrai : eh! que n'en re/sulte-t-il pas pour nous? Jamais les femmes n'ont mis moins de grimaces dans la socie/te/; jamais l'on n'a moins affecte/ la vertu. On se plai$t, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre? on se quitte avec tout aussi peu de ce/re/monie que l'on s'est pris. Revient-on a\ se plaire? on se reprend avec autant de vivacite/ que si c'e/tait la premie\re fois qu'on s'engagea$t ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se brouille. Il est vrai que l'amour n'est entre/ pour rien dans tout cela; mais l'amour, qu'e/- tait-il, qu'un de/sir que l'on se plaisait a\ s'exage/rer, un mouvement des sens, dont il avait plu a\ la 25 vanite/ des hommes de faire une vertu? On sait aujourd'hui que le gou$t seul existe; et si l'on se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit, que parce que c'est une fac#on plus polie de se demander re/ciproquement ce dont on sent qu'on a besoin. Comme on s'est pris sans s'aimer, on se se/pare sans se hai%r, et l'on retire du moins, du faible gou$t que l'on s'est mutuellement inspire/, l'avantage d'e$tre toujours pre$ts a\ s'obliger. L'in- constance impre/vue d'un amant accable-t-elle une femme? a\ peine lui laisse-t-on le temps de la sentir. Des raisons de biense/ance ou d'inte/re$t ne lui per- mettent-elles pas de quitter un amant ennuyeux, ou qui a cesse/ de parai$tre aimable? tous ses amis se relayent pour l'e/tourdir sur le malheur de sa situation. Lui prend-il un caprice? dans la minute il est satisfait. Sommes-nous dans tous les cas dont je viens de faire l'e/nume/ration? nous trouvons les me$mes ressources dans la reconnaissance des femmes avec qui nous avons un peu intimement ve/cu : et je crois, a\ tout prendre, qu'il y a bien de la sagesse a\ sacrifier a\ tant de plaisirs quelques vieux pre/juge/s qui rapportent assez peu d'estime, et beaucoup d'ennui a\ ceux qui en font encore la re\gle de leur conduite. <2CIDALISE.>2 -- Assure/ment, si vous croyez tout ce que vous venez de me dire, vous avez jusques a\ pre/sent agi bien peu d'apre\s vos maximes, vous qui n'e$tes pas encore console/ de l'inconstance de Ce/li- me\ne, et qui l'avez si tendrement aime/e. 26 <2CLITANDRE.>2 -- Je l'ai adore/e, j'en conviens; mais peut-e$tre aussi est-ce moins ma fac#on de penser que je viens de vous peindre, que celle qu'il semble que quelques personnes ont aujourd'hui. <2CIDALISE.>2 -- Ah! quelques chagrins que la vo$tre vous ait procure/s, n'en changez pas. Il est possible, croyez-m'en, que vous rencontriez une femme plus digne de vos sentiments que ne l'a e/te/ Ce/lime\ne et vous auriez trop a\ vous reprocher si vous cher- chiez a\ vous venger, sur une mai$tresse estimable, des affreux proce/de/s de celle-la\. <2CLITANDRE.>2 -- Ce n est pas non plus mon inten- tion et si vous connaissiez celle que mon co|eur de/sire, vous ne me soupc#onneriez pas d'une ide/e aussi injuste qu'elle serait barbare. <2CIDALISE.>2 -- Vous n'aimez donc plus du tout Ce/li- me\ne? <2CLITANDRE.>2 -- Non, je vous le jure; mais en revanche, je ne connais personne qui m'inspire un si souverain me/pris. <2CIDALISE.>2 -- Prenez-y garde, Clitandre. Vous croyez la hai%r, et quand on hait encore ce qu'on a ten- drement aime/, il s'en faut beaucoup que le co|eur soit gue/ri. <2CLITANDRE.>2 -- Je l'ai hai%e sans doute, et avec une violence qu'il me serait difficile de vous exprimer; mais il ne me reste plus a\ pre/sent pour elle que ce me/pris froid et paisible dont personne ne pour- rait se dispenser de l'honorer si tout le monde savait, comme moi, combien elle en me/rite; ce 27 me/pris enfin que vous, qui la connaissez si bien, avez pour elle. <2CIDALISE.>2 -- Serait-ce Araminte qui l'aurait si absolument bannie de votre co|eur? j'aurais peine a\ le croire, et je vous avoue que j'en serais fa$che/e. <2CLITANDRE.>2 -- Araminte! Mais de bonne foi cela peut-il se supposer? Pensez donc du moins une femme que l'on puisse aimer un peu. <2CIDALISE.>2 -- Mais que vient-elle donc faire ici? <2CLITANDRE.>2 -- Je crois que je m'en doute; mais cela ne dit pas que je l'aime. <2CIDALISE.>2 -- Pourquoi aussi, ne vous sentant point en disposition de la traiter mieux, ne l'avez-vous pas laisse/e a\ Paris? Car, toute plaisanterie a\ part, c'est sans que je l'aie en aucune fac#on prie/e, et me$me sans qu'elle m'ait pressentie, qu'elle est venue s'e/tablir chez moi; et je vous le dis naturellement, elle me ferait plaisir de s'en retourner. <2CLITANDRE.>2 -- Et a\ moi aussi, je vous le proteste. Je vous assure de plus, que si elle ne s'en va pas, c'est que je m'en irai, moi. <2CIDALISE.>2 -- Non, Clitandre, elle restera, et vous ne vous en irez pas. <2CLITANDRE.>2 -- En ve/rite/! Madame, il est aussi trop singulier que vous croyiez que l'on puisse rester dans un lieu ou\ l'on a le malheur de trouver une Araminte, surtout quand elle s'avise d'y e$tre tendre. <2CIDALISE.>2 -- Oh c#a! Comte, je suis votre amie, et je crois que vous ne doutez pas de ma discre/tion. puisque le hasard de la conversation nous a porte/s 28 sur elle, ouvrez-moi votre co|eur, et ne me cachez rien de ce qui s'est passe/ entre elle et vous. <1(Il>1 <1re$ve.)>1 Ah! je vous en prie! " au fond " apre\s e$tre convenu avec moi de l'avoir eue, doit-il tant vous en cou$ter pour me dire comment elle s'est engage/e avec vous? <2CLITANDRE.>2 -- Vous avez raison, et je sens bien que je ne devrais pas vous refuser ce que vous me demandez; mais ce sont des choses sur lesquelles, soit principe, soit pre/juge/, je ne parle pas volon- tiers. Ce n'est pas que je ne sache qu'elle me/rite peu de me/nagements, et que mille autres pour- raient dire d'elle ce qu'elle m'a mis a\ porte/e d'en savoir; cependant... <2CIDALISE.>2 -- Le beau scrupule! Vous l'avez eue, je le sais; que vous reste-t-il a\ m'apprendre que des de/tails? <2CLITANDRE.>2 -- Cela est vrai, et c'est a\ cause de cela pre/cise/ment que je ne conc#ois pas votre curio- site/. Ces sortes d'aventures sont si peu varie/es, que qui en sait une en sait mille. Au reste, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. <2CIDALISE.>2 -- Avant tout, ouvrez un peu plus ce rideau; je ne vois pas. <2CLITANDRE.>2 -- J' e/tais alle/, au commencement de l'e/te/, a\ la campagne chez Julie. Il y avait beaucoup de monde, Araminte entre autres, que personne ne de/sire, et qui se prie partout. Je commenc#ais a\ perdre beaucoup de la douleur que l'inconstance de Ce/lime\ne m'avait cause/e, et de jour en jour ma 29 liberte/ me devenait plus a\ charge. Je bru$lais de me rengager, et si vous me permettez de vous le dire, mon co|eur, qu'a\ votre entre/e dans le monde vous aviez assez vivement blesse/, reprenait pour vous ses premiers penchants; mais vous aimiez encore E/raste. Je me repre/sentai fortement l'inu- tilite/ de mes vo|eux. La certitude de ne pas re/ussir, et la crainte de vous ennuyer et de vous de/plaire, en vous poursuivant avec cette opinia$trete/ fati- gante, que nous croyons nous devoir quand une fois nous avons explique/ nos de/sirs, m'oblige\rent a\ garder le silence. <2CIDALISE.>2 -- Vous fi$tes fort bien. J'aimais en effet E/raste avec la plus grande vivacite/; et su$rement vous n'auriez pas eu a\ vous louer du succe\s. <2CLITANDRE.>2 -- J'avais aussi quelques raisons de croire que, quand me$me vous auriez e/te/ libre, vous ne m'en auriez pas rendu plus heureux. Quoi qu'il en soit, je n'imaginai me$me pas de vous informer des perfidies qu'il vous faisait tous les jours. J'e/tais su$r que cette confidence ne ferait que vous tour- menter, et, toutes re/flexions faites, je crus devoir me taire, et sur mes de/sirs et sur ses infide/lite/s. <2CIDALISE.>2 -- L'ingrat! que je l'aimais! Croiriez- vous bien que depuis qu'il m'a force/e de rompre avec lui, il n'y a que bien peu de temps que je me sens pour lui cette indiffe/rence profonde, qu'il n'est plus possible de surmonter? <2CLITANDRE.>2 -- En ce cas, il est donc bien sot de n'avoir pas avance/ son voyage; car a\ ne vous rien 30 cacher de ses ide/es, il n'est venu ici que pour se raccommoder avec vous, et il en a l'espe/rance. <2CIDALISE.>2 -- Ce n'est en lui qu'un ridicule de plus; mais j'avoue que je voudrais qu'il fu$t devenu sin- ce\rement amoureux de moi. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! qu'il entre encore d'amour dans ce de/sir! <2CIDALISE.>2 -- Je conviens que l'on pourrait le soup- c#onner; mais je vous donne ma parole d'honneur que c'est sans aucune ide/e, que je doive me repro- cher, que je le forme. <2CLITANDRE.>2 -- A vous parler franchement, j'ai tant de peine a\ croire que vous l'aimiez, que je croirai bien aise/ment que vous ne l'aimez plus. Mais, puisque nous en sommes sur ce chapitre, dites-moi, je vous en prie, comment un petit homme si mauvais plaisant, si peu fait pour plaire, d'une si mise/rable sante/... <2CIDALISE.>2 -- Ah! Clitandre, me feriez-vous l'injure de croire que j'aie pu faire quelque attention a\ ce dernier article? <2CLITANDRE.>2 -- Non, assure/ment! Mais c'est qu'un amant malade, pour ainsi dire, de profession, est, a\ ce que je crois toujours moins amusant qu'un autre. Vous conviendrez du moins que si ce n'est pas une raison de rejeter un homme, ce n'en est pas non plus une de le prendre. <2CIDALISE.>2 -- Aussi ne fut-ce pas ce qui me de/ter- mina en sa faveur. Grand Dieu! que l'amour est un sentiment bizarre! Quand je vois aujourd'hui 31 ce me$me objet qui, il n'y a encore que si peu de temps, avait sur moi tant de pouvoir; lorsque je juge de sang-froid cet homme qui a e/te/ si dange- reux pour mon co|eur, j'avoue que j'ai peine a\ comprendre qu'il ait pu me tourner si violemment la te$te, et que j'en sens contre moi-me$me la plus forte indignation. <2CLITANDRE.>2 -- Vous e$tes donc bien su$re que vous ne renouerez pas avec lui? <2CIDALISE.>2 -- Quelle ide/e! Dans le temps me$me que je mourais de douleur de l'avoir perdu, il a tente/ vainement de me ramener a\ lui, et les dispositions ou\ je me trouve ne me permettent pas de craindre qu'il puisse a\ pre/sent ce qu'alors il ne put pas. <2CLITANDRE>2 <1(avec inquie/tude).>1 -- Est-ce que vous penseriez a\ en prendre un autre? <2CIDALISE.>2 -- Non, je vous le jure; mais s'il e/tait vrai que j'aimasse, je me flatte que je saurais triom- pher de mon amour, et le laisser me$me ignorer a$ celui qui en serait l'objet. <2CLITANDRE.>2 -- Cruelle! pouvez-vous former de pareils projets! <2CIDALISE.>2 -- Eh! que vous importe que... Mais reprenez votre histoire. <2CLITANDRE.>2 -- Croyez-vous que je n'eusse rien de plus inte/ressant a\ vous dire? <2CIDALISE.>2 -- Je ne sais; mais vous ne pouvez me dire rien qui me fasse autant de plaisir. <2CLITANDRE.>2 -- Ce que vous me dites est assez peu 32 poli; mais vous affligez plus mon co|eur, que vous ne mortifiez mon amour-propre. <2CIDALISE.>2 -- Finissez donc! Attendrai je e/ternel- lement? Vous e$tes insupportable! <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! Araminte, en me voyant me destina in petto au glorieux emploi de l'amuser. Vous savez avec quelle promptitude elle fait connaissance, vous connaissez son inde/cente fami- liarite/, et ses agaceries mille fois plus inde/centes encore. Nous sommes libertins : je n'avais rien dans le co|eur pour me de/fendre d'elle. Elle ne me toucha point, mais elle me tenta. Je lui parlai sur le ton qui convenait e/galement a\ son caracte\re et a\ la sorte d'impression qu'elle faisait sur moi. Loin de s'en offenser, les de/sirs les moins flatteurs pour elle et les moins tendrement exprime/s lui parurent une passion violente qu'elle ne pouvait re/compen- ser trop to$t. La fac#on vive et assez peu honne$te dont je lui exposai mes intentions acheva de me concilier son estime. Je lui dis des choses tre\s libres; elle les prit pour des galanteries. Je ne vou- lais pas, comme vous le croyez bien, d'affaire en re\gle avec elle; mais je la jugeais bonne pour une passade, et je re/solus de m'en amuser tant qu'elle resterait chez Julie. En revenant de la promenade, le hasard nous fit passer par un petit bosquet assez obscur. Par le me$me hasard, nous e/tions insensi- blement se/pare/s de la compagnie. Je trouvai, et le lieu tre\s propre a\ prendre avec elle les plus grandes liberte/s, et elle si dispose/e a\ me les souffrir, que 33 je ne sais comment elle eut la force de ne m'en pas remercier. En me priant le plus poliment du monde de finir, elle me laissait continuer avec une patience admirable. Cependant une faiblesse lui prit, et, ce que je me reprocherai toujours, j'eus l'indignite/ d'abuser de l'e/tat ou\ je l'avais re/duite. <2CIDALISE.>2 -- Ah! grand Dieu! comment! vous! <2CLITANDRE.>2 -- Oui, Madame, on ne saurait pous- ser plus loin le manque de respect; j'en suis encore d'une honte! <2CIDALISE.>2 -- Mais, Clitandre, avec votre permis- sion, les faits sont-ils bien tels que vous me les racontez? <2CLITANDRE.>2 -- Ils sont si simples, que je m'e/tonne que vous y trouviez de quoi vous faire une histoire. Vous me connaissez assez pour savoir qu'ordinai- rement je ne mens pas. D'ailleurs tout cela n'est qu'un coup de foudre, et ils sont, depuis quelque temps, devenus aussi communs que l'on pre/tend qu'ils e/taient rares autrefois. <2CIDALISE.>2 -- Je vous avoue que je sais qu'Araminte a eu quelques affaires, et que le Public la croit peu cruelle; mais elle est e/tourdie, assez me/chante. Sa conduite est le/ge\re, sa langue ne l'est pas moins. J'ai cru que la calomnie lui pre$tait beaucoup de choses, et qu'elle e/tait dans le fond plus coquette que galante. Vous me confondez! Apre\s.? <2CLITANDRE.>2 -- Je suis poli, moi; et quoiqu'elle ne me fi$t pas de reproches, je crus qu'il e/tait de la biense/ance que je lui fisse des excuses. Elle les rec#ut 34 comme une suite de bons proce/de/s de ma part, et en fut si enchante/e, qu'elle voulut absolument que j'allasse, quand tout le monde serait couche/, les lui re/ite/rer dans sa chambre. Cette affaire, comme vous le voyez, ne commence pas tout a\ fait sur le ton du sentiment, et il me semble qu'elle s'e/tait mise elle-me$me dans le cas de ne m'en pas oser demander. Je lui rends justice; d'abord elle n'y pensa pas plus que moi. Le souper fut fort gai; elle m'y honora de toutes les faveurs qu'une femme, qui ne se contraint qu'a\ un certain point, peut accorder a\ quelqu'un en assez nombreuse compa- gnie. Je les rec#us comme je le devais ou pluto$t comme je ne le devais pas, puisque j'y re/pondis. Cependant, par vanite/, je la priai de vouloir bien se contenir un peu. Elle fut tout l'apre\s-souper d'une tendresse exe/crable. Enfin on alla se coucher, et je passai dans sa chambre le plus to$t qu'il me fut possible. <2CIDALISE.>2 -- Vous y alla$tes! <2CLITANDRE.>2 -- Assure/ment! Que vouliez-vous donc que je fisse? Pouvais-je manquer a\ ma parole? Elle m'attendait. Je la trouvai couche/e, et j'avoue que je crus qu'apre\s toutes les liberte/s qu'elle m'avait laisse/ prendre, celle de me mettre dans son lit n'avait rien qui du$t la choquer a\ un certain point. En effet, la seule chose qu'elle me demanda fut de vouloir bien e/teindre les bougies, ou de fermer les rideaux. Cela ne me parut qu'un caprice : je ne les aime pas, et je lui refusai durement la gra$ce qu'elle 35 me demandait. Quand elle vit que je ne me pre$tais pas a\ ses intentions, elle eut la complaisance de plier a\ mes volonte/s. Les bougies reste\rent allu- me/es, et les rideaux ouverts. Nous commenc#a$mes a\ en agir ensemble familie\rement; et j'e/tais sur le point de lui avoir encore les dernie\res obligations, lorsqu'une tendre inquie/tude la saisit. Elle se rap- pela que je ne lui avais pas encore dit que je l'ai- mais, et me protesta, si je ne la rassurais pas sur mon co|eur, que quelque extraordinaire que fu$t le gou$t qu'elle avait pour moi, et quelques preuves me$me qu'elle m'eu$t de/ja\ donne/es de sa faiblesse, elle saurait indubitablement la vaincre. Je sentais bien que si elle m'eu$t aime/, elle n'aurait pas eu lieu d'e$tre contente de ce qu'elle m'inspirait; mais la biense/ance et l'e/tat ou\ j'e/tais ne me permettaient que de la tromper, et je lui re/pondis que je ne concevais pas qu'avec les preuves actuelles que je lui donnais de mes sentiments, elle pu$t s'obstiner a\ en douter. Elle avait jusque-la\ paru ne se livrer a\ sa tendresse qu'avec contrainte; mais la certitude d'e$tre aime/e bannissant ses scrupules, elle devint d'une tendresse, d'une vivacite/, d'une ardeur incompre/hensibles. Ah! si vous aviez vu, Madamel Non! c'est que cela e/tait d'une beaute/!... <2CIDALISE>2 <1(se\chement).>1 -- Je le crois, Monsieur le Comte, mais n'en supprimez pas moins ces agre/ables de/tails. <2CLITANDRE.>2 -- Enfin, quoique j'eusse dans le fond plus a\ me plaindre d'elle qu'a\ la remercier,je crus 36 que la politesse me condamnait a\ lui faire des remerciements; et si ce ne fut pas du fond du co|eur que je lui en fis, je mis du moins dans les miens tant de galanterie, et elle en fut si contente, qu'elle n'oublia rien pour que je lui en fisse encore. Mon Dieu! quand j'y songe, que c'est une digne femme! Cependant, malgre/ tout ce que je lui devais, et la sorte d'e/garement ou\ nous mettent toujours les premie\res bonte/s d'une femme, soit que nous devions, ou ne devions pas les recevoir avec trans- port, il m'avait paru que j'aurais e/te/ plus heureux encore, et que j'aurais eu moins a\ prendre sur mon imagination, si elle eu$t eu autant a\ se louer de la nature qu'elle semblait le croire. J'ai le malheur d'e$tre fort curieux. Mon doute me tourmentait, je la priai donc de le faire cesser. Rien n'e/tait si simple, ni me$me si galant que cette prie\re. Vous ne pourriez cependant que difficilement imaginer combien j'eus de peine a\ la lui faire agre/er. Cette proposition blessait mortellement sa pudeur. <2CIDALISE.>2 -- Ah! quel conte! Ce scrupule e/tait bien place/! <2CLITANDRE.>2 -- Enfin elle ne voulait pas, mais je voulais, moi, et quelque re/sistance qu'elle m'op- posa$t, je voulus si bien, qu'elle fut oblige/e de ce/der. Ah! Madame... <2CIDALISE.>2 -- Quoi donc? <2CLITANDRE.>2 -- Ah! quel monstre! <2CIDALISE.>2 -- Elle! vous m'e/tonnez! Je ne comprends pas ce que cette femme peut avoir de si horrible. 37 Sa gorge n'est point parfaite, mais elle n'est pas mal non plus. Elle a le bras bien tourne/, la main assez jolie, le pied assez bien fait, et j'ai oui% dire que tout cela devait faire penser... <2CLITANDRE.>2 -- Eh! mon Dieu! Madame, si vous saviez combien peu il faut se fier aux re\gles, et combien tous les jours, soit d'une fac#on, soit d'une autre, nous y sommes attrape/s, vous ne seriez pas si surprise de ce qu'Araminte ne tient pas tout ce qu'elle semble promettre. <2CIDALISE.>2 -- Qu'avant l'aventure du bosquet, vous jugeassiez d'elle comme je faisais tout a\ l'heure, cela me parai$t tout simple; mais ce que je ne conc#ois pas, c'est qu'apre\s vous ayez e/te/ la trouver dans sa chambre avec autant d'empressement que si vous l'eussiez trouve/e charmante. <2CLITANDRE.>2 -- Si j'avais l'honneur d'e$tre un peu plus intimement connu de vous, vous ne me feriez pas cette question. D'ailleurs, apre\s ce qu'elle avait bien voulu faire pour moi, comment vouliez-vous que je lui refusasse d'aller la trouver? Il ne me restait de parti a\ prendre que de la satisfaire, ou de m'enfuir. Le dernier aurait sans doute e/te/ le plus sage; mais malheureusement il ne me vint pas dans l'esprit. Au surplus, je m'e/tais instruit dans le bosquet moins que vous ne pensez. L'insolence n'a jamais permis l'examen, et si je n'eus pas de quoi la croire parfaite, du moins ne pus je pas non plus la trouver aussi de/testable qu'elle l'est en effet. <2CIDALISE.>2 -- Ce que je ne comprends pas, c'est 38 qu'une femme, telle que vous me de/peignez Ara- minte, soit aussi galante. L'amour-propre devrait au moins lui tenir lieu de principes; car en sup- posant qu'elle se fu$t cru, en entrant dans le monde, tous les charmes imaginables, il ne serait pas pos- sible que tous les hommes qu'elle a eus se fussent accorde/s pour servir sa vanite/, ou que, s'ils ont eu la politesse de la me/nager, ou la faussete/ de l'en- tretenir, que le peu de temps qu'ont dure/ les liai- sons qu'elle a voulu former, et mille autres circonstances aussi propres a\ nous faire ouvrir les yeux sur nous-me$mes, ne l'eussent pas de/sabuse/e. <2CLITANDRE.>2 -- Nous sommes sur cet article aussi faux, ou aussi polis que vous le croyez, et nous quittons ordinairement une femme sans chercher a\ l'humilier, a\ moins cependant que notre vanite/ ne soit inte/resse/e a\ le faire. Il est certain, au reste, que si j'eusse su combien la noble confiance qu'A- raminte a en elle-me$me est mal fonde/e, je ne l'au- rais pas prise; mais j'e/tais a\ cet e/gard dans le cas du monde le plus cruel. Il y a fort peu de gens qui ne l'aient eue; mais il n'y a pas un homme d'un certain genre qui ait cru devoir se vanter de l'avoir posse/de/e, et elle est peut-e$tre la femme de France que l'on connai$t le plus, et sur laquelle pourtant on trouverait le moins de renseignements. Elle est enfin de ces sortes d'espe\ces dont on ne dit rien, ou par e/gard pour soi-me$me, ou par me/chancete/ pour les a utres. 39 <2CIDALISE.>2 -- Vous ne la connaissiez donc point du tout? <2CLITANDRE.>2 -- Pardonnez-moi. Je la connaissais comme nous nous connaissons tous. Je l'avais trou- ve/e deux fois a\ l'Ope/ra dans la loge de Julie; j'avais soupe/ avec elle autant de fois, je crois, chez la me$me; je l'avais rencontre/e a\ la Cour chez les princesses : mais dans toutes ces occasions nous nous e/tions parle/ fort peu, et soit que mon atta- chement pour Ce/lime\ne lui imposa\t, soit qu'elle- me$me eu$t a\ la Cour, contre sa coutume, quelque affaire suivie, elle m'avait regarde/ avec une indif- fe/rence que je voudrais bien qu'elle eu$t la bonte/ de me conserver. <2CIDALISE.>2 -- Je n'ai pas a\ pre/sent de peine a\ le croire. Mais voila\ un insupportable rideau, de retomber toujours! Arrangez-le donc de fac#on qu'on n'ait pas besoin de l'arranger sans cesse. <2CLITANDRE.>2 -- Si vous le vouliez, je pourrais mieux faire. Vous n'e$tes pas prude, je ne suis point imper- tinent; je vais m'asseoir sur votre lit. <1Elle luifait place.>1 <2CIDALISE.>2 -- Vous du$tes au moins lui trouver des charmes, qui en ge/ne/ral vous touchent assez? Vous m'entendez, sans doute? <2CLITANDRE.>2 -- A elle! Elle n'en a point. <2CIDALISE.>2 -- Ah! pour cela, Clitandre, je ne saurais vous croire. Apre\s ce que vous m'avez dit de ses transports, de sa vivacite/... 40 <2CLITANDRE.>2 -- Vous vous trompez. Tous ces trans- ports n'e/taient pas plus cause/s par ce que vous pensez, que par l'amour me$me, qui su$rement n'y entrait pour rien. C'e/tait une galanterie qu'elle me faisait gratuitement; pure ge/ne/rosite/ de sa part, ou, pour parler plus juste, habitude et faussete/. Elle sait que les femmes qu'il nous est impossible d'in- te/resser ne nous plaisent pas, et elle ne feignait tant d'ardeur que pour me faire croire qu'elle m'ai- mait, et pour m'en donner a\ moi-me$me. <2CIDALISE.>2 -- Puisqu'elle avait dans le fond si peu de sensibilite/, quel besoin avait-elle de vous voir si ardent? <2CLITANDRE.>2 -- Elle a l'imagination fort vive et fort de/re/gle/e, et quoique l'inutilite/ des e/preuves, qu'elle a faites en certain genre, eu$t du$ la corriger d'en faire, elle ne veut pas se persuader qu'elle soit ne/e plus malheureuse qu'elle croit que d'autres ne le sont, et elle se flatte toujours qu'il est re/serve/ au dernier qu'elle prend de la rendre aussi sensible qu'elle de/sire de l'e$tre. Je ne doute me$me pas que cette ide/e ne soit la source de ses de/re/glements et de la peine qu'elle prend de jouer ce qu'elle ne sent pas. Ajoutons aussi que ces sortes de femmes sont fort vaines, et que, sans avoir besoin en aucune manie\re qu'un homme soit si singulier, leur amour- propre de/sire de le voir tel, comme le no$tre quel- quefois nous fait faire des efforts qui passent nos forces ou nos de/sirs. Je dirai plus, c'est qu'aujour- d'hui il est prouve/ que ce sont les femmes a\ qui 41 les plaisirs de l'amour sont le moins ne/cessaires qui les recherchent avec le plus de fureur, et que les trois quarts de celles qui se sont perdues avaient rec#u de la nature tout ce qu'il leur fallait pour ne l'e$tre pas. <2CIDALISE.>2 -- C'est une chose que je sais comme vous, et que j'ai encore plus de peine que vous a\ comprendre. <2CLITANDRE.>2 -- C'est, je vous l'avoue, un fort plai- sant sie\cle que celui-ci, et de/licieux a\ conside/rer un peu philosophiquement. <2CIDALISE.>2 -- Faisons dans cet instant ce que ce sie\cle parai$t faire toujours; ne re/fle/chissons point. Cette admirable Araminte vous trouva-t-elle digne de tout ce qu'elle voulait bien faire pour vous? <2CLITANDRE.>2 -- Il faut que vous me croyiez bien peu vrai et bien vain pour me faire une pareille question. Qu'il y a de femmes a\ qui je mentirais, si elles m'en faisaient une pareille! <2CIDALISE.>2 -- Cela serait assez e/gal avec moi. <2CLITANDRE.>2 -- C'est ce que je pense, et pour vous dire la ve/rite/, si elle eut de quoi ne pas regarder comme perdus les moments qu'elle voulait bien me donner, elle n'eut pas lieu non plus de les regarder comme absolument bien employe/s. Elle, ne piquant pas a\ un certain point ma fantaisie, moi, n'e/tant plus assez jeune pour que la vanite/ me tint lieu du gou$t qu'elle ne m'inspirait pas, vous pouvez aise/ment juger que la conversation languissait quelquefois entre nous. Ne sachant plus 42 que faire de cette grosse femme-la\, connaissant assez ses ridicules pour ne pouvoir plus m'en amu- ser, ne pouvant avec de/cence la quitter sito$t, et craignant l'ennui, je me divertis a\ chercher si elle e/tait en effet aussi singulie\rement tendre qu'elle se croyait oblige/e de le parai$tre. Malgre/ l'art avec lequel elle jouait ce qu'elle n'e/tait pas, je m'e/tais fort bien aperc#u de ce qu'elle est. Mais comme sur certaines choses les femmes sont extre$mement capricieuses; que ce qui ne parai$trait pas a\ l'une digne de la plus le/ge\re attention est pour l'autre un objet conside/rable; qu'il y en a beaucoup qui, par une tournure d'esprit particulie\re, pre/fe\rent l'illusion a\ la re/alite/; que chacune enfin a ses ide/es et me$me ses manies, je crus, puisque le se/rieux l'avait inte/resse/e si peu, qu'il fallait l'essayer par les minuties. Ce parti non seulement e/tait le plus raisonnable, mais encore (ce qui peut-e$tre vous e/tonnera) c'est qu'il me parut le plus convenable. Devineriez-vous bien, Madame, ce que j'eus l'hon- neur de lui dire? <2CIDALISE.>2 -- Vous ne vous flattez pas peut-e$tre que je re/pondrai a\ cette question? Quel fut le succe\s de vos soins? <2CLITANDRE.>2 -- De m'ennuyer a\ pe/rir, et de me lasser comme un chien. Enfin, exce/de/ d'elle et de ma sotte curiosite/, j'allai gagner mon lit, en me promettant bien de ne plus faire de pareilles e/preuves, du moins avec si peu de raison de les tenter. 43 <2CIDALISE.>2 -- L'avez-vous eue longtemps? <2CLITANDRE.>2 -- Plus que je ne devais : cinq ou six jours, a\ ce que je crois, plus ou moins. <2CIDALISE.>2 -- Quoi! cette femme que vous trouviez si horrible? Libertin! <2CLITANDRE.>2 -- Lorsque nous revi$nmes a\ Paris, nous en usa$mes comme si c'eu$t e/te/ aux Eaux que nous nous fussions pris. Nous nous rencontra$mes plus d'une fois sans nous parler de rien, et me$me sans qu'elle et moi en puissions dire la raison; nous n'avions l'un pour l'autre que la plus simple politesse. Enfin, un mois apre\s, je la trouvai a\ un souper que Vale\re nous donnait a\ sa petite maison. Luscinde, elle, Julie, une petite provinciale, parente de Luscinde, e/taient les femmes. Les hommes e/taient Vale\re, Oronte, Philinte et moi. Le souper fut on ne peut plus fou. Lorsqu'il fut fini, chacun de nous s'e/carta. Nous nous partagea$mes le jardin. Araminte, qui, pendant le souper, s'e/tait ressou- venue de m'avoir vu quelque part, et m'avait fait d'assez tendres agaceries, me dit, quand nous fu$mes seuls, qu'elle avait une grande nouvelle a\ m'ap- prendre, qu'il lui e/tait arrive/ un grand bonheur. Je devinai aise/ment ce qu'elle voulait me dire, et mon premier mouvement fut de l'en croire sur sa parole; mais nous e/tions seuls : j'avais soupe/; je me souvins qu'il n'y avait rien sur quoi elle me/rita$t d'e$tre crue, et je voulus voir si elle me disait vrai. Croiriez-vous bien, Madame, qu'elle m'avait menti? <2CIDALISE.>2 -- Je m en doutais. Une si noire perfidie 44 ne vous donna pas apparemment le de/sir de renouer avec elle? <2CLITANDRE.>2 -- De renouer! Je l'aurais battue! Cependant, depuis cette malheureuse nuit, elle a juge/ a\ propos de s'acharner sur moi, a de/cide/ que dans toutes les re\gles j'e/tais oblige/ de l'aimer, m'a suivi, tourmente/, exce/de/ partout. Qu'elle y prenne garde! on n'a des complaisances pour elle que parce qu'on la croit sans conse/quence; je la perdrai si je parle. <2CIDALISE.>2 -- Mais, Clitandre, ne me supprimez- vous pas quelques soins, quelques lettres tendres, quelques serments d'aimer toujours, mille choses enfin qu'ordinairement les hommes comptent pour rien, et que nous avons toujours le malheur de compter pour trop? Est-il bien vrai que vous n'ayez pas trouve/ dans sa possession plus de charmes, et que sa conque$te ne vous ait pas cou$te/ plus de temps que vous ne me l'avez dit? <2CLITANDRE.>2 -- Non, Madame, je vous jure. Le sentiment, le gou$t et le plaisir ne sont entre/s pour rien dans notre affaire; et ce qu'elle me fait aujour- d'hui est d'une injustice affreuse. En arrivant ici, elle m'a signifie/ avec hauteur qu'elle venait pour me faire expliquer. Je lui ai re/pondu avec tout le respect que j'ai pour son sexe, et tout le me/pris que peut inspirer sa personne, qu'il ne se pouvait pas que nous eussions rien a\ de/me$ler ensemble. Quand elle m'a vu si bien arme/ contre la dignite/, elle est revenue au sentiment, et m'a demande/ en 45 gra$ce d'aller cette nuit dans sa chambre, ou de la recevoir dans la mienne, et je l'ai bien cordiale- ment assure/e que je ne ferais ni l'un ni l'autre. <2CIDALISE.>2 -- C'e/tait en effet ce que vous pouviez faire de mieux : aussi, dans le fond, n'e/tait-ce pas dans cette chambre-la\ que je vous croyais des affaires. <2CLITANDRE.>2 -- Je n'en avais, comme vous voyez, que dans la vo$tre. Mais a\ laquelle des femmes qui sont chez vous votre imagination m'avait-elle donc destine/? <2CIDALISE.>2 -- A Julie, au moins. <2CLITANDRE.>2 -- A Julie! Mais est-ce que je l'ai eue donc? <2CIDALISE.>2 -- Comment? si vous l'avez eue! En ve/rite/! la question est admirable! <2CLITANDRE.>2 -- Elle ne me parai$t pas, je le confesse, aussi de/place/e qu'a\ vous. Je trouve Julie fort aimable; mais vous m'e/tonnez de me croire avec elle d'aussi intimes liaisons, lorsque je ne lui ai jamais rendu de soins. <2CIDALISE.>2 -- Je crois pourtant savoir ce que je dis. Mais qu'avez-vous, Clitandre? vous frissonnez. Est-ce que vous vous souviendriez d'Araminte? <2CLITANDRE.>2 -- Je ne serais pas surpris que son ide/e produisi$t sur moi cet effet; car ve/ritablement ce n'est jamais sans horreur que je me la rappelle. <2CIDALISE.>2 -- Vous paraissez mourir de froid? <2CLITANDRE.>2 -- Cela n est pas bien extraordinaire. La nuit devient frai$che, je n'ai pour tout ve$tement 46 que ma robe de chambre, et je commence a\ la trouver terriblement le/ge\re. <2CIDALISE.>2 -- J'en suis fa$che/e. Je de/sirais d'ap- prendre votre histoire avec Julie, et ce contre-temps me choque a\ un point que je ne puis dire. De quoi aussi vous avisez-vous de n'avoir qu'une robe de chambre de taffetas? La belle ide/e! Mais il ne se peut pas, du moins je me plais a\ le penser, que dessous vous soyez tout nu. <2CLITANDRE.>2 -- Le plus exactement nu du monde. Eh! pourquoi pas? Nous ne sommes encore qu'au commencement de l'automne. <2CIDALISE>2 <1(fort se\chement).>1 -- Vous pouvez e$tre dans votre appartement comme il vous plai$t; mais vous me permettrez de vous repre/senter que pour passer dans le mien, vous vous e$tes mis dans un assez singulier e/quipage. <2CLITANDRE>2 <1(embarrasse/).>1 -- Vous me faites faire une re/flexion qui me peine, et je ne saurais vous exprimer a\ quel point je suis honteux de vous faire penser un instant que j'aie pu avoir l'intention de vous manquer. <2CIDALISE>2 <1(avec dignite/).>1 -- Je crois ne mettre dans ceci ni humeur, ni ce qu'aujourd'hui l'on appelle <1be/gueulerie,>1 et qui pourrait bien e$tre ce que l'on appelait <1pudeur>1 autrefois; mais je vous avoue que je ne comprends pas comment vous avez imagine/ de parai$tre devant moi dans l'e/tat ou\ vous e$tes. <2CLITANDRE>2 <1(en lui baisant respectueusement la>1 <1main).>1 -- Ah! Madame, vous me percez le co|eur. Je 47 n'e/tais qu'a\ demi, s'il faut le dire, dans le dessein de passer chez vous. Je le voulais, je ne le voulais pas. Je craignais de prendre mal mon temps, et si vous me permettez d'e$tre vrai jusqu'au bout, l'ide/e du rendez-vous que je vous supposais me tourmentait au-dela\ de toute expression. Je n'ai jamais pu re/sister au de/sir de savoir si en effet vous en aviez donne/ un. Absorbe/ dans ma re$verie, je me suis machinalement laisse/ de/shabiller; je l'e/tais enfin quand je me suis de/termine/ a\ entrer chez vous. La confusion de mes ide/es, notre conversation qui a commence/ sur-le-champ, une forte pre/occupation ne m'ont pas permis de son- ger a\ l'e/tat ou\ j'e/tais, ou\ j'ai le malheur d'e$tre encore, et dont je vous demande autant de par- dons que si j'eusse effectivement eu le dessein de vous offenser. <2CIDALISE>2 <1(avec plus de douceur).>1 -- Je suis bien aise d'avoir moins a\ me plaindre de vous que je ne pensais; mais vous conviendrez, je crois, que toute autre a\ ma place aurait trouve/ votre proce/de/ d'une le/ge\rete/ inexprimable. <2CLITANDRE.>2 -- Je n'aurais pas e/te/ surpris non plus que toute autre que vous m'eu$t suppose/ quelque ide/e qui pouvait prouver assez peu d'estime; mais vous, Madame, vous qui me connaissez, vous qui savez a\ quel point je vous respecte (quoique vous ignoriez peut-e$tre encore combien il me serait impossible non seulement de vous manquer, mais encore d'en former le de/sir), comment se peut-il 48 que vous me mettiez dans la ne/cessite/ de m'en justifier? <2CIDALISE.>2 -- Je me sens en effet si peu faite pour e$tre me/prise/e, qu'il ne vous sera pas bien difficile de me faire croire que vous ne me me/prisez pas. Mais laissons cela, parlons d'autre chose. Eh bien! Julie? <2CLITANDRE.>2 -- Julie su$rement ne meurt pas de froid comme moi a\ l'heure qu'il est, et cela ne m'inquie\te gue/re. <2CIDALISE.>2 -- Il m'est assez e/gal aussi que vous en mouriez, et, dans quelque position que vous vous trouviez, je veux, ne fu$t-ce que pour vous punir, que vous me disiez ce que je vous demandais lorsque vous m'avez force/e de m'interrompre. <2CLITANDRE.>2 -- Vous de/sirez donc cette histoire bien vivement? <2CIDALISE.>2 -- Oui, tre\s vivement, je n'en discon- viens pas. <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! puisque c'est absolument que vous le voulez, je sais un moyen qui me mettra en e/tat de vous la conter, si vous l'agre/ez. <2CIDALISE.>2 -- Et c'est... <2CLITANDRE.>2 -- Mais, c'est que vous ne voudrez peut-e$tre pas? <2CIDALISE.>2 -- Voyons toujours. <2CLITANDRE.>2 -- C'est... de me laisser coucher avec vous. <2CIDALISE.>2 -- Rien que cela? <2CLITANDRE.>2 -- pas davantage. 49 <2CIDALISE>2 <1(d'un air moqueur).>1 -- Vous avez perdu l'esprit, Clitandre, de me prendre pour une Ara- minte. <2CLITANDRE.>2 -- Je n'ai pas une si lourde me/prise a\ me reprocher. C'est, je vous jure, en tout bien et en tout honneur que je vous propose... <2CIDALISE.>2 -- Apre\s tout ce que je viens de vous dire, ce serait a\ moi une assez belle inconse/quence de vous accorder ce que vous me demandez. <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Cidalise, quand il est question de sauver la vie a\ quelqu'un, qu'est-ce qu'une inconse/quence? <2CIDALISE.>2 -- Allez, Clitandre, vous e$tes fou, mais de ceux qu'on enferme. <2CLITANDRE.>2 -- Mais se peut-il que vous doutiez de mon respect pour vous? <2CIDALISE.>2 -- Non, je veux croire que vous me respectez beaucoup, et comme c'est une ide/e qui me flatte, je ne vous mettrai absolument pas a\ porte/e de me la faire perdre. <2CLITANDRE.>2 -- Songez donc a\ ce que vous me dites. Nous sommes seuls. Tous vos gens sont loin de vous, hors Justine, qui ne vous serait pas d'un grand secours, puisqu'il n'y a au monde personne de si difficile a\ re/veiller. Vous e$tes dans un e/tat qui vous livrerait, presque sans de/fense, a\ mes emportements, si j'oubliais assez ce que je vous dois pour oser tenter rien qui vous de/plu$t, et pour- tant vous voyez que, me$me vous trouvant plus aimable que quelque femme que ce soit, je ne vous 50 ai seulement pas fait la plus le/ge\re proposition. Je ne vois pas bien pourquoi je serais moins sage dans votre lit que je ne l'ai e/te/ dessus. Accordez-moi, de gra$ce, ce que je vous demande; rien ne tire moins a\ conse/quence. <2CIDALISE>2 <1(en cole\re).>1 -- Ohl Clitandre, vous m'ex- ce/dez! Je n'y consentirai jamais. <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! Madame, il faut donc vous e/pargner la douleur d'y consentir. <1Ici il o$te sa robe de chambre, la jette dans la>1 <1ruelle, se pre/cipite dans le lit de Cidalise, et la prend>1 <1dans ses bras.>1 <2CIDALISE>2 <1(avec effroi).>1 -- Clitandre! Monsieur! si vous ne quittez point mon lit! si vous ne me laissez pas! si vous ne vous en allez point, je ne vous reverrai de mes jours! <2CLITANDRE>2 <1(vivement).>1 -- Mais, Madame, y pen- sez-vous? Songez-vous que l'on peut entendre vos cris? Que voudriez-vous, si quelqu'un venait ici, que l'on imagina$t de la situation dans laquelle on nous trouverait tous deux? <2CIDALISE>2 <1(avec emportement).>1 -- Tout ce qu'on voudrait. Il n'y a rien que je ne m'expose a\ faire penser, pluto$t que de me voir re/ellement victime de votre te/me/rite/. <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Madame! Lucre\ce me$me ne pensa pas comme vous. <2CIDALISE>2 <1(avecfureur).>1 -- Je crois encore que vous plaisantez! 51 <2CLITANDRE.>2 -- Cela serait assez de/place/ dans la cole\re ou\ j'ai le malheur de vous mettre, et, je vous le proteste, beaucoup plus innocemment que vous ne pensez. <2CIDALISE>2 <1(toujours du me$me ton).>1 -- Allez, Mon- sieur, il est infa$me a\ vous d'abuser, comme vous faites, de mon estime et de mon amitie/. Laissez- moi, je vous abhorre! Laissez-moi, vous dis-je. <2CLITANDRE.>2 -- Si je vous retenais, c'e/tait beaucoup moins pour vous faire violence que pour vous empe$cher de prendre un mauvais parti. Vous voila\ libre! eh bien! que vous fais je? Je suis pourtant avec vous dans le me$me lit; a\ ma sagesse, devriez- vous le croire? <2CIDALISE.>2 -- Taisez-vous, je vous de/teste! Que vou- lez-vous que pensent demain mes gens quand ils verront mon lit? <2CLITANDRE.>2 -- Rien du tout, Madame; car je le referai avant que de m'en aller. <2CIDALISE.>2 -- Ah! sans doute : ce sera, je crois, un bel ouvrage. <2CLITANDRE.>2 -- Vous verrez. Oh c#a! ne m'abhorrez donc plus tant; rapprochez-vous un peu de moi, et que la tranquillite/, ou\ vous me voyez aupre\s de vous, vous rassure. <2CIDALISE.>2 -- Vous pouvez compter que si vous osez tenter la moindre chose, vous serez a\ jamais l'objet de ma cruelle aversion. <2CLITANDRE.>2 -- Soit! puissiez-vous en effet me hai%r 52 autant que je de/sire que vous m'aimiez, si vous avez a\ vous plaindre de moi! <2CIDALISE.>2 -- Je ne pardonne pas me$me une pro- position, quelque mode/re/e qu'elle puisse e$tre. <2CLITANDRE.>2 -- Cela est dur, par exemple! N'im- porte, je le veux bien. point de proposition; aussi bien ne serait-ce pour moi qu'une honte de plus. <2CIDALISE.>2 -- Je voudrais bien que vous le crussiez. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne sais pas comment les autres pensent sur ces sortes de choses; mais, pour moi, je n'ai jamais trouve/ plaisant d'e$tre refuse/. N'en e/tions-nous pas a\ Araminte? <2CIDALISE.>2 -- Non, nous l'avions passe/e. Mais est- ce que re/ellement vous comptez rester dans mon lit? <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Madame, il me semblait que cela e/tait arrange/, et que nous avions fait nos conditions. <2CIDALISE>2 <1(riant).>1 -- Quoique je sois assure/ment tre\s fa$che/e contre vous, il m'est impossible de ne pas rire de la singularite/ de ce qui m'arrive. <2CLITANDRE.>2 -- Dans le fond, je crois qu'il est plus sage a\ vous de vous en faire un objet de plaisanterie qu'un sujet de cole\re. <2CIDALISE.>2 -- De quoi vous avisez-vous aussi de vous opinia$trer a\ entrer dans un lit ou\ l'on ne vous de/sire pas du tout, lorsqu'il y en a tant ici ou\ je suis su$re que vous auriez e/te/ rec#u a\ bras ouverts? <2CLITANDRE.>2 -- Je ne puis pas douter, par exemple, 53 qu'Araminte ne m'eu$t bien voulu faire cette gra$ce; mais je crois qu'elle est la seule chez vous de qui je puisse l'attendre. <2CIDALISE.>2 -- Et la seule peut-e$tre de qui vous ne la voulussiez point recevoir. Si Julie, par exemple... <2CLITANDRE.>2 -- Julie actuellement ne me tente pas plus qu'Araminte, ou, pour mieux dire, je ne de/sire pas plus l'une que l'autre; mais il est vrai pourtant que si bien absolument Julie le voulait, je ne lui tiendrais pas rigueur comme a\ l'espe\ce de monstre dont vous me parlez. Est-ce que cela ne vous parai$t pas tout simple? <2CIDALISE.>2 -- C'est-a\-dire que vous avez plus trouve/ dans Julie de cette espe\ce de sensibilite/ qui vous amuse tant, que l'autre ne vous en a montre/. <2CLITANDRE.>2 -- A me/rite e/gal sur cet important article, n'est-il pas vrai que Julie devrait avoir la pre/fe/rence? <2CIDALISE.>2 -- Cela n est pas douteux. Mais en sup- posant que, pour parler comme vous, le me/rite ne fu$t pas e/gal, je crois que l'on aurait beau jeu a\ parier contre la plus aimable des deux. <2CLITANDRE.>2 -- Vous e$tes donc bien convaincue que cette vertu, quand nous la rencontrons chez une femme, nous tient absolument lieu de tout? <2CIDALISE.>2 -- Non, mais je suis persuade/e qu'elle vous leur fait pardonner beaucoup de choses. <2CLITANDRE.>2 -- Il est re/el qu'elles nous en plaisent davantage, en ge/ne/ral s'entend : car tous les hommes ne sont pas la\-dessus du me$me avis. 54 <2CIDALISE.>2 -- Autant que j'ai pu le remarquer, vous n'e$tes pas moins injustes a\ notre e/gard sur cet article, que vous ne l'e$tes sur beaucoup d'autres. Une femme est-elle comme Araminte? Elle vous ennuie. Joue-t-elle ce qui lui manque? elle vous choque. En a-t-elle? quelque plaisir qu'il en re/sulte pour vous, vous la craignez. Comment faut-il donc qu'elles soient a\ cet e/gard pour vous plaire, ou pour ne pas vous causer d'inquie/tude? <2CLITANDRE.>2 -- Comme vous. Madame; qu'elles aient cette sensibilite/ mode/re/e que l'amant lui- me$me est oblige/ de chercher, qui n'est e/mue que par sa pre/sence, de/termine/e que par ses caresses, et que tout autre que lui voudrait vainement e/veil- ler. <2CIDALISE.>2 -- Oserais je bien vous demander qui vous a donne/ sur moi de si belles connaissances? <2CLITANDRE.>2 -- E/raste, sans doute, puisque je ne vis pas avec Damis. <2CIDALISE.>2 -- L'indigne! Quoi! il est donc vrai que les hommes se confient ces choses-la\? <2CLITANDRE.>2 -- Oui, quand, ce qui leur arrive sou- vent, ils n'en ont pas d'autres a\ se dire. <2CIDALISE.>2 -- Quelle horreur! <2CLITANDRE.>2 -- Je n'aurai pas de peine a\ convenir que cela n'est pas bien; mais ils n'attaquent presque tous une femme que par vanite/; et la vanite/ serait- elle satisfaite d'un triomphe qu'on ignorerait? <2CIDALISE.>2 -- Que nous sommes a\ plaindre de ne le pas savoir! 55 <2CLITANDRE.>2 -- Je ne lui aurais su$rement pas fait les me$mes confidences, moi. <2CIDALISE.>2 -- Eh! qui le sait? <2CLITANDRE>2 <1(vivement).>1 -- Quoi! Cidalise, vous en doutez? C'est quelqu'un que vous honorez de votre estime, que vous pouvez croire capable d'une pareille indignite/! Quelle re/paration ne m'en devriez-vous pas! Vous ne re/pondez rien! <2CIDALISE.>2 -- C'est que je crois vous avoir assez peu offense/. J'aime mieux, au reste, avoir a\ vous demander pardon d'avoir trop mal pense/ de vous, que de me mettre dans le cas d'e$tre force/e de me reprocher d'en avoir pense/ trop bien. <2CLITANDRE.>2 -- C'est-a\-dire que vous ne doutez pas que vous ne fussiez victime de la confiance que vous pourriez prendre en moi? <2CIDALISE.>2 -- Je crois qu'il vous est assez e/gal qu'a\ cet e/gard je pense de vous mal ou bien, et moi- me$me, pour vous dire la ve/rite/, je n'ai pas encore arrange/ tout a\ fait mes ide/es sur votre compte. <2CLITANDRE>2 <1(d'un air pique/).>1 -- Oh! pour cela, vous n'aviez pas besoin de me le dire. Il y a longtemps que je ne doute pas que je ne vous sois l'homme du monde le plus indiffe/rent. <2CIDALISE.>2 -- J'aimerais assez que vous m en fissiez une querelle; il y aurait a\ cela bien de la vanite/. <2CLITANDRE.>2 -- Je croyais bien que vous y en trou- veriez plus que de sentiment; mais, avec votre per- mission, cela ne dit pas que vous rencontrassiez juste. 56 <2CIDALISE.>2 -- Ah! ah! cela est assez nouveau! Est- ce que vous voudriez me faire croire que vous e$tes amoureux de moi? <2CLITANDRE>2 <1(en s'approchant d'elle d'un air tendre>1 <1et soumis).>1 -- Mais, de bonne foi, vous-me$me ne le croyez-vous pas? <2CIDALISE.>2 -- Non, en honneur! <2CLITANDRE>2 <1(en s'approchant d'elle un peu plus).>1 -- En honneur! vous me confondez. Je ne me flattais pas de vous trouver reconnaissante; mais je vous avoue que je vous croyais plus instruite. <2CIDALISE>2 <1(fort se/rieusement).>1 -- D'un peu plus loin, je vous prie. <2CLITANDRE.>2 -- Quel sang-froid! et qu'il est insul- tant! <2CIDALISE>2 <1(se\chement).>1 -- Je ne sais s'il vous choque; mais il me semble qu'il ne devrait pas vous surprendre. A ce que je vois, vous avez forme/ de grands projets, et conc#u de terribles espe/rances! <2CLITANDRE.>2 -- Je ne croyais pas me conduire de fac#on a\ me/riter de pareils reproches. <2CIDALISE.>2 -- Mon Dieu! Je sais que vous n'en me/ritez aucun, et je crois aussi ne vous en pas faire : mais je voudrais bien toujours que vous vous en allassiez. <2CLITANDRE.>2 -- Je vous obe/irais sans balancer, puisque j'ai le malheur de vous de/plaire ou\ je suis, si je ne trouvais pas de danger pour vous a\ vous quitter actuellement. Araminte su$rement m'ira chercher, j'ignore quel temps elle prendra pour 57 me faire sa visite. J'ai a\ craindre, en ouvrant votre porte, de la trouver a\ la mienne, et cette aventure serait d'autant plus affreuse, que, comme vous savez, mon appartement est en face du vo$tre. <2CIDALISE.>2 -- Ah! pourquoi vous a-t-on loge/ la\? <2CLITANDRE.>2 -- Je n'en sais rien; mais on ne m'au- rait pas sans doute donne/ cet appartement, si vous ne me l'aviez pas destine/. <2CIDALISE.>2 -- A quelle heure comptez-vous donc me quitter? <2CLITANDRE.>2 -- Que sais je, moi? Demain matin. On ne se le\ve pas ici de bonne heure. Je m'en irai avant que l'on entre chez vous, et personne ne pourra se douter que j'ai passe/ la nuit dans vos bras. <2CIDALISE.>2 -- Dans mes bras!... <2CLITANDRE.>2 -- He/las! je me trompe : c'est vous qui e$tes dans les miens, et qui ne m'en rendez que plus a\ plaindre. <2CIDALISE.>2 -- Ah! ne me rappelez point ce qui se passe entre nous; j'en suis d'une honte!... Mais, car il faut tout pre/voir, si nous nous endormons? Il est vrai que c'est Justine qui entre toujours la premie\re... Je serais cependant bien fa$che/e qu'elle vous trouva$t ici. Il serait impossible qu'elle ima- gina$t qu'ayant fait une chose aussi singulie\re que celle de vous laisser coucher avec moi, je n'eusse rien de plus a\ me reprocher. <2CLITANDRE.>2 -- Ve/ritablement elle ne le devrait pas, et par votre jolie conduite vous n'aurez pas 58 dormi, vous vous serez ennuye/e, et Justine par- dessus le marche/ me croira l'homme du monde le plus heureux, et ne gardera peut-e$tre pas ses conjectures pour elle toute seule. <2CIDALISE.>2 -- Non, toutes re/flexions faites, je ne puis me pre$ter a\ cela. Il est au moins douteux qu'Araminte aille chez vous. D'ailleurs la nuit s'avance; si son intention est de vous aller trouver, il y a apparence qu'elle l'a de/ja\ fait, et vous ne me persuaderez pas qu'elle attende dans le corridor que vous ayez la bonte/ de lui faire ouvrir. Non, encore une fois, Monsieur, il faut que vous vous en alliez; je le veux, et le veux absolument. <2CLITANDRE.>2 -- Soit, Madame, puisque vous en vou- lez bien courir les risques. <2CIDALISE.>2 -- Ah! les risques que vous voulez me faire envisager ne sont rien, existassent-ils, au prix de ceux qu'en effet vous me feriez courir, si vous restiez ici. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! que craignez-vous de moi? Ce n'est pas avec les sentiments que vous m'inspirez, que l'on ose le plus. <2CIDALISE>2 <1(d'un air moqueur).>1 -- Vos sentiments!... <2CLITANDRE.>2 -- C'est-a\-dire que vous ne croyez pas que je vous aime? <2CIDALISE>2 <1(avec humeur).>1 -- Non, assure/ment, je ne le crois pas; mais demain je pourrai peut-e$tre vous dire mieux que ce soir ce que je pense de votre co|eur. Vous me ferez, je vous le re/pe\te, le plus grand plaisir du monde de sortir de mon lit, 59 et je voudrais bien n'e$tre plus force/e de vous le redire. <2CLITANDRE>2 <1(vivement).>1 -- Pardonnez si je vous oblige a\ me le dire encore plus d'une fois. Le bon- heur de me trouver avec vous, comme j'y suis en cet instant, est si doux pour moi, malgre/ les bornes que vous y avez mises!... Ah! Madame, quelle ide/e! Est-il concevable que je sois couche/ avec la plus aimable femme du monde, et celle de toutes dont les faveurs me flatteraient le plus! que je la tienne dans mes bras, que je l'y serre! qu'il n'y ait entre elle et moi que les obstacles les plus le/gers, et qu'elle ne me permette pas de les franchir! <2CIDALISE.>2 -- C'est en effet a\ moi une grande cruaute/! <2CLITANDRE.>2 -- Eh quoi! payerez-vous toujours mes soins de cette affreuse indiffe/rence? <2CIDALISE.>2 -- Je n'ai jamais du$ croire que vous m'en rendissiez de bien se/rieux. Je sais, a\ la ve/rite/, que quelquefois je vous inspire des de/sirs; mais, Clitandre, des de/sirs ne sont pas de l'amour, et quoique vous les exprimiez, a\ peu de chose pre\s, comme la passion me$me,j'ai trop d'usage du monde pour m'y me/prendre. Non, vous dis je, vous ne m'aimez pas, et mille femmes feraient sur vous la me$me impression que moi. <2CLITANDRE.>2 -- Que vous vous plaisez a\ le croirel Cruelle!... <2CIDALISE.>2 -- Clitandre, nous sommes amis depuis trop longtemps pour que j'use avec vous de tous 60 les petits de/tours que nous croyons ordinairement devoir a\ la de/cence de notre sexe, et que dans le fond nous ne mettons en o|euvre que pour satisfaire notre coquetterie. De votre co$te/, faites-moi gra$ce de ce jargon frivole et de cette faussete/ avec lesquels vous faites tous les jours tant de dupes. Il serait infa$me a\ vous de me parler amour sans en res- sentir, et je crois pouvoir vous dire que, notre amitie/ me$me a\ part, vous me devez d'autres pro- ce/de/s. Ou vous ne m'aimez pas aujourd'hui, ou (ce que j'ai de fortes raisons pour ne pas croire) vous m'aimez depuis bien longtemps. <2CLITANDRE.>2 -- Oui. Madame, je vous aime depuis l'instant que mon bonheur vous a offerte a\ mes yeux. <2CIDALISE.>2 -- Vous conviendrez donc, en ce cas, que vous vous e$tes plu a\ vous chercher des dis- tractions. Car enfin, sans compter toutes les femmes de l'espe\ce d'Araminte avec lesquelles vous vous e$tes amuse/, vous avez eu, depuis que nous nous connaissons, Aspasie et Ce/lime\ne. Vous les avez toutes deux tre\s tendrement aime/es. La mort de la premie\re a pu seule rompre les no|euds qui vous attachaient a\ elle; et si l'autre ne vous avait pas fait la plus noire des perfidies, vous y tiendriez encore. Il est, permettez-moi de vous le dire, bien singulier que, m'aimant autant que vous me le dites, vous ayez pu vous attacher si fortement a\ d'autres, et que vous ne m'ayez me$me jamais parle/ de vos sentiments. 61 <2CLITANDRE.>2 -- Eh! comment vouliez-vous que je fisse? Lorsque nous nous connu$mes, vous aimiez e/perdument Damis. Il vous quitta, j'e/tais en Italie. Quand j'en revins, E/raste s'e/tait attache/ a\ vous. Si vous ne l'aviez pas encore, il vous plaisait de/ja\. Quel temps donc pouvais-je prendre pour vous par- ler de ma tendresse? <2CIDALISE.>2 -- Vous faisiez bien de vous taire, puisque vous me croyiez prise; mais vous auriez peut-e$tre mieux fait de ne le pas croire si le/ge\re- ment. Il est encore naturel que je pense que si vous m'aviez aime/e, vous auriez ta$che/ de faire diversion. C'e/tait du moins ce qu'un autre aurait fait; mais chacun a ses maximes. <2CLITANDRE.>2 -- J'ai la\-dessus celles de tout le monde, et vous m'auriez trouve/ pour le moins aussi empresse/ qu'E/raste, si vous eussiez re/pondu avec moins de froideur a\ la lettre que je vous avais e/crite de Turin sur l'inconstance de Damis, et que vous eussiez paru faire un peu d'attention a\ l'offre que je vous y faisais de mon co|eur. <2CIDALISE.>2 -- En effet! il est tre\s singulier que dans le temps que je mourais de douleur des infa$mes proce/de/s d'un homme a\ qui j'e/tais attache/e depuis mon entre/e dans le monde, je n'aie pas re/pondu favorablement a\ des propositions assez tendres, il est vrai, mais que je devais beaucoup plus attribuer a\ la politesse qu'a\ l'amour. <2CLITANDRE.>2 -- Vous les auriez attribue/es a\ leur ve/ritable cause, si elles eussent eu de quoi vous 62 plaire. Non, Madame, mon amour vous aurait importune/e, et sans doute il vous importunerait encore. <2CIDALISE.>2 -- Cela se pourrait; ma tranquillite/ me plai$t. Les deux e/preuves que j'ai faites n'ont pas du$ me disposer a\ un nouvel engagement, et d'ail- leurs je pense de fac#on a\ ne pas vouloir passer perpe/tuellement des bras d'un homme dans ceux d'un autre. Fort jeune encore, j'ai eu le malheur d'avoir deux affaires; je m'en me/prise. Le public a e/te/ indigne/ de l'inconstance de Damis, que je ne me/ritais assure/ment pas; mais il m'a bla$me/e d'avoir pris E/raste, et avec un co|eur tendre et vrai, n'ayant e/te/ que faible, peut-e$tre on me croit galante, ou du moins ne/e avec de grandes dispositions a\ le devenir. Je dois, et je veux me laisser oublier. <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Madame, quand vous avez pris E/raste, est-ce d'avoir une nouvelle passion que le public vous a bla$me/e, et pensez-vous que le choix de l'objet n'y soit entre/ pour rien? C'est une tyran- nie de sa part peut-e$tre; mais enfin il veut que ce qui nous parai$t aimable lui plaise, et ne nous par- donne pas d'attacher un certain prix a\ ce qu'il ne juge point a\ propos d'estimer, et vous ne pouvez pas ignorer qu'E/raste ne s'est pas acquis son estime. J'oserai me$me vous dire que si vous m'aviez choisi, l'on n'en aurait point parle/ de me$me. E/raste peut l'emporter sur moi par les agre/ments; mais j'ose dire que l'on fait de ma fac#on de penser un autre cas que de la sienne; et je n'en veux pour preuve 63 que ce qui arrive a\ Ce/lime\ne, plus perdue peut- e$tre pour m'avoir quitte/, qu'Araminte ne l'est pour se donner a\ tout le monde. Les dispositions ou$ vous e$tes ne dureront pas toujours. Vous e$tes ne/e tendre, et si les malheurs que vous avez e/prouve/s vous ont fait craindre l'amour, ils n'ont point de/truit en vous le besoin d'aimer. Je crois vous devoir l'e/gard de ne vous pas importuner de mes sentiments; mais si jamais vous voulez vous ren- gager, n'oubliez pas, je vous en conjure, que je vous ai demande/ la pre/fe/rence. <2CIDALISE.>2 -- Nous verrons alors. Tout ce qu'a\ pre\sent je puis, et crois me$me devoir vous dire, c'est que vous e$tes de tous les hommes du monde celui que j'estime le plus, et je veux bien me$me ne pas douter que je n'eusse e/te/ aussi heureuse avec vous que je l'ai e/te/ peu avec les deux indignes mortels a\ qui je me suis donne/e. <2CLITANDRE>2 <1(en lui baisant tendrement la main).>1 -- Ah! Madame, vous comblez mes vo|eux! Je puis donc enfin vous parler de mon amour. <2CIDALISE.>2 -- On ne peut pas moins, a\ ce qu'il me semble. Vous venez de vous engager tout a\ l'heure a\ ne m'en parler jamais, et c'est une parole que je vous avertis que je ne vous rends pas. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! pouvez-vous penser que je vous l'aie donne/e se/rieusement, et que je puisse garder le silence sur une passion renferme/e si longtemps, lorsque je puis me flatter qu'en le rompant, je ne vous de/plairai pas? 64 <2CIDALISE.>2 -- Je ne crois pas que ce soit cela que je vous ai dit; mais laissons, de gra$ce, cette dis- cussion. Vous ne mourez plus de froid a\ pre/sent, et vous m'obligeriez de vous souvenir que vous me devez l'histoire de Julie. <2CLITANDRE.>2 -- En ve/rite/, Madame, il est affreux pour moi que vous vous souveniez encore qu'elle est au monde. D'ailleurs, je n'ai rien a\ dire de Julie, moi. <2CIDALISE.>2 -- Ah! des re/serves! J'en suis bien aise! vous m'en verrez a votre tour. <2CLITANDRE.>2 -- Encore une fois, Madame, je n'ai rien a\ vous dire de Julie. Si vous saviez de plus a\ quel point je raconte mal dans un lit, vous ne voudriez su$rement pas m'y transformer en histo- rien. <2CIDALISE.>2 -- Toutes ces excuses sont inutiles. Ou nous parlerons de Julie, ou nous ne parlerons plus de rien. Combien y a-t-il que vous l'avez eue? <2CLITANDRE.>2 -- Vous e$tes, permettez-moi de vous le dire, singulie\rement opinia$tre! Mais en suppo- sant que j'eusse eu Julie, et qu'il y eu$t dans notre affaire quelque chose de fort plaisant, et qui la distingua$t de toutes les autres de ce genre, ce serait actuellement l'histoire la plus de/place/e qu'il y eu$t au monde. <2CIDALISE.>2 -- Pour vous peut-e$tre! <2CLITANDRE.>2 -- Et si de/place/e, que si l'on e/crivait notre aventure de cette nuit, et que dans la position ou\ nous sommes ensemble on vi$t arriver cette his- 65 toire-la\, il n'y aurait personne qui ne la passa$t sans he/siter, quelque plaisir que l'on pu$t s'en pro- mettre. <2CIDALISE.>2 -- Ce serait selon le gou$t et les ide/es du lecteur. <2CLITANDRE.>2 -- Il n y en a point,je crois, qui aima$t que pour un long narre/ l'on vi$nt lui couper le fil d'une situation qui pourrait l'inte/resser. <2CIDALISE.>2 -- Je ne vois pas, pour moi, ce qu'il y a d'inte/ressant dans celle ou\ nous nous trouvons. J'avoue qu'elle peut e$tre extraordinaire, et qu'il n'est pas bien commun qu'un homme vienne se mettre d'autorite/ dans le lit d'une femme qui n'est faite, d'aucune fac#on, pour qu'on prenne avec elle une pareille liberte/. On ne trouverait pas cela vrai- semblable, et l'on ferait bien. Il devrait le parai$tre moins encore qu'elle l'eu$t souffert; mais pour de l'inte/re$t et une situation, je ne vois pas... <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien, Madame, quand tout ce que vous dites serait vrai,je n'en voudrais pas plus avoir devant moi-me$me le ridicule de vous faire des histoires, lorsque je ne dois vous parler que de ma tendresse, et ta$cher de vous de/terminer a\ y e$tre sensible. <2CIDALISE.>2 -- C'est donc fort se/rieusement que vous en avez forme/ le projet? <2CLITANDRE.>2 -- Oui, Madame, et ce n'est, en ve/rite/, pas de cette nuit. <2CIDALISE.>2 -- Je croyais avoir quelques raisons de penser le contraire, et si la nuit e/tait moins avan- 66 ce/e, je pourrais vous les dire; mais je sens le som- meil qui m'accable, et je voudrais bien que vous me laissassiez tranquille. <2CLITANDRE.>2 -- Voyez, je vous prie, combien vous e$tes inconse/quente! <2CIDALISE.>2 -- C'est encore une discussion dans laquelle je ne me soucie pas d'entrer. Inconse/- quente, injuste me$me, pis encore si vous le voulez, je conviendrai de tout, pourvu qu'il vous plaise de quitter mon lit. <2CLITANDRE.>2 -- Si vous saviez combien j'aurais d'envie de n'en rien faire! <2CIDALISE.>2 -- A la rigueur, cela se pourrait, mais je ne crois pas que dans cette occasion ce soit ni vos de/sirs, ni vos re/pugnances que je doive consul- ter. <2CLITANDRE.>2 -- Oh! c#a, parlons se/rieusement. Que voulez-vous me donner pour que je ne dise pas que j'ai couche/ avec vous? <2CIDALISE.>2 -- Voila\ une tre\s mauvaise bouffonne- rie, Monsieur. Ne badinons pas, je vous prie, sur cet article. Quand je songe a\ ma sotte complai- sance!... <2CLITANDRE.>2 -- Et moi a\ mon imbe/cillite/!... Ah! ce qui m'en console, c'est que, comme effective- ment elle est incroyable, personne ne la croira; et dans une sottise aussi grande que celle que je fais, c'est toujours beaucoup que de pouvoir mettre son honneur a\ couvert. <2CIDALISE.>2 -- Je vous entends! C'est-a\-dire que vous 67 ne vous tairez pas sur cette aventure et que vous ne manquerez pas de vous vanter de l'avoir pousse/e aussi loin qu'il est possible, et de ne m'avoir me/na- ge/e en aucune fac#on. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne croyais pas, par exemple, que ce que je viens de dire pu$t s'interpre/ter comme vous faites. Mais, a\ propos de cela pourtant, s'il vous plaisait de m'accorder quelques faveurs? <2CIDALISE.>2 -- Quelques faveurs! Ah! je n'en accorde pas, ou je les accorde toutes. <2CLITANDRE.>2 -- Toutesl eh bien soit. <1Ici il perd assez inde/cemment le respect. Elle se>1 <1de/fend avec fureur, et lui e/chappe.>1 <2CIDALISE>2 <1(avec une cole\re froide).>1 -- Je vois, Mon- sieur, que quoique vous viviez avec moi depuis longtemps, vous ne m'en connaissez pas davan- tage. Je n'emploierai point contre vous des cris, qui ne feraient que rendre ma sottise publique; mais comme je ne suis ni prude, ni galante, que les coups de tempe/rament et les e/clats de vertu ne sont pas a\ mon usage, je ne ferai pas de bruit; mais vous ne m'aurez point, et s'il est vrai que vous pensiez a\ moi, vous aurez le chagrin de me voir rompre avec vous pour jamais. C'est a\ vous a\ voir actuellement le parti que vous avez a\ prendre. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! Madame, que je suis loin encore du bonheur que vous aviez semble/ me promettre! et que, si vous pensiez sur mon compte comme 68 vous me l'avez dit, vous vous offenseriez peu de tout ce que mon amour pourrait tenter! Eh! ne vous ai je pas donne/ de mon respect les preuves les plus fortes que vous puissiez jamais en exiger? Je vous adore! Quand ma passion pour vous serait moins vive, vous e$tes belle, je suis jeune! La situa- tion, ou\ je me trouve avec vous, est peut-e$tre la plus pe/nible situation dans laquelle on puisse jamais se trouver. Je meurs de de/sirs, et vous n'en doutez pas! Cependant n'ai je pas e/te/ aussi sage que vous m'avez prescrit de l'e$tre? Mes mains se sont-elles e/gare/es? Ai'je abuse/ des vo$tres? Et mai$tre de dis- poser, du moins a\ bien des e/gards, de la plus aimable femme du monde, ne m'avez-vous pas trouve/ aussi retenu qu'aujourd'hui je le serais avec cette exe/crable Araminte qui m'inspire de si violents de/gou$ts? Je veux ne point me/riter de re/compense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveurs par cette seule raison que je n'ai pas tente/ de vous en arracher; mais qu'au moins l'effort que je me suis fait, trop cruel pour n'e$tre pas l'ouvrage de la passion la plus vive qui fu$t jamais, vous prouve la ve/rite/ de mes sentiments! <2CIDALISE.>2 -- J'admire les hommes, et je conside\re avec effroi tout ce que le moment peut sur eux! Vous n'e/tiez pas venu ici dans l'intention de me marquer tant de tendresse, et quoiqu'il se puisse que vous ayez toujours eu pour moi une sorte de gou$t et que me$me je doive croire que depuis que vous me voyez libre, il s'est accru, j'ai plus d'une 69 raison de penser que je ne vous inspire pas d'amour. Mais vous e$tes de/so|euvre/, seul avec moi la nuit; et par une imprudence que je ne me pardonnerai jamais, qui n'est presque pas croyable, et dont moi- me$me je doute encore, j'ai souffert que vous vous missiez dans mon lit! Quand je serais moins bien a\ vos yeux, je vous inspirerais des de/sirs, et surtout celui de triompher de moi dans ce moment me$me, pour avoir une aventure singulie\re a\ raconter. Convenez que si je vous pre$te quelques motifs, je dois du moins beaucoup au moment, de cette vio- lente passion que vous voudriez que je vous crusse. <2CLITANDRE.>2 -- Ce n'est pas d'aujourd'hui, Madame, que je sais que l'on est aussi inge/nieux a\ trouver des raisons contre ce qui de/plai$t, qu'habile a\ s'af- faiblir celles qui s'opposent a\ un gou$t qui nous est cher. Vous n'ignorez pas, quand vous voulez parai$tre penser de moi si de/savantageusement, que je n'ai jamais eu le ridicule d'e$tre homme a\ bonnes fortunes, ni d'attaquer, pour la seule gloire de les vaincre, des femmes pour qui je ne sentais rien. Vous m'avez autrefois rendu volontairement cette justice; mais les temps sont change/s, et ce serait en vain qu'aujourd'hui je l'attendrais de vous. Il faudrait, pour l'obtenir, que je vous aimasse aussi peu que vous le de/siriez. <1(En cet endroit il lui baise>1 <1la main avec tendresse et respect, et continue jusqu'a\>1 <1ce qu'elle lui re/ponde. De son co$te/ elle l'e/coute avec>1 <1une extre$me attention et un air fort embarrasse/.)>1 Eh! Madame, pourquoi me chercher des crimes? 70 pourquoi avoir la cruaute/ d'ajouter au me/pris dont vous payez ma tendresse? Vous ne m'aimez point? Est-il possible que vous ne croyiez pas me rendre assez malheureux! Vous me reprochez mon silence? Quoi! c'est parce que je n'ai jamais ose/ vous dire que je vous aime que vous doutez de mes senti- ments? He/las! et dans quel temps ai je pu me flatter que cet aveu ne vous de/plairait point? Ai-je jamais pu, sans vous offenser, vous dire que je vous ado- rais? Ignorais je vos engagements, et devais je ima- giner que vous me pardonneriez de vous croire le/ge\re ou perfide? Je vous vois libre enfin, et assez heureux pour l'e$tre moi-me$me, je pouvais, il est vrai, vous parler de ma tendresse : mais trop vive- ment e/pris pour ne pas toujours craindre, mes yeux seuls ont ose/ vous en instruire. J'ai cru qu'avant que de vous la de/couvrir, je devais travailler a\ y disposer votre co|eur. Vous m'avez vu constamment attache/ sur vos pas, vous pre/fe/rer a\ tout, ne cher- cher que les lieux ou\ je me flattais de vous ren- contrer, et ne connai$tre de plaisir que celui de passer ma vie aupre\s de vous. Eh bien, Madame, continuez donc de me hai%r : vous me verrez, tou- jours constant et soumis, pre/fe/rer toutes les rigueurs, dont vous m'accablerez, aux faveurs que je pourrais attendre d'une autre. Mon amour vous de/plai$t, je consens a\ ne vous en jamais parler, pourvu que vous me permettiez de vous le te/moi- gner sans cesse. <2CIDALISE>2 <1(avec e/motion).>1 -- Ah! trai$trel serais-je 71 en effet assez malheureuse pour de/sirer que vous me disiez vrai? <1Ici Clitandre la serre dans ses bras, et elle ne se>1 <1de/fend que mollement.>1 <2CLITANDRE.>2 -- Cidalise! charmante Cidalisel que si vous le vouliez, vous me rendriez heureux! <2CIDALISE.>2 -- Eh! croiriez-vous longtemps l'e$tre? Vous donner mon co|eur, et tout ce que je sais qu'enfin je vous donnerais avec lui, ne serait-ce pas me remettre volontairement dans l'horrible situation dont je ne fais que de sortir? Glace/e encore par le souvenir de mes peines, je vous avoue que je ne regarde l'amour qu'avec horreur, et que je voudrais vous hai%r de ce que vous cherchez a\ me plaire, et de ce que peut-e$tre ce n'est pas inutile- ment que vous le cherchez. <2CLITANDRE>2 <1(en se rapprochant d'elle).>1 -- Daignez, de gra$ce, ne vous pas faire de si tristes ide/es. Que ce que j'ai e/te/ jusques ici vous rassure sur l'avenir. Tournez les yeux vers moi, et que, s'il se peut, ils ne s'y arre$tent plus avec peine! <1(Elle soupire.)>1 Ces craintes cruelles ne se dissiperont-elles point, et parai$trez-vous toujours de/sespe/re/e de vous voir dans mes bras? <1Elle soupire encore, le regarde tendrement,>1 <1s'approche de lui, et ne le trouve pas a\ beaucoup>1 <1pre\s aussi respectueux qu'il lui promettait de>1 <1l'e$tre.>1 72 <2CIDALISE>2 <1(en se de/fendant).>1 -- Ah!... Clitandre!... que faites-vous?... Si vous m'aimez!... Clitandre!... laissez-moi!.. je vous l'ordonne. <1Il obe/it enfin; elle pleure, et s'e/loigne de lui avec>1 <1indignation.>1 <2CLITANDRE>2 <1(d'un ton pique/).>1 -- Je m'aperc#ois trop tard, Madame, qu'emporte/ par mon ardeur, me flattant a\ tort que vous ne la de/sapprouviez pas, je me suis expose/ a\ vous de/plaire. La douleur, que vous cause mon audace, m'apprend que je suis le dernier des hommes a\ qui vous voudriez accorder les faveurs que je viens de vous ravir, et je ne comprends pas en effet comment j'ai pu m'aveugler sur cela si longtemps. <1Elle ne lui re/pond rien; il se tait aussi en sou->1 <1pirant>1 : <1enfin voyant qu'il ne lui parle plus>1 : <2CIDALISE>2 <1(sans le regarder et d'un ton fort sec).>1 -- Je crois, Monsieur, qu'il serait temps que vous me laissassiez tranquille. <2CLITANDRE.>2 -- Oui, Madame, je le pense comme vous. Je ferai me$me plus que vous ne semblez exiger, et je vais vous quitter pour jamais. <2CIDALISE.>2 -- Allez, Monsieur. puissiez-vous oublier mon imprudence, et ne m'en faire un crime ni devant vous, ni devant personne! <2CLITANDRE.>2 -- Eh! Madame, je puis n'e$tre pas digne de votre tendresse; mais je le serai toujours 73 de votre estime, et vos proce/de/s, tout durs qu'ils sont, n'alte/reront jamais dans mon co|eur le pro- fond respect que j'ai pour vous. <2CIDALISE>2 <1(ironiquement).>1 -- J'aime a\ vous l'en- tendre vanter, apre\s la fac#on dont vous m'avez traite/e! <2CLITANDRE.>2 -- Je ne chercherai point a\ excuser une chose qui vous a de/plu, quoiqu'il ne me fu$t peut-e$tre pas bien difficile de la justifier; mais vous me voulez coupable, et je croirais l'e$tre en effet, si j'entreprenais de vous faire remarquer votre injus- tice. C'est au temps que je laisse a\ vous la faire sentir, et plaise au Ciel qu'il ne m'en venge pas! Adieu, Madame, je vais... <1Il parai$t chercher quelque chose.>1 <2CIDALISE>2 <1(toujours sans le regarder.)>1 -- Que cher- chez-vous donc, Monsieur? <2CLITANDRE.>2 -- Madame, c'est ma robe de chambre. Dans la situation ou\ nous sommes ensemble, je ne crois pas qu'il fu$t bien de/cent que je parusse de/sha- bille/ a\ vos yeux. <2CIDALISE>2 <1(toujours goidement).>1 -- Vous vous avi- sez tard d'observer les biense/ances avec moi. Atten- dez, Monsieur, vous l'avez jete/e de mon co$te/, et je vais vous la donner. <2CLITANDRE>2 <1(se rapprochant d'elle avec transport).>1 -- Cruelle! est-il bien vrai que vous me perdiez avec si peu de regret, et que ce soit l'homme du monde, 74 qui vous aime le plus tendrement, que vous acca- bliez de votre haine! <2CIDALISE.>2 -- He/las! Monsieur, vous ne savez que trop que je ne vous hais pas. <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! s'il est possible que je me sois trompe/, que ces yeux charmants, ou\ je viens de lire une si vive indignation, daignent me parler un plus doux langage! <1(Elle lui sourit tendrement.)>1 Oui, Cidalise, j'y retrouve quelques traces de cette bonte/ dont vous aviez bien voulu me flatter; mais qu'ils sont loin encore de ce sentiment que les miens vous expriment, et que je ne puis parvenir a\ faire passer dans votre co|eur! <2CIDALISE>2 <1(apre\s quelques instants de silence).>1 -- Vous voulez donc absolument que j'aime? Eh bien cruel! jouissez de votre victoire, je vous adore! <2CLITANDRE.>2 -- Ah! Madame!... ma joie me suf- foque; je ne puis parler. <1Il tombe, en soupirant, sur la gorge de Cidalise,>1 <1et y reste comme ane/anti.>1 <2CIDALISE.>2 -- Les voila\ donc encore revenus dans mon co|eur, ces cruels sentiments qui ont fait jusques ici tout le malheur de ma vie! Ah! pourquoi avez- vous cherche/ a\ me les rendre? He/las! j'ignorais, ou pluto$t je cherchais a\ ignorer la force et la nature du gou$t qui m'entrai$nait vers vous, et peut-e$tre en aurais je triomphe/, si vous n'eussiez pas cherche/ a\ me se/duire. <2CLITANDRE>2 <1(avec ardeur).>1 -- C'en est trop! je ne 75 puis plus tenir a\ tant de charmes! Venez, que j'ex- pire, s'il se peut, dans vos bras! <2CIDALISE.>2 -- Un moment de gra$ce, Clitandre. Vous me connaissez, et puisque enfin je consens a\ vous livrer mon co|eur, vous ne devez pas douter que vous ne soyez un jour mai$tre de ma personne : mais laissez-moi m'accoutumer a\ ma faiblesse, et donnez-moi la consolation de ne pas succomber comme la malheureuse de qui vous venez de me raconter les horreurs. <2CLITANDRE.>2 -- Quoi! vous pouvez craindre que je vous confonde avec elle? <2CIDALISE.>2 -- Si j'e/tais assez heureuse pour que vous fussiez mon premier engagement, et que vous connussiez mieux ma fac#on de penser, vous ne me verriez ni les me$mes scrupules, ni les me$mes craintes; mais je ne vous apporte pas un co|eur neuf, et de quelque prix que le mien puisse vous parai$tre aujourd'hui, je tremble que vous ne l'estimiez pas toujours autant que vous paraissez le faire, et que le peu qu'il vous a cou$te/ ne vous le rende un jour bien me/prisable. <2CLITANDRE.>2 -- Pourriez-vous me soupc#onner de penser mal de vous, et doutez-vous de mon estime? Mais oui, car vous m'avez dit que je vous prenais pour une Araminte. Il e/tait assure/ment flatteur pour moi, ce propos-la\. <2CIDALISE.>2 -- Je n'ai peut-e$tre rencontre/ que trop bien, et la fac#on dont je me rends... <2CLITANDRE.>2 -- Eh! comment vouliez-vous ne vous 76 pas rendre? Vous m'aimez. Quoique vous ne me l'ayez dit que d'aujourd'hui, ce n'est cependant pas de ce moment-ci que je le sais. Votre confiance en moi; les sacrifices que vous m'avez faits, sans que je vous les eusse demande/s, ni que vous-me$me peut- e$tre crussiez m'en faire; la sorte d'aigreur que, toute douce que vous e$tes, vous preniez contre les femmes que je voyais un peu trop souvent, ou que je louais devant vous; la crainte que vous aviez que je ne vinsse pas ici; l'empressement avec lequel vous m'y avez toujours cherche/; la gaiete/ que je vous ai vue; l'humeur qui vous a saisie a\ l'arrive/e de toutes ces femmes; les regards inquiets et trouble/s qu'en les voyant, vous avez jete/s sur moi; tout enfin ne m'a-t-il pas instruit de votre tendresse? Pouvez- vous croire qu'avec de pareilles dispositions, accou- tume/e a\ moi par l'anciennete/ de notre liaison, moins en garde par conse/quent contre les liberte/s que je prenais, su$re d'e$tre aime/e, presse/e e/galement par votre amour et par le mien, vous eussiez pu re/sister a\ mon ardeur? et devez-vous comparer ce qui se passe entre nous, a\ ce qui s'est passe/ entre Araminte et moi? <1Il n'est peut-e$tre pas hors de propos d'avertir>1 <1ici le lecteur que pendant que Clitandre parle, il>1 <1accable Cidalise de caresses fort tendres, qu'elle>1 <1ne lui rend point tout a\ fait, mais auxquelles elle>1 <1ne s'oppose pas non plus a\ un certain point.>1 77 <2CIDALISE>2 <1(re/pondant plus a\ ce qu'il dit qu'a\ ce>1 <1qu'il fait).>1 -- A vous parler franchement, on ne peut pas en avoir moins d'envie, et la seule chose que je puisse actuellement avoir quelque plaisir a\ croire, c'est que je ne pouvais faire que ce que j'ai fait. Il faut pourtant que je me trompe, car vous ne sauriez concevoir combien j'ai de peine a\ me le persuader. <2CLITANDRE.>2 -- Vous ne m'en e$tes que plus che\re; mais a\ quelque point que j'approuve votre de/li- catesse, je serais fa$che/ que vous ne l'employassiez qu'a\ vous tourmenter. <2CIDALISE.>2 -- He/las! puis-je e$tre aussi tranquille que vous voudriez que je le fusse, quand je songe qu'un jour peut-e$tre vous trouverez plus de raisons pour bla$mer ma conduite, que vous ne venez de m'en dire pour que je puisse me l'excuser? <1Il ne lui re/pond qu'en entreprenant; elle se tait>1 <1aussi, mais elle re/siste.>1 <2CLITANDRE.>2 -- En ve/rite/! Cidalise, ce que vous faites est de la dernie\re de/raison. Vous ne m'aimez donc point? <1(Elle le serre tendrement dans ses bras.)>1 Mais comment voulez-vous que je vous croie lorsque je vous vois e/couter plus vos craintes que votre tendresse et de/mentir par votre conduite tout ce que votre bouche veut bien me jurer? Accordez du moins quelque chose a\ mes de/sirs. <2CIDALISE.>2 -- Vous ne saurez su$rement pas les contenir, et je n'aurai peut-e$tre pas la force de les 78 arre$ter. <1(Ici il lui demande quelque chose, mais>1 <1presque rien.)>1 Grand Dieu!... me tiendrez-vous parole, et respecterez-vous mes craintes? <2CLITANDRE.>2 -- Oui, puisque enfin je ne puis les bannir de votre esprit. <1Ici elle consent a\ ce qu'il lui a demande/; et>1 <1comme elle l'a pre/vu, et espe/re/ peut-e$tre, il lui>1 <1manque de parole. Le lecteur croira facilement qu'elle>1 <1s'en fa$che.>1 <2CIDALISE.>2 <1(avec assez de majeste/, pour l'instant).>1 -- Ah! Monsieur, vous savez nos conventions? <2CLITANDRE.>2 -- Hors celle de nous aimer toujours, je ne crois pas que nous en ayons fait aucune ensemble; mais quittez, de gra$ce, cet air et ce ton qui ne sont pas faits pour nous. La ce/re/monie, que vous conservez encore avec moi, me fait presque douter que vous m'avez dit que vous m'aimez, et je ne saurais vous exprimer a\ quel point j'en suis blesse/. <2CIDALISE.>2 <1(avec transport).>1 -- Ahl vous ne devriez pas pouvoir un moment douter de ma tendresse : et je serais trop heureuse, si je vous en voyais toujours aussi satisfait, que vous aurez toujours lieu d'en e$tre persuade/. <2CLITANDRE.>2 -- Vous me baisez pourtant sans plai- sir, et pendant que mon co|eur vole sur vos le\vres et s'y pe/ne/tre de la plus douce des volupte/s,je vous 79 vois vous refuser au me$me bonheur, ou e$tre inca- pable de le sentir. <2CIDALISE.>2 -- Pourquoi vous plaisez-vous a\ faire de mes mouvements une peinture si infide\le?... Conve- nez donc que vous e$tes bien injuste! <1Les transports de Cidalise autorisant en quelque>1 <1fac#on les te/me/rite/s de Clitandre, il lui demande>1 <1des complaisances. Comme, sans e$tre les plus fortes>1 <1que l'on puisse exiger d'une femme, elles ne laissent>1 <1pas que d'e$tre singulie\res, elle les lui refuse. Il>1 <1les demande encore; nouveau refus: il en est pique/,>1 <1et use d'autorite/ avec une insolence que l'on peut>1 <1dire sans exemple, ou qui du moins n'est pas bien>1 <1commune, et doit apprendre aux femmes a\ ne pas>1 <1laisser mettre quelqu'un dans leur lit si le/ge\re->1 <1ment.>1 <2CIDALISE.>2 <1(de/sespe/re/e).>1 -- Non!... je ne veux pas... Vous m'offensez mortellement! Eh bien! Monsieur, vous voila\!... voila\ pourtant comme je puis compter sur vous. <1Loin que de si violents reproches le contiennent,>1 <1et que la re/sistance de Cidalise, qu'il doit croire>1 <1tre\s re/elle, lui donne d'autres ide/es, il continue d'em->1 <1ployer la violence. Elle lui re/ussit; car que fera->1 <1t-elle, et quelles sont ses ressources? Ce n'est pas>1 <1qu'elle ne lui dise qu'il est un impertinent; mais>1 <1quand une fois on a pris sur soi d'en e$tre un, il y>1 <1aurait assez peu de me/rite, et moins encore de su$rete/>1 80 <1peut-e$tre a\ cesser d'offenser. Il continue donc d'abu->1 <1ser de la supe/riorite/ de ses forces, tout indigne que>1 <1cela est. Ensuite il la regarde en souriant, et d'un>1 <1air aussi content que s'il eu$t fait les plus belles>1 <1choses du monde, et veut me$me lui baiser la main.>1 <1On n'aura pas de peine a\ croire qu'apre\s ce qu'on>1 <1a a\ lui reprocher, cette marque de reconnaissance>1 <1toute respectueuse qu'elle est, est assez froidement>1 <1rec#ue.>1 <2CIDALISE.>2 <1(outre/e et d'un ton terrible).>1 -- Laissez- moi, je vous prie, Monsieur : je suis indigne/e contre vous; vos proce/de/s sont odieux. <2CLITANDRE.>2 -- Mais voyez donc quelle est votre injustice! Avez-vous pu penser, je laisse me$me l'amour a\ part, que comble/ de caresses d'une femme telle que vous, la mode/ration que vous me prescriviez fu$t en mon pouvoir? D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Ne serait-ce pas a\ moi a\ m'offenser de vous voir me refuser les complaisances les plus ordinaires? Vous e$tes trop singulie\re aussi. <2CIDALISE.>2 -- Cela n'est pas douteux! je vois bien que j'aurai toujours tort. Ce n'est pas la\ pourtant ce que vous m'aviez promis. <2CLITANDRE.>2 -- Cessez donc, je vous en conjure, de croire qu'a\ cet e/gard j'aie e/te/ d'assez mau- vaise foi pour vous promettre quelque chose. Son- gez que dans les termes ou\ nous en sommes ensemble, il n'est plus possible que je vous fasse 81 des impertinences, et lorsque c'est vous qui offen- sez l'amour, n'allez pas croire que je blesse votre dignite/. <2CIDALISE.>2 <1(bien plus doucement).>1 -- Mais, mon Dieu! pensez-vous que je m'aveugle au point de croire que je ne ferai pas un jour pour vous, plus que vous ne venez d'exiger de moi? Vous avez raison! Si ma re/sistance n'e/tait fonde/e sur rien, elle serait du dernier ridicule; mais enfin, que les motifs en soient pitoyables ou sense/s, vous m'avez, quoi que vous en disiez, promis de les respecter, et je me crois du moins en droit de me plaindre de ce que vous me manquez de parole. <2CLITANDRE.>2 -- Vous e$tes donc bien fa$che/e? Ah! revenez dans mes bras; je meurs d'envie de vous pardonner vos injustices! Venez! ne vous de/robez pas a\ ma cle/mence! <2CIDALISE.>2 <1(en riant).>1 -- En ve/rite/! vous e$tes sin- gulie\rement ridicule! Ah! Clitandre! je vous sens bien! <1Apparemment elle a ici quelques raisons pour lui>1 <1parler comme elle le fait.>1 <2CLITANDRE.>2 -- N'allez-vous pas vous fa$cher encore? <2CIDALISE.>2 -- Dans le fond j'aurais de quoi; mais je vois bien, au train que vous prenez, qu'il faudrait que je ne fisse que cela, et ne fu$t-ce que pour vous attraper, j'ai quelque envie d'e$tre un peu moins cruelle. 82 <2CLITANDRE.>2 -- Pour m'attraper! Ou$ avez-vous donc pris cela, s'il vous plai$t? <2CIDALISE.>2 -- Est-il donc vrai que je sois si injuste? <1 Le lecteur aura ici la bonte/ de prendre que c'est>1 <1a\ lui qu'on fait cette question. Si par hasard, et ce>1 <1qu'on a peine a\ croire, quelque femme lit cet endroit,>1 <1elle en doit apprendre a\ ne jamais insulter personne>1 <1qu'a\ bonnes enseignes, c'est-a\-dire qu'il faut qu'elle>1 <1se garde bien de parler, dans de certaines occasions>1 <1d'apre\s de simples probabilite/s auxquelles il serait>1 <1possible qu'elle fu$t attrape/e, et qu'elle ne saurait,>1 <1pour montrer des doutes offensants, e$tre trop su$re>1 <1physiquement que cela ne peut pas tirer a\ conse/->1 <1quence. Clitandre prouve donc a\ Cidalise, qui d'abord>1 <1lui demande pardon, et qui ensuite se fa$che tre\s>1 <1vivement, qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne>1 <1lui avoir pas montre/ de doutes. C'est en vain qu'elle>1 <1lui dit qu'une plaisanterie si simple ne devrait pas>1 <1avoir des suites si se/rieuses. Soit qu'il en soit re/el->1 <1lement pique/, ou qu'il la prenne pour pre/texte, il>1 <1est certain qu'il s'en venge. Toutes re/flexions faites>1 <1pourtant, il fallait bien que de fac#on ou d'autre cela>1 <1fini$t, et qu'elle eu$t a\ se plaindre de lui autant que>1 <1vraisemblablement elle s'en flattait.>1 <1En cet endroit Clitandre doit a\ Cidalise les plus>1 <1tendres remerciements, et les lui fait. Comme on ne>1 <1peut pas supposer qu'il y ait parmi nos Lecteurs>1 <1quelqu'un qui ne soit, ou n'ait e/te/ dans le cas d'en>1 <1faire, ou d'en recevoir, ou de dire et d'entendre ces>1 83 <1choses flatteuses et passionne/es que sugge\re l'amour>1 <1reconnaissant, ou que dicte quelquefois la ne/cessite/>1 <1d'e$tre poli, l'on supprimera ce que les deux Amants>1 <1se disent ici, et l'on ose croire que le Lecteur a>1 <1d'autant moins a\ s'en plaindre, que l'on ne le prive>1 <1que de quelques propos interrompus, qu'il aura plus>1 <1de plaisir a\ composer lui-me$me d'apre\s ses senti->1 <1ments ou ses souvenirs, qu'il n'en trouverait a\ les>1 <1lire.>1 <1Il est bien vrai qu'il peut y en avoir quelques->1 <1uns qui, ne sachant pas encore ni comment on remer->1 <1cie, ni comment on est remercie/, ne seraient pas>1 <1fa$che/s de pouvoir ici s'en instruire; mais on ne veut>1 <1pas rendre dans l'un la nature artificieuse, et avoir>1 <1la barbarie d'o$ter a\ l'autre le plaisir de la surprise.>1 <2CLITANDRE.>2 <1(se remettant aupre\s de Cidalise,>1 <1qui n'ose pas le regarder, ou ne le regarde qu'avec>1 <1confusion).>1 -- Eh quoi! charmante Cidalise, vou- drez-vous toujours vous reprocher d'avoir fait mon bonheur, ou pluto$t me punir d'avoir ose/ me rendre heureux? Je suis coupable sans doute; mais si vous vouliez vous rendre justice, vous trouveriez non seulement bien des raisons pour me pardonner mon crime, mais me$me de quoi vous e/tonner de ce que je ne l'ai pas commis plus to$t. <1(Elle se tait,>1 <1soupire, et s'obstine a\ ne le pas regarder. Il conti->1 <1nue.)>1 Levez donc sur moi vos beaux yeux. Qu'ils me disent, si votre bouche ne veut pas le prononcer, que vous ne me hai%ssez pas! Je ne puis vivre un 84 instant avec la crainte de vous avoir de/plu. Voulez- vous donc me faire mourir de douleur? <1(Il lui baise>1 <1tendrement les mains.)>1 <2CIDALISE.>2 <1(toujours fa$che/e).>1 -- Ah! trai$tre! <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! accablez-moi de tous les reproches imaginables : il n'y en a point sans doute que je ne me/rite; mais encore une fois regardez- moi! Dites-moi donc, de gra$ce, quelle est l'inquie/- tude qui vous agite? <2CIDALISE.>2 -- He/las! puis-je n'e$tre pas tourmente/e de la crainte de vous perdre? <2CLITANDRE.>2 <1(vivement).>1 -- Ah! ne vous livrez pas a\ de si injustes terreurs! Je vous adore! Rien ne m'a jamais e/te/ aussi cher que vous; rien ne me le sera jamais autant. <2CIDALISE.>2 <1(en le regardant avec une extre$me ten->1 <1dresse).>1 -- Est-il bien vrai que vous m'aimiez encore? <1Clitandre ne cherche a\ bannir les craintes de>1 <1Cidalise qu'en l'accablant des plus ardentes caresses.>1 <1Mais comme tout le monde peut n'avoir pas sa fac#on>1 <1de lever les doutes, ceux de nos lecteurs a\ qui elle>1 <1pourrait ne point parai$tre commode, en prendront>1 <1une autre, comme de faire dire a\ Clitandre les plus>1 <1belles choses du monde, et ce qu'ils croiront de plus>1 <1fait pour rassurer une femme en pareil cas.>1 <2CLITANDRE.>2 -- Eh! ingrate! e$tes-vous rassure/e? <2CIDALISE.>2 -- Ah! Clitandre, quel dommage que je sache si bien que le de/sir n'est pas de l'amour! 85 <2CLITANDRE.>2 -- C'est-a\-dire que vous doutez encore du mien? <2CIDALISE.>2 <1(en soupirant).>1 -- Ce doute serait moins de/place/ que vous ne semblez le croire; mais vous re/pondez aux miens de fac#on a\ me forcer de les renfermer; pourtant vous ne le de/truisez pas. <2CLITANDRE.>2 -- En croiriez-vous plus a\ mes ser- ments? <2CIDALISE.>2 -- Cette fac#on de me parler de votre tendresse n'amuserait pas tant vos sens, et flatterait moins votre vanite/; mais j'avoue que toute trom- peuse qu'elle pourrait e$tre encore, elle calmerait plus mon co|eur que les transports que vous mettez a\ sa place. <2CLITANDRE.>2 <1(tendrement).>1 -- Ah! comment pou- vez-vous un instant penser que je ne gou$te pas un plaisir extre$me a\ vous parler d'un sentiment qui pe/ne\tre mon a$me, et qu'a\ la vivacite/, dont vous me le rendez, je crois e/prouver pour la premie\re fois de ma vie? <2CIDALISE.>2 -- Non, je vous ai cou$te/ trop peu pour que je sois aussi heureuse que vous me le dites. <2CLITANDRE.>2 -- En ve/rite/! vous e$tes bien peu rai- sonnable! <2CIDALISE.>2 <1(en lui baisant la main avec trans->1 <1port).>1 -- Vous ne savez combien je vous aime! combien je m'abhorre d'avoir e/te/ a\ d'autres qu'a\ vous! combien me$me je vous hais de m'avoir aime/e si tard! et quand je songe en effet que si vous aviez 86 voulu, je n'aurais pas eu le malheur d'avoir E/raste, puis je ne pas vous de/tester de me l'avoir laisse/ prendre? <2CLITANDRE.>2 -- E/raste! ne commenc#ait-il pas a\ vous plaire quand je revins? <2CIDALISE.>2 -- Non, il le cherchait encore, et si vous m'aviez, a\ votre retour, confirme/ ce que vous m'aviez e/crit, il l'aurait cherche/ vainement. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! si je l'avais cru! Mais comment pouvais je vous supposer pour mon amour dans de si favorables dispositions, lorsque je vous voyais plus froide et plus re/serve/e avec moi qu'avec qui que ce fu$t, et qu'a\ peine me$me vous me marquiez de l'amitie/? <2CIDALISE.>2 -- Le de/sir de fuir tout engagement et la crainte que vous ne nuisissiez plus que personne a\ mes re/solutions, furent les premie\res causes de la froideur que je vous marquai a\ votre retour; et la douleur de vous voir reprendre Ce/lime\ne, lorsque, malgre/ moi-me$me, je me flattais que vous n'aimeriez que moi, m'inspira pour vous une haine si violente, que je ne sais encore comment elle a pu s'effacer. <2CLITANDRE.>2 -- Je vous avoue que vos sentiments ne m'ont pas tout a\ fait e/chappe/, et qu'un jour me$me, sur un mot que vous dites a\ l'Ope/ra, et qui depuis m'a donne/ bien a\ re$ver... <2CIDALISE.>2 <1(en le baisant avec fureur).>1 -- Tu l'en- tendis, ingrat! et tu n'y re/pondis pas! <2CLITANDRE.>2 -- Que voulez-vous? E/raste, de qui 87 vous connaissez les ruses, s'apercevant sans doute de l'impression que vous faisiez sur moi, et crai- gnant qu'enfin je ne vous en parlasse, vint le len- demain, avec le plus grand myste\re du monde, m'apprendre, plus d'un mois avant que vous le prissiez, qu'il avait tout re/gle/ avec vous; et ce fut cette fausse confidence qui m'empe$cha de vous entendre et de vous re/pondre, et qui me fit me rengager avec Ce/lime\ne. <2CIDALISE.>2 -- Ne parlons plus de lui, je vous en conjure. Vous ne sauriez concevoir a\ quel point ce souvenir m'afflige, ni combien je me me/prise d'avoir eu la faiblesse de me livrer au plus perfide de tous les hommes, et a\ celui de tous peut-e$tre que j'e/tais le moins faite pour aimer. <2CLITANDRE.>2 -- C'est comme moi, qui ne saurais comprendre comment j'ai pris une Araminte, et dix vilaines be$tes de la me$me espe\ce. <2CIDALISE.>2 -- Belise, par exemple. <2CLITANDRE.>2 -- Du moins elle est jolie. <2CIDALISE.>2 -- J'en conviens; mais elle est a\ tout le monde. <2CLITANDRE.>2 -- Oui, un peu, cela est vrai. C'est qu'elle a, malheureusement pour elle, une sorte de nonchalance dans le caracte\re, qui l'expose a\ l'in- conve/nient de ne savoir pas re/sister; car elle serait, sans cela, absolument ou a\ peu pre\s comme une autre. <2CIDALISE.>2 -- Comment vous engagea$tes-vous avec elle? 88 <2CLITANDRE.>2 -- M'engager! moi! je la pris, a\ la ve/rite/; mais ce fut sans avoir un moment l'inten- tion de la garder. C'e/tait tout a\ la fois la femme de France que je me/prisais le plus, et qui me cou$tait le moins. <2CIDALISE.>2 -- Vous la pri$tes pourtant. <2CLITANDRE.>2 -- Mais, oui, il le fallait bien. J'allais lui faire une visite que je lui devais depuis assez longtemps. Je ne sais comment elle e/tait dispose/e; mais elle me fit des agaceries, et de si vives, que tout le me/pris, qu'en ce moment me$me elle m'ins- pirait, ne m'empe$cha pas d'y re/pondre. Savez-vous bien que dans le fond cela est horrible? <2CIDALISE.>2 -- Vous croyez rire? mais je vous assure qu'il n'y a rien de plus infa$me que de se livrer, comme vous faites presque tous, a\ toutes les occa- sions qui se pre/sentent. <2CLITANDRE.>2 -- Vous ne sauriez imaginer aussi combien nous nous faisons de reproches de ces honteuses fragilite/s, lorsque nous nous trouvons, comme j'avoue que j'e/tais alors, avec la plus vio- lente passion du monde dans le co|eur, et pour une femme charmante assure/ment, puisque c'e/tait pour Aspasie. <2CIDALISE.>2 -- Je suis bien su$re, malgre/ cela, que Belise ne vous en crut que pour elle. <2CLITANDRE.>2 -- Elle est vaine, je suis ardent; il e/tait naturel que dans ce moment-la\ nous nous trompassions tous deux. <2CIDALISE.>2 -- Cependant vous adoriez Aspasie? 89 <2CLITANDRE.>2 -- Si je l'aimais! A la fureur! <2CIDALISE.>2 -- Mais comment accordiez-vous votre tendresse pour elle avec les complaisances que vous aviez pour Belise? <2CLITANDRE.>2 -- Oh!. je n'avais vis-a\-vis de moi- me$me ni la mauvaise foi de pre/tendre les accorder, ni le malheur de m'y me/prendre. Comble/ des faveurs de Belise, et dans l'instant me$me ou\ elles prenaient le plus vivement sur moi, vous ne sauriez imaginer combien elle e/tait loin de mon co|eur, et a\ quel point j'y sentais l'empire d'Aspasie. <2CIDALISE.>2 -- Je le crois. Vous revi$tes pourtant Belise? <2CLITANDRE.>2 -- Oui. Elle n'avait jamais, a\ ce qu'elle disait, soupe/ en petite maison, et elle me demanda en gra$ce de lui donner une fe$te dans la mienne. Il ne me parut pas possible, dans les termes ou$ nous en e/tions ensemble, de ne la pas satisfaire sur cette fantaisie. Je ne vous cacherai me$me pas qu'elle m'amusa quelque temps, et que tous les reproches que je m'en faisais, ne m'empe$che\rent pas de la garder un mois. Il est vrai qu'Aspasie en passa plus de la moitie/ hors de Paris, et qu'alors j'avais re/ellement besoin qu'une femme que j'ai- mais ne fu$t pas si longtemps absente. <2CIDALISE.>2 -- Infide\le!... Ah! laissez-moi donc. <1Pour bien entendre cette exclamation, qui parai$t>1 <1venir a\ propos de rien, il est ne/cessaire de savoir>1 <1que Clitandre tourmente toujours Cidalise de fac#on>1 90 <1ou d'autre. Nouvelles propositions, nouveaux refus.>1 <1Plaintes de Clitandre, complaisance de Cidalise. Il>1 <1faut au reste qu'elle se plaigne de se trouver trop>1 <1sensible, et de parai$tre craindre que ce ne soit pour>1 <1Clitandre une raison de se de/fier de sa constance.>1 <1Car, sans cela, que voudraient dire les propos qu'on>1 <1va trouver ci-dessous?>1 <2CLITANDRE.>2 -- Vous avez de singulie\res ide/es, d'imaginer que je vous reprocherai d'e$tre sensible, moi qui avais toutes les peines du monde a\ par- donner a\ Ce/lime\ne de ne l'e$tre pas. <2CIDALISE.>2 -- Cela est plaisant! A la voir,j'en aurais tout diffe/remment juge/. <2CLITANDRE.>2 -- Il y a'cependant peu de femmes plus froides qu'elle, et vous ne sauriez imaginer combien sur cet article il faut peu croire aux phy- sionomies. <2CIDALISE.>2 -- Ai-je l'air d'e$tre sensible, moi? <2CLITANDRE>2 <1(en la regardant avec attention).>1 -- Mais oui; vous avez dans les yeux une langueur tendre qui promet passablement. <2CIDALISE.>2 -- Ah! vous me de/sespe/rez. La chose du monde que je crains le plus, c'est de passer pour e$tre si tendre. Vous ne savez ce que vous dites. Cette langueur, que vous me trouvez dans les yeux, peut bien annoncer un co|eur sensible; mais il me semble que ce n'est que les femmes, qui ont une extre$me vivacite/, que vous accusez d'e$tre... <2CLITANDRE.>2 -- Non pas les connaisseurs, et nous 91 laissons aux jeunes gens, qui entrent dans le monde, a\ croire que toutes les femmes ont beaucoup de cette sorte de sensibilite/, et que surtout, c'est chez celles qui ont du feu dans les yeux, une grande vivacite/ dans leurs actions, et de l'inconside/ration dans leur conduite, que l'on en trouve le plus. Pour nous, de la langueur, de l'indolence, de la modestie, voila\ nos affiches. <2CIDALISE.>2 -- Vous deviez bien importuner Ce/li- me\ne? <2CLITANDRE.>2 -- Beaucoup moins que vous ne pen- sez. Soit caprice, soit vanite/, la chose du monde qui lui plai$t le plus, est d'inspirer des de/sirs; elle jouit du moins des transports de son amant. D'ail- leurs, la froideur de ses sens n'empe$che pas sa te$te de s'animer, et si la nature lui a refuse/ ce que l'on appelle <1le plaisir,>1 elle lui a en e/change donne/ une sorte de volupte/ qui n'existe, a\ la ve/rite/, que dans ses ide/es, mais qui lui fait peut-e$tre e/prouver quelque chose de plus de/licat que ce qui ne part que des sens. Pour vous, plus heureuse qu'elle, vous avez, si je ne me trompe, rassemble/ les deux. <2CIDALISE.>2 -- Je ne sais pourquoi, mais il me semble que j'aimerais mieux le partage de Ce/lime\ne que le mien. <2CLITANDRE.>2 -- C'est-a\-dire que vous voudriez e$tre moins heureuse de la moitie/ que vous ne l'e$tes. Soyez contente. A quelque point que les ide/es de Ce/lime\ne s'enflammassent, et dans quelque volupte/ qu'elles sussent la plonger, ce de/sordre ne lui suf- 92 fisait pas toujours. Quoiqu'elle eu$t le malheur d'e$tre convaincue que les bornes, que la nature lui avait impose/es, ne pouvaient se franchir, elle n'en de/sirait pas moins cette jouissance entie\re que rien ne pouvait lui procurer. Son imagination s'em- brasait; elle se re/voltait contre la froideur de ses sens, et mettait tout en usage pour la vaincre. Cette ardeur dont elle se sentait bru$ler, et qui se re/pan- dait dans toutes ses veines, devenait enfin un sup- plice pour elle, et je l'ai vue plus d'une fois pleurer d'e$tre livre/e a\ des de/sirs si violents, et de ne pou- voir ni les e/teindre, ni les satisfaire. <2CIDALISE.>2 -- Si elle n'a pu parvenir avec vous au bonheur qu'elle cherchait, je ne lui conseille pas de le chercher avec un autre. <2CLITANDRE.>2 -- Je doute en effet qu'elle l'ait trouve/ dans le nouveau choix qu'elle a fait, puisque c'est une sorte d'E/raste qui m'a banni de son co|eur; aussi ne suis-je pas plus flatte/ que surpris de la voir se ressouvenir de moi un peu tendrement. <2CIDALISE.>2 -- La reprendrez-vous, Clitandre? <2CLITANDRE.>2 -- Comme vous reprendrez E/raste, de qui je doute qu'a\ quelque e/gard que ce puisse e$tre, vous ayez e/te/ contente. <2CIDALISE>2 <1(d'un air assez me/content).>1 -- Ce qui me parai$t assez singulier, c'est que vous semblez croire que ce que vous imaginez qu'il est, me le rendait insupportable : c'est pourtant lui qui m'a quitte/e. <2CLITANDRE.>2 -- Je n'en suis pas e/tonne/. Ces sortes d'amants qui, au reste, ne le sont jamais que par 93 air, apre\s avoir ennuye/ beaucoup une femme, finissent toujours par la quitter, et me$me avec aussi peu d'e/gards que s'ils n'avaient pas besoin de sa discre/tion. <2CIDALISE.>2 -- Il faut, aux propos que vous tenez, que vous ayez ve/cu avec des femmes bien extra- ordinaires! <2CLITANDRE.>2 -- N'allez pas croire cela! Je vous jure que, hors Aspasie et vous, il n'y a jamais rien eu de si ordinaire que les femmes qui m'ont honore/ de leurs bonte/s. <2CIDALISE.>2 -- Mais, a\ ce que je vois, vous en avez eu quelques-unes? <2CLITANDRE.>2 -- Mais, oui. Comment voulez-vous qu'on fasse? On est dans le monde, on s'y ennuie, on voit des femmes qui, de leur co$te/, ne s'y amusent gue\re; on est jeune; la vanite/ se joint au de/so|euvrement. Si avoir une femme n'est pas tou- jours un plaisir, du moins c'est toujours une sorte d'occupation. L'amour, ou ce qu'on appelle ainsi, e/tant malheureusement pour les femmes ce qui leur plai$t le plus, nous ne les trouvons pas toujours insensibles a\ nos soins. D'ailleurs, les transports d'un amant sont la preuve la plus re/elle qu'elles aient de ce qu'elles valent. J'ai quelquefois e/te/ de/so|euvre/; j'ai trouve/ des femmes qui n'e/taient peut- e$tre pas encore bien su$res du pouvoir de leurs charmes, et voila\ ce qui fait que, comme vous dites, j'en ai eu quelques-unes. <2CIDALISE.>2 -- Quelle pitie/! Il me semble pourtant 94 que vous m'avez dit plus d'une fois, et cette nuit me$me encore, que vous n'avez jamais e/te/ homme a\ bonnes fortunes. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne l'ai pas du moins e/te/ long- temps, et je puis vous jurer que j'ai aujourd'hui peine a\ comprendre comment et pourquoi j'ai fait un si pe/nible et si me/prisable me/tier. Ce fut d'abord malgre/ moi, et par la fantaisie de quelques femmes qui alors donnaient le ton, que je devins a\ la mode. La re/putation que mes premie\res affaires me firent m'en attira ne/cessairement d'autres, et sans avoir forme/ le projet d'avoir toutes les femmes, biento$t il n'y en eut point a\ Paris de celles, que leurs vices, encore plus que leurs agre/ments, mettent sur le trottoir, qui ne se crussent oblige/es de m'avoir, et qu'a\ mon tour je ne me crusse oblige/ de prendre. Enfin, que voulez-vous que je vous dise? La te$te me tourna, et si bien que, sans Aspasie, que j'at- taquai comme alors j'attaquais toutes les femmes, mais de qui je fus force/ de respecter les vertus, et a\ qui je ne parvins a\ plaire qu'en ta$chant de les imiter, j'aurais peut-e$tre encore tous les travers qui me rendaient en ce temps-la\ si brillant et si ridicule. <2CIDALISE.>2 -- Vous vous en croyez donc bien cor- rige/? <2CLITANDRE.>2 -- Je le crois peut-e$tre a\ trop bon marche/; mais en cas qu'Aspasie eu$t laisse/ quelque chose a\ faire, je suis entre vos mains, et je ne connais de plus digne de finir son ouvrage, que la 95 seule personne qui, a\ sa place, aurait pu le commencer. <2CIDALISE>2 <1(en le baisant).>1 -- Ah! Clitandre. <1Il la tourmente.>1 Finissez doncl on ne saurait impune/ment vous remercier de rien. <2CLITANDRE>2 <1(nouveaux transports de Clitandre>1 : <1Cidalise s'en fa$che d'abord, et finit par les parta->1 <1ger).>1 -- Je suis donc bien insupportable! <2CIDALISE>2 <1(en le voyant sourire).>1 -- Ah! Clitandre, quand je meurs d'amour entre vos bras, ma fai- blesse n'est-elle pour vous qu'un spectacle risible? <2CLITANDRE.>2 -- Je n'aurais jamais cru, je vous l'avoue, que vous eussiez trouve/ dans mes regards de quoi me faire ce reproche. Tout ce que je sais, c'est que si je trouvais la me$me expression dans les vo$tres, je croirais avoir plus a\ vous en rendre gra$ces qu'a\ m'en plaindre. <2CIDALISE.>2 -- Clitandre, ne me trompez pas, je vous en conjure! Je ne chercherai point a\ vous faire l'e/loge de mon co|eur; mais si vous saviez combien je suis vraie, et avec quelle vivacite/ je vous aime, vous rougiriez de ne m'aimer que me/diocrement. <2CLITANDRE.>2 -- Non, vous ne m'aimez pas, puisque vous pouvez vous faire sur moi de pareilles inquie/- tudes. <2CIDALISE>2 <1(en le baisant avec transport).>1 -- Je ne t'aime pas! Ah! Dieu! <2CLITANDRE>2 <1(en la pressant dans ses bras).>1 -- Cal- 96 mez-vous donc, je vous en conjure a\ mon tour; songez que vos craintes me de/sespe/rent. Jouissons tranquillement du bonheur de nous aimer, et que ce soit la seule chose qui nous occupe! Oui! vos sentiments seuls peuvent e/galer les miens, s'il est vrai cependant que je puisse jamais vous inspirer autant d'amour que vous m'en faites sentir. <2CIDALISE.>2 -- Ah! ne doutez pas d'un co|eur tout a\ vous, d'une femme qui se pardonne ses erreurs bien moins facilement que vous-me$me ne les lui pardonnez, et qui peut-e$tre me$me n'est pas contente de vous voir si tranquille sur l'usage, qu'avant que d'e$tre a\ vous, elle a fait de son co|eur. <2CLITANDRE.>2 -- Quoi! vous voudriez que j'eusse l'injustice?... <2CIDALISE.>2 -- Oui! je voudrais que l'on ne pu$t pro- noncer devant vous le nom d'Eraste et de Damis, sans vous faire changer de couleur; que si j'avais le malheur de les rencontrer, vous ne m'en fissiez pas un moindre crime que si j'eusse cherche/ a\ les revoir. Si vous saviez combien les femmes que vous avez aime/es, ou avec qui seulement vous avez ve/cu, me sont odieuses, vous vous reprocheriez sans doute de ne les pas regarder tous deux comme vos plus mortels ennemis. <2CLITANDRE.>2 -- Il serait peut-e$tre encore moins de/raisonnable que dangereux que je leur voulusse tant de mal d'un bonheur qu'ils ne posse\dent plus. Je vous adore! ne me souhaitez pas jaloux! Si vous saviez jusques a\ quel exce\s cette passion m'empor- 97 terait, vous ne voudriez pas sans doute m'en trou- ver si susceptible. <2CIDALISE.>2 -- Ah! qu'importe? Soyez injuste, soup- c#onneux, emporte/. Comble/ sans cesse de preuves de mon amour, ne vous croyez jamais assez aime/. A quelque point que vous portiez la jalousie, vous ne me verrez jamais m'en plaindre. <1Clitandre, toujours plus honne$te que Cidalise ne>1 <1voudrait, croit devoir encore la remercier des preuves>1 <1de passion qu'elle lui donne: mais elle s'oppose si>1 <1se/rieusement a\ cette politesse, qu'il est force/ de>1 <1renoncer a\ ses projets. Il la boude: elle le baise, le>1 <1raille sur sa pre/tention, et ose me$me lui soutenir>1 <1qu'il n'est pas malheureux, pour sa vanite/, qu'elle>1 <1ne s'y pre/te pas. Ce propos le choque, il lui soutient>1 <1que la vanite/ n'a pas autant de part qu'elle le pense>1 <1au de/sir qu'il aurait de lui rendre gra$ces des choses>1 <1obligeantes qu'elle vient de lui dire: et comme elle>1 <1s'obstine a\ ne pas le croire, il croit devoir lui prouver>1 <1qu'il n'a pas de mensonge a\ se reprocher. Enfin elle>1 <1lui rend justice: mais loin d'en e$tre plus dispose/e>1 <1a\ le laisser lui marquer sa reconnaissance comme>1 <1il le de/sirerait, elle l'assure que tout ce qu'elle peut>1 <1est de le plaindre. Cette plaisanterie ne lui plai$t>1 <1pas, et il se plaint de la trouver si peu complaisante.>1 <2CLITANDRE.>2 -- Je ne croyais pas, je l'avoue, que l'on pu$t badiner sur un malheur tel que le mien. Cela est, si vous me permettez de vous le dire, d'une barbarie sans exemple. 98 <2CIDALISE.>2 -- Mauvais plaisant! J'aurais presque envie, pour consoler Araminte du peu de cas que vous avez fait de ses charmes, et des rigueurs dont vous l'accablez ici, de lui conter comme quoi vous avez e/te/ cette nuit un des plus galants chevaliers a\ qui l'on ait oncques octroye/ le gentil don d'amou- reuse merci. Elle serait, a\ ce que je crois, bien e/tonne/e? <2CLITANDRE.>2 -- Non, elle ne vous croirait pas, et sa vanite/, en effet, devrait la rendre tre\s incre/dule sur cet article. <2CIDALISE.>2 -- Eh! Julie, dites-moi, n'a-t-elle pas eu plus a\ se louer de vous qu'Araminte? <2CLITANDRE.>2 -- Ah! nous revoici a\ Julie a\ pre/sent! C'est-a\-dire que vous voulez absolument que je l'aie eue? Je ne crois pourtant pas... <2CIDALISE.>2 -- L'avoir eue, sans doute. <2CLITANDRE.>2 -- Mais quand j'aurais quelque doute la\-dessus, il serait mieux place/ que vous ne croyez; apre\s tout, je ne l'ai jamais eue qu'une apre\s-di$ne/e. Est-ce la\ dans le fond ce que l'on peut appeler avoir une femme? <2CIDALISE.>2 -- Comment peut-on n'avoir qu'une apre\s-di$ne/e une femme d'une certaine fac#on? Julie! en ve/rite/! je ne l'aurais jamais cru. <2CLITANDRE.>2 -- Ne la bla$mez pas, rien ne serait plus injuste. Il eu$t e/te/ infa$me a\ elle de me garder plus longtemps, et vous-me$me en conviendrez quand vous saurez de quelle fac#on les choses se sont passe/es. Vous vous souvenez que l'e/te/ de l'an- 99 ne/e dernie\re fut d'une chaleur extre$me. Un de ces jours ou\ l'on e/touffait, j'allai la voir. Je la trouvai seule dans un cabinet dont toutes les jalousies e/taient ferme/es; de grands rideaux, tire/s par-des- sus, y affaiblissaient encore la lumie/re. Elle e/tait sur un sopha, fort ne/gligemment e/tendue, ve$tue plus ne/gligemment encore. Un simple corset, dont les rubans e/taient a\ demi de/noue/s, un jupon fort court e/taient ses seuls ajustements. Sa te$te e/tait nue, et ses cheveux, ainsi que le reste de sa per- sonne, e/taient dans cette sorte de de/rangement, mille fois plus piquant pour nous que quelque parure que ce soit, quand, comme chez elle, il est soutenu par tout ce que la proprete/ la plus recher- che/e, la jeunesse et les gra$ces peuvent avoir de plus enchanteur. Vous savez combien elle est jolie. Elle m'avait souvent tente/, et je le lui avais quelquefois dit en passant. Il me prit ce jour-la\ plus d'envie que jamais de le lui dire encore. L'attitude dans laquelle je la surprenais e/tait charmante, et je conseillerai a\ toute femme bien faite d'en prendre une pareille quand elle voudra faire la plus vive des impressions. Son jupon, surtout, lui couvrait assez peu les jambes. Elle ne l'ignorait pas sans doute; mais comme, apre\s les vo$tres, je n'en connais pas au monde de plus parfaites, mon arrive/e ne lui fit rien changer a\ la position ou\ elle e/tait. Dans l'instant que j'allais lui dire a\ quel point j'e/tais frappe/ de ses charmes, elle mit la conversation sur l'horrible chaud dont nous e/tions accable/s depuis 100 quelques jours. Vous savez qu'elle a fait des cours chez Pagny, et qu'elle donne quelquefois a\ di$ner a\ quelques Illustres de l'Acade/mie des sciences, et il ne vous parai$tra pas sans doute bien extraor- dinaire que moyennant tout cela, elle croie savoir parfaitement la physique. Je l'avais si souvent plai- sante/e sur la fantaisie qu'elle avait d'e$tre savante, qu'elle crut devoir saisir une si belle occasion de me prouver qu'elle l'e/tait devenue. Elle entama donc une dissertation sur les effets de la chaleur, et sur la sorte d'ane/antissement ou\ elle nous plonge lorsqu'elle est extre$me; ce qu'autant que je puis m'en souvenir, elle pre/tendait e$tre cause/ par la trop grande dissipation des esprits et par le rela$- chement des fibres. Je la contredis; elle s'anima, et si bien, qu'elle vint enfin jusques a\ me soutenir que ce jour-la\ notamment, il n'y avait point d'homme qui, dans les bras de la femme non seu- lement la plus aimable, mais encore la plus aime/e, ne se trouva$t absolument e/teint. Je donnais dans le moment me$me le plus furieux de/menti du monde a\ son opinion; cependant, quelque avantage que j'eusse sur elle, je me contentai de lui dire modes- tement que je craignais qu'elle ne se trompa$t. Ma modestie et la douceur de mon ton la persuade\rent apparemment que je n'avais, pour n'e$tre pas de son avis, aucune bonne raison, et que je contre- disais simplement pour contredire. Cette ide/e l'ar- mant contre moi d'un nouveau courage, elle me dit fie\rement qu'elle e/tait su$re de ce qu'elle avan- 101 c#ait, et que les premiers physiciens du monde pen- saient comme elle la\-dessus. Je lui re/pondis, toujours avec la me$me douceur, qu'il n'e/tait pas impossible que l'on fu$t excellent physicien et que l'on se trompa$t pourtant sur cette matie\re; qu'il se pouvait que ces grands hommes, sur l'autorite/ de qui elle se fondait, n'eussent de/cide/ que d'apre\s eux-me$mes, et que c'e/tait a\ moi que j'osais appeler de leur jugement. <2CIDALISE.>2 -- Assure/ment! vous ne pouviez gue\re jouer a\ la physique de tour plus noir. <2CLITANDRE.>2 -- Je devrais bien, par exemple, vous remercier de cela; mais vous ne voudriez peut-e$tre pas? <2CIDALISE.>2 -- Cela est a\ parier : continuez votre histoire. <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien : Julie, tenant de plus en plus a\ son ide/e, et peut-e$tre ayant fait la\-dessus quelque expe/rience secre\te dont elle n'osait pas s'appuyer devant moi, mais qui pouvait n'en e$tre pas moins la cause de son opinia$trete/, me dit enfin, d'un air de vanite/ qui me choqua, je l'avoue, que s'il y avait au monde un homme sur qui le chaud ne prit pas autant qu'elle le soutenait, cet homme- la\ e/tait un phe/nome\ne. Jugez combien moi, qui avais, depuis plus d'un quart d'heure, l'honneur d'e$tre ce phe/nome\ne, et qui ne m'en croyais gue\re plus rare,je fus e/tonne/ qu'elle prisa$t tant une chose dont je faisais si peu de cas. Loin toutefois d'en vouloir abuser contre elle, je lui re/pondis, toujours 102 avec la me$me humilite/, que je ne croyais pas qu'un homme, qui aurait en lui-me$me de quoi n'e$tre pas de son avis, du$t s'en estimer beaucoup davantage. La\-dessus elle me dit, mais d'un air qui me faisait juger aise/ment a\ quel point elle me croyait e/loigne/ d'avoir de si fortes preuves contre son syste\me, que j'e/tais comme tous les ignorants, de qui la fantaisie est de disputer contre l'e/vidence me$me, et souvent me$me contre leur sentiment inte/rieur. Je lui repre/- sentai sur cela qu'il pouvait y avoir des miracles; mais je la vis si de/cide/e a\ n'en pas admettre dans ce genre, qu'enfin je fus oblige/ de la convaincre que les physiciens pouvaient n'avoir pas toujours raison. Elle fut stupe/faite; jamais je n'ai vu de philosophe plus humilie/. Cependant, soit amour- propre, soit pre/juge/, les reproches succe/de\rent biento$t a\ sa confusion. Sans m'en alarmer, je pris la liberte/ de lui repre/senter qu'elle m'avait force/, en n'admettant aucune de mes raisons, a\ recourir a\ une de/monstration qui pu$t la re/duire au silence, et lui prouver que, quelque ge/ne/rale que puisse e$tre une re\gle, on doit toujours y supposer des exceptions. J'ajoutai que pour l'honneur de la phy- sique, ou pour achever de se convaincre qu'elle avait tort, elle ne pouvait se dispenser de pousser l'expe/rience jusqu'au bout; que jusque-la\ je ne prouvais qu'a\ demi contre son syste\me, et qu'il lui serait honteux de se tenir pour subjugue/e, lorsqu'il n'y avait encore contre elle que des apparences qui pouvaient ne pas soutenir une e/preuve d'une cer- 103 taine fac#on. La crainte de s'e$tre en effet crue trop to$t vaincue; le de/sir de m'humilier a\ mon tour; la singularite/ de la chose; le moment; la preuve de/ja\ offerte, et que les contradictions n'affaiblissaient pas; plus que tout cela, sans doute, l'envie de s'e/clairer, l'emporte\rent sur les scrupules vains qui la retenaient encore. Un soupir assez tendre; cette rougeur que le de/sir et l'attente du plaisir font nai$tre, si diffe/rente de celle que l'on ne doit qu'a\ la seule pudeur; des yeux ou\ brillait l'ardeur la plus vive, et qui trahissaient l'air se/ve\re qu'elle avait pris; tout enfin m'annonc#a qu'elle ne deman- dait pas mieux que de s'instruire, et je ne sais quel air ironique, qu'au milieu de tout cela je lui remar- quais, m'apprit en me$me temps que je ne viendrais pas aise/ment a\ bout de son opinia$trete/. Pour n'e$tre pas trouble/ dans l'importante lec#on que j'avais a\ lui donner, j'allai fermer la porte, et revins avec ardeur lui prouver la faussete/ de son opinion. <2CIDALISE.>2 -- Et vous l'en convainqui$tes sans doute? <2 CLITANDRE.>2 -- Oui, mais ce ne fut pas sans peine. Quelque ente$te/e qu'elle fu$t, a\ la fin elle se rendit. Il est vrai que je la tourmentai cruellement, mais aussi je la de/sabusai bien. <2CIDALISE.>2 -- Oh! je m en rapporte a\ vous. <2CLITANDRE.>2 -- Cela est encore bien obligeant, par exemple! <2CIDALISE.>2 -- Et sans pre/tentions : c'est peut-e$tre ce que vous ne croirez point. <2CLITANDRE.>2 -- C'est du moins ce que j'aurais le 104 plus grand de/sir du monde qui ne fu$t pas. Si par hasard vous vous trompiez? <2CIDALISE.>2 -- Que Julie se trompa$t en de/cidant affirmativement ce que les circonstances peuvent rendre les autres, cela e/tait tout simple; mais que je m'abuse en sentant ce que je suis, c'est ce qui ne peut pas e$tre. Au reste, et quoi qu'il en soit, je veux que vous acheviez votre histoire. Je l'ai, je crois, assez bien paye/e, pour que vous ne puissiez sans injustice m'en refuser la fin. <2CLITANDRE.>2 -- Comme, si Julie n'est pas bonne physicienne, cela ne l'empe$che pas d'e$tre une des plus aimables femmes qu'il y ait au monde, j'aurais extre$mement de/sire/ que le cours, que je lui faisais commencer, ne se fu$t pas borne/ a\ ce jour-la\, et je la pressai tre\s vivement de s'engager avec moi. Plus reconnaissante du soin que j'avais pris de l'e/clai- rer, qu'elle n'e/tait fa$che/e de ce que j'avais eu raison contre elle, je l'y aurais sans doute de/termine/e, si l'amour extre$me dont alors elle bru$lait pour Cle/on, et la crainte que le commerce savant, que je voulais lier avec elle, ne lui fu$t suspect, ne l'eussent oblige/e de me refuser. Persuade/ cependant qu'apre\s ce qui venait de se passer, je retrouverais sans peine aupre\s d'elle quelque moment favorable, je n'insistai pas jusques a\ me rendre importun, et nous nous quit- ta$mes les meilleurs amis du monde. J'ai cependant en vain cherche/ depuis ces occasions que je croyais devoir trouver si facilement. Sans avoir avec moi de proce/de/s dont je pusse me plaindre, elle a seu- 105 lement e/vite/ que je ne la trouvasse seule, tant qu'elle m'a vu pour elle une sorte d'empressement. L'hiver dernier pourtant, malgre/ toutes ses pre/cautions, je la rencontrai seule chez Lucile, qui n'e/tait pas encore rentre/e. La solitude, ou\ nous nous trou- vions, ranima mes de/sirs, et l'air contraint qu'elle avait avec moi, et que j'interpre/tais mal, les encou- ragea. Je lui demandai, en souriant, si par hasard elle n'aurait point de doutes sur la fac#on dont le froid ope\re sur nous. Elle rougit; je me jetai a\ ses genoux, et lui dis tout ce que l'on peut imaginer de tendre et de pressant: elle en fut plus embar- rasse/e qu'e/mue. Les droits qu'elle m'avait donne/s, et dont, par les liberte/s que j'osais prendre en lui parlant, je ne paraissais que trop me souvenir, loin, comme je m'en flattais, de se/duire ses sens, ne faisaient que l'affliger. N'osant, apre\s ce qui s'e/tait passe/ entre nous, s'armer d'une se/ve/rite/ qui aurait pu me parai$tre ridicule, et de/sespe/re/e de la le/ge\rete/ dont je la traitais, elle se mit a\ pleurer ame\rement. La chose du monde que j'ai toujours le plus de/tes- te/e, et qui est en effet la plus indigne d'un honne$te homme, est de remporter sur les femmes de ces triomphes qui les humilient. Su$r de la vaincre, mais ne doutant pas davantage qu'en abusant contre elle des raisons qu'elle avait pour ne me pas re/sis- ter, je ne lui causasse la plus vive douleur, je lui demandai pardon de ce que j'avais fait, et renonc#ai a\ ce que je voulais faire. Elle fut si touche/e d'une ge/ne/rosite/ que mes entreprises ne lui laissaient pas 106 espe/rer, que je crois qu'elle m'aurait accorde/ par reconnaissance plus encore que je n'avais tente/ de lui ravir, si dans le moment me$me Lucile ne fu$t pas rentre/e. Les bonnes actions au reste ne demeurent jamais sans re/compense, et je fus le soir me$me de/dommage/ par Luscinde du sacrifice que j'avais fait a\ Julie. <2CIDALISE>2 <1(avec empressement).>1 -- Ah! Clitandre, je vous en conjure, racontez-moi l'histoire de Lus- cinde. C'est de toutes les femmes du monde celle que je hais le plus, et je ne puis vous exprimer la joie que je ressens quand j'imagine qu'il lui est arrive/ quelque chose de peu digne de la majeste/ de sentiments dont elle se pique. <2CLITANDRE.>2 -- Je veux bien vous faire ce plaisir; mais je ne vous conseille pas de croire que je vous donne pour rien une de mes plus belles histoires, surtout lorsqu'elle excite si vivement votre curio- site/. <2CIDALISE>2 <1(tendrement).>1 -- Vous e$tes un cruel homme! <2CLITANDRE.>2 -- Je conviens que j'abuse un peu du de/sir que vous me marquez d'entendre cette his- toire, et que dans le fond cela n'est pas ge/ne/reux; mais je me suis arrange/. Vous ne l'aurez pas a\ moins que celle de Julie, et vous e$tes bien heureuse que je ne puisse pas vous la mettre a\ plus haut prix. <2CIDALISE.>2 -- Eh bien! si demain vous voulez venir passer la nuit avec moi, nous verrons. 107 <2CLITANDRE.>2 -- Si je le voudrai! Quoi! vous en doutez? Oui! je coucherai su$rement demain avec vous, puisque vous voudrez bien me recevoir dans vos bras; mais vous savez quelle ge$ne cruelle va succe/der a\ mes transports! mes yeux me$me n'ose- ront rien vous dire de ce que je sens, ou du moins ils ne le devraient point. Puis-je vous re/pondre cependant que mes de/sirs, plus irrite/s que satis- faits, ne me trahiront pas? Je me sens, et ne vous re/ponds pas de moi, si je vous quitte dans la fureur ou\ je suis. Songez que nous avons a\ tromper sur nos sentiments des personnes fort me/chantes et fort e/claire/es. Eh! comment voulez-vous que je puisse dissimuler les miens, quand je ne pourrai vous regarder sans la plus vive e/motion : que vos yeux ne se tourneront pas vers moi, sans pe/ne/trer jusqu'a\ mon a$me; que je ne vous verrai pas ouvrir la bouche, sans de/sirer de vous la fermer avec mes le\vres : qu'enfin tout, en vous voyant, me rappellera sans cesse les plaisirs dont vous m'avez comble/, et me jettera dans l'impatience d'une jouissance nou- velle? Laissez re/gner dans mon co|eur une volupte/ plus paisible : en me rendant plus tranquille, vous ne m'en verrez pas moins amoureux. Quoi que vous puissiez accorder a\ mes de/sirs, il ne m'en restera que trop encore pour mon supplice. <2CIDALISE.>2 -- Eh bien! sois content!... jouis de toute ma tendresse et des transports que tu m'inspires! Tu m'apprends qu'avant toi je n'ai pas e/te/ aime/e, et je sens avec plus de plaisir encore que jamais 108 je n'ai rien aime/ comme toi. Tu troubles... tu pe/ne/tres... tu accables mon a$me!... Mais sens-tu comme je t'aime?... Je ne me connais plus,je meurs de ton amour et du mien. <1L'on ne met pas ici la re/ponse de Clitandre,>1 <1quelque vive qu'elle puisse e$tre. On n'ignore point>1 <1que tout ce que se disent les amants n'est pas fait>1 <1pour inte/resser, et que souvent les discours qui les>1 <1amusent le plus sont ceux qu'il serait le plus difficile>1 <1de rendre, et qui valent le moins la peine d'e$tre>1 <1rendus. On supprime donc ici, comme en quelques>1 <1autres endroits, les propos interrompus qu'ils se>1 <1tiennent, et l'on n'y rend les deux interlocuteurs que>1 <1lorsque le lecteur peut, sans se donner la torture,>1 <1entendre quelque chose a\ ce qu'ils se disent.>1 <2CIDALISE>2 <1(voyant que Clitandre la regarde encore>1 <1avec des yeux menac#ants).>1 -- Ah! Clitandre, n'e$tes- vous pas honteux de vous faire craindre encore? Ne me regardez pas comme vous faites, je vous en conjure, et s'il se peut, laissez-moi jouir paisible- ment de vos sentiments et des miens. <2CLITANDRE.>2 -- Quel sujet d'inquie/tude vous donne/- je donc? <2CIDALISE.>2 -- Ne pourrais je pas en trouver dans l'ide/e ou\ je vous vois que vous me prouvez beau- coup d'amour, et que vous me plaisez singulie\re- ment, lorsque vous ne faites peut-e$tre que m'effrayer? <2CLITANDRE.>2 -- Vous e$tes injuste de me pre$ter cette 109 re/flexion : je vous proteste que je ne la faisais pas. Je me rends simplement a\ l'impression que font sur moi vos charmes, et ne pense point du tout que la fac#on dont je vous l'exprime soit, de toutes celles que je pourrais prendre, celle dont vous me devez savoir le plus de gre/. Je ne crois pourtant pas non plus, a\ vous dire vrai, que ce doive e$tre pour vous une raison de douter de ma tendresse. <2CIDALISE.>2 -- Vous avez de nous dans le fond une opinion bien singulie\re, et je vous avoue que je ne suis pas sans crainte d'en e$tre un jour la victime. <2CLITANDRE.>2 -- Il est si peu vrai que je pense de toutes les femmes de la me$me fac#on, que je n'ai point e/te/ surpris de ne pas recevoir de vous des compliments sur un me/rite qui a paru a\ la res- pectable Araminte digne des plus grands e/loges. <2CIDALISE.>2 -- Je serais e/tonne/e en effet que nous louassions les me$mes choses. <2CLITANDRE.>2 -- Il est juste aussi de dire que, sans compter la diffe/rence qu'il y a entre votre fac#on de penser et la sienne, vous n'avez pas les me$mes besoins. <2CIDALISE.>2 -- Que je serais humilie/e s'il vous e/tait possible de faire entre nous, sans la plus grande injustice, la plus le/ge\re comparaison! <2CLITANDRE.>2 -- Je ne crois point, par exemple, quelque aise/ment que vous conceviez des terreurs, avoir jamais a\ vous gue/rir de celle-la\. <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/! c'est une odieuse femme, 110 et j'aime a\ croire, pour l'honneur de mon sexe, qu'il y en a peu qui lui ressemblent. <2CLITANDRE.>2 -- Il y en a de son genre, je crois, plus que vous ne pensez, et moins que nous ne disons. <2CIDALISE.>2 -- Mais a\ propos, vous me devez l'his- toire de Luscinde. <2CLITANDRE.>2 -- Non, toutes re/flexions faites, elle vous plairait peu, et je vous ai trompe/e, quand je vous ai dit qu'elle vous amuserait. C'est une chose si simple, si ordinaire, que je doute qu'elle vaille la peine d'e$tre conte/e. Figurez-vous que c'est une aventure de carrosse, de ces choses que l'on voit tous les jours, une mise\re enfin. <2CIDALISE.>2 -- N'importe, je veux la savoir. <2CLITANDRE.>2 -- Convenez que vous cherchez encore plus a\ me distraire qu'a\ vous amuser. <2CIDALISE.>2 -- Soit; mais parlez toujours. <2CLITANDRE.>2 -- Oronte, qui le soir me$me que j'avais rencontre/ Julie chez Lucile, s'e/tait en soupant brouille/, je ne sais pourquoi avec Luscinde, s'en alla sans l'en avertir. Comme elle comptait qu'il la rame\nerait, et qu'en conse/quence elle n'avait pas fait revenir son carrosse, elle fut aussi pique/e de ce proce/de/ qu'elle devait l'e$tre, et me proposa de la remettre chez elle. Nous nous connaissions depuis longtemps, et me$me dans une espe\ce d'in- tervalle elle avait paru avoir sur moi quelques vues. Aussito$t que nous fu$mes seuls, nous invectiva$mes tous deux contre Oronte. Elle me parut si humilie/e 111 de ce qui venait de se passer, que je crus qu'e/tant aussi since\rement son ami que je l'e/tais, je ne pouvais me dispenser ni de l'exhorter a\ la ven- geance, ni me$me de m'offrir en cas qu'elle prit ce parti-la\, qu'au reste je ta$chai de lui faire envisager comme le seul qu'elle pu$t prendre en honneur, apre\s le sanglant affront qu'on lui faisait. Je n'eus pas de peine a\ lui prouver qu'il e/tait ne/cessaire qu'elle se vengea$t : mais a\ quelque point que la cole\re l'anima$t, je ne la persuadai pas d'abord, aussi facilement que je m'en e/tais flatte/, qu'il fallait qu'elle se vengea$t dans le moment me$me. Les pro- pos tendres, dont j'entreme$lais mes conseils, me parurent aussi lui faire assez peu d'impression; cependant le temps pressait. Je sentais que si je lui laissais le temps de la re/flexion, je la perdrais; ou en supposant qu'elle ne pardonnait pas a\ Oronte une brusquerie qui n'avait, selon toute apparence, que quelque jalousie, ou moins encore peut-e$tre pour sujet, qu'il faudrait, pour la de/terminer en ma faveur, des soins que je ne me souciais pas de lui rendre. Je me souvins qu'un jour qu'il e/tait question de ce qu'on appelle des <1impertinences,>1 elle ne s'e/tait pas de/clare/e contre a\ un certain point, et qu'elle avait me$me dit en plaisantant, qu'elle les trouvait moins offensantes que l'indiffe/rence. Mais quelque espe/rance que j'eusse qu'une imper- tinence de ma part pourrait la blesser moins que de la part d'un autre, ce moyen me paraissait un peu violent, et tout presse/ que j'e/tais qu'elle se 112 de/termina$t, je crus encore devoir lui remontrer le tort qu'elle se faisait en ne se vengeant pas. Soit que le de/sir me donna$t plus d'e/loquence que de coutume, soit, comme il n'arrive que trop souvent aux femmes, dans un mouvement de de/pit, que ses re/flexions ne fissent qu'ajouter a\ sa cole\re, et que par cette raison il me fallu$t moins pour la per- suader, je la trouvai beaucoup plus dispose/e a\ me croire qu'elle ne l'e/tait dans le premier moment. D'abord que je la sentis e/branle/e, je cherchai a\ la de/cider pour moi par des discours plus anime/s que ceux que je lui avais de/ja\ tenus, et la pressai de ne point permettre que je ne re/parasse que le plus le/ger des torts qu'Oronte avait avec elle. Comme elle ne me re/pondit point, je crus devoir interpre/ter son silence en ma faveur, et j'agis en conse/quence. Je lui montrais peu de sentiments, mais beaucoup d'ardeur, et il n'est que trop ordinaire que l'un remplace l'autre, et me\ne me$me beaucoup plus loin. Elle me dit d'abord que j'e/tais un insolent, je le savais bien; qu'elle crierait, mais elle ne criait pas; et quand elle aurait eu recours a\ quelque chose de si inde/cent, mon cocher, a\ moins que je n'eusse crie/ moi-me$me, n'aurait pas arre$te/. Comme il fal- lait cependant dire quelque chose a\ Luscinde, je convins avec elle qu'a\ la ve/rite/, elle pouvait me trouver un peu trop libre, mais que l'amour, le de/sir (excuses e/ternelles de toutes les impertinences qui se sont faites, se font et se feront) devaient me justifier a\ ses yeux, qu'au reste, puisque l'un et 113 l'autre m'avaient emporte/ si loin, et que plus je devenais coupable, plus je trouvais de raisons de m'applaudir de mon crime, je me rendrais cri- minel jusques au bout. Je ne sais si c'est qu'un ton ferme vous impose presque toujours, ou qu'en me$me temps que je trouvais, comme je lui disais, des raisons pour m'applaudir de mon crime, elle en trouvait pour m'excuser; mais elle s'adoucit au point de me dire simplement que cela e/tait ridicule. Quand je n'aurais pas senti, par la faiblesse de cette expression, combien la cole\re qu'elle avait contre moi s'affaiblissait, mon parti e/tait pris et je n'en aurais pas plus cesse/ d'e$tre coupable. Elle n'en douta pas apparemment; mais quelles que fussent la\-dessus ses ide/es, ce qu'il y a de su$r, c'est qu'avant que d'arriver chez elle, elle e/tait venge/e. <2CIDALISE.>2 -- Mais il n y a qu'une rue de chez Julie chez elle? <2CLITANDRE.>2 -- Cela est vrai, mais elle est longue, et j'ai un cocher qui a un si prodigieux usage du monde, que je ne rame\ne jamais de femme la nuit, qu'il ne suppose que j'ai des choses fort inte/res- santes a\ lui dire, et qu'il ne prenne en conse/quence l'allure qu'il croit que je lui commanderais, si je le mettais au fait de mes intentions. Le chemin, par cette attention de sa part, devenait donc beau- coup moins court. D'ailleurs, elle e/tait d'une cole\re, et moi d'un emportement qui devaient ne/cessai- rement la de/terminer, la rue eu$t-elle e/te/ beaucoup plus courte. Soit cependant qu'elle eu$t fait quelques 114 re/flexions sur la promptitude singulie\re avec laquelle elle s'e/tait venge/e, soit qu'elle craigni$t qu'Oronte, naturellement ombrageux, n'appri$t qu'apre\s l'avoir ramene/e, j'e/tais entre/ chez elle, nous ne fu$mes pas plus to$t a\ sa porte, qu'elle reprit le ton majestueux, et me dit que cela e/tait infa$me, que de ses jours elle n'irait en carrosse avec moi, et qu'elle ne m'aurait jamais cru capable d'une insolence pareille avec une femme de sa sorte. Je convins aise/ment que j'avais e/te/ trop vite; que je ne concevais pas moi-me$me comment j'avais ose/ lui manquer a\ ce point-la\; que j'en e/tais d'une honte horrible, d'autant plus que de pareilles fac#ons n'e/taient gue\re plus a\ mon usage qu'au sien, et que j'osais lui jurer qu'elle e/tait la premie\re avec qui je me fusse oublie/ a\ ce point-la\. Je me doutais qu'une justification, aussi obligeamment tourne/e, ne lui plairait pas, et je fus peu surpris de la voir me remercier, avec beaucoup d'aigreur, de la pre/- fe/rence que je lui avais donne/e. L'amour, le tendre amour fut encore mon excuse. Pendant qu'elle me querellait, et qu'entre autres durete/s elle me disait que je la prenais apparemment pour une fille d'Ope/ra, mon carrosse e/tait entre/ dans sa cour; et je me pre/parais a\ la conduire respectueusement chez elle, lorsqu'elle me dit avec emportement qu'elle ne voulait pas que je descendisse. Je lui repre/sentai d'abord avec douceur qu'il serait du dernier ridicule que je ne lui donnasse pas la main; que ses gens et les miens ne sauraient qu'en penser; 115 qu'elle ne pouvait me$me me montrer de la cole\re, sans s'exposer a\ les instruire de ce qui e/tait arrive/; qu'elle se perdrait par cette indiscre/tion; que je lui e/tais trop since\rement attache/ pour la laisser se livrer a\ des mouvements qui pouvaient avoir de si fa$cheuses suites; que d'ailleurs il m'e/tait impos- sible de la quitter sans lui avoir mille fois demande/ pardon a\ ses genoux, et sans avoir, par mon respect, ta$che/ d'obtenir ma gra$ce. Elle ne me re/pondit a\ tout cela qu'en voulant sortir impe/tueusement de carrosse. Je la retins, et paraissant en fureur a\ mon tour, je lui dis que je ne souffrirais pas qu'elle se perdi$t. Soit qu'elle joua$t tous ces mouvements pour se re/habiliter un peu dans mon esprit, ou, ce que j'ai plus de peine a\ croire, qu'elle fu$t ve/rita- blement fa$che/e, je fus encore fort longtemps sans pouvoir parvenir a\ la calmer. Enfin, quand elle fut lasse de feindre de la cole\re, ou d'en avoir, elle me dit qu'elle voyait bien quel e/tait mon projet; que le de/sir de l'outrager encore avait beaucoup plus de part a\ l'envie que j'avais de descendre avec elle, que le de/sir de me/nager sa re/putation; mais qu'elle saurait se de/rober a\ mes insolentes entreprises, et qu'elle ne me parlerait qu'en pre/sence de ses femmes. " Eh bien! Madame, lui re/pondis je d'un ton ferme, j'aurai donc le plaisir de les avoir pour te/moins de tous les transports que vous m'inspi- rez." Quoique cette courte re/ponse et la fermete/ de mon ton lui imposassent, elle chercha, mais vai- 116 nement, a\ me de/rober la peur que je lui faisais, et elle me re/pondit courageusement : " Nous verrons! -- Eh bien! Madame, re/pliquai-je avec un feint emportement, vous verrez. La\-dessus nous descen- di$mes de carrosse, moi l'appelant Marquise le plus familie\rement du monde, et pour ne lui laisser aucun doute sur mes intentions, lui serrant de toutes mes forces la main que je lui tenais. -- Oh! tant qu'il vous plaira, Monsieur le Comte, me dit- elle tout bas; mais vous n'en partirez pas moins, je vous assure. -- En honneur! lui re/pondis je, je ne vous conseille point de me le proposer, si vous ne voulez pas vous exposer a\ une sce\ne qui pourrait ne vous e$tre pas agre/able. " Dans le fond, comme je vous l'ai dit, je l'effrayais, et la peur qu'elle eut qu'en effet je ne fisse un e/clat la de/termina, mais avec toute l'humeur imaginable, a\ passer avec moi dans ce petit cabinet que vous connaissez, et qui donne sur le jardin. Elle se mit d'abord a\ s'y pro- mener avec une sorte de fureur. Su$r que cette pro- menade l'ennuierait biento$t, je ne m'y opposai pas, et debout, les yeux baisse/s, dans un morne silence, j'attendis qu'elle jugea$t a\ propos de s'asseoir. Enfin elle tomba dans un grand fauteuil, la te$te appuye/e sur une de ses mains, et tout a\ fait dans l'attitude de quelqu'un qui re$ve douloureusement. Je ne l'y vis pas plus to$t, que je courus me jeter a\ ses genoux. Elle me repoussa d'abord avec assez de violence; mais enfin je saisis la main cruelle qui me repous- sait, et l'accablai des baisers les plus ardents. 117 Elle fit, pour la retirer, quelques efforts dont, tout exage/re/s qu'ils e/taient, je sentis aise/ment la mollesse. J'osai alors la serrer dans mes bras, mais plus avec l'affectueuse tendresse de l'amour qu'avec la brusque pe/tulance du de/sir. Quoique je ne crusse pas avoir a\ la ramener de bien loin et que sa cole\re m'eu$t peu alarme/, je ne pouvais, apre\s le manque de respect dont elle se plaignait, et qui, a\ dire la ve/rite/, avait e/te/ un peu violent, ne pas parai$tre la croire aussi fa$che/e qu'elle affectait de l'e$tre, sans lui donner peut-e$tre contre moi plus de fureur encore qu'elle ne voulait en montrer. Je ne l'aimais pas, mais elle me plaisait, et quoiqu'elle ne se fu$t point oppose/e a\ l'insolence que je lui avais faite, de fac#on a\ me faire penser qu'elle la regarda$t comme une violence, elle n'y avait pas mis non plus l'ame/nite/ et les gra$ces inse/parables du consen- tement. Enfin, je l'ignorais encore a\ certains e/gards, et je ne voulais pas que rien manqua$t a\ ma victoire. Un autre peut-e$tre n'aurait cherche/ a\ excuser son crime qu'en en rejetant sur elle la moitie/; mais quoique je susse parfaitement qu'il n'avait tenu qu'a\ elle que je ne fusse beaucoup moins coupable, je mis tout ge/ne/reusement sur le compte de mon insolence. Tout en lui faisant des protestations de respect, j'e/cartais, mais d'une main qui paraissait timide, un mantelet qui, a\ ne pas mentir, me de/ro- bait d'assez belles choses. Je ne sais si la fac#on honne$te dont je m'y prenais, et qui en effet annon- c#ait beaucoup d'e/gards, l'empe$chait de s'opposer a\ 118 mes entreprises, ou si, toute a\ sa cole\re, elle ne pensait pas a\ ce que je faisais; mais enfin ce man- telet jaloux ne me nuisit plus. J'avais assure/ment de quoi louer ce qui s'offrait a\ mes yeux, mais je crus que des transports lui diraient mieux que des e/loges l'impression que j'en recevais, et je l'en acca- blai. Je crois bien qu'elle avait peine a\ concilier le profond respect dont je me vantais pour elle avec mes emportements, et qu'elle voyait aise/ment a\ quel point j'e/tais en contradiction avec moi-me$me; mais elle crut apparemment que je le sentais aussi bien qu'elle, et qu'il serait inutile de me le dire, ou mes transports, auxquels je joignais de temps en temps toute la galanterie imaginable, satisfai- sant son amour-propre, et peut-e$tre troublant ses sens, elle n'eut pas la force ni de les arre$ter, ni de me faire honte de mon inconse/quence. En parais- sant toujours me re/sister, elle commenc#ait a\ s'abandonner dans mes bras. Toutes mes prie\res cependant n'avaient pu encore en obtenir un regard, et quoique je n'eusse pas besoin de lire dans ses yeux pour m'instruire de ses dispositions et pour m'encourager a\ en profiter, je voulais, comme je vous l'ai dit, que rien ne manqua$t a\ mon triomphe, et je la pressai tendrement de daigner honorer d'un de ses regards un infortune/ qui l'adorait. Enfin j'obtins cette faveur, et comme je m'en e/tais doute/, je trouvai dans ses yeux plus de trouble que de cole\re. Ce moment de bonte/ de sa part ne fut pas plus durable que l'e/clair. Je la pressai donc encore 119 de me le rendre, et ne l'en pressai pas vainement. " Ah! laissez-moi, Monsieur, me disait-elle assez tendrement, et s'il se peut, ne vous faites pas hai%r davantage. " Avec quelque douceur que ces paroles fussent prononce/es, je ne pus tranquillement l'en- tendre dire que j'e/tais hai%, et je pris la liberte/ de lui demander si c'e/tait ainsi qu'elle pardonnait. Un sourire, plus tendre peut-e$tre qu'elle ne le croyait elle-me$me, fut toute sa re/ponse, et vous n'aurez pas de peine a\ deviner comment je remer- ciai sa bouche de ce sourire. Elle s'attendait si peu a\ une familiarite/ de ce genre, qu'elle n'eut pas le temps de s'arranger de fac#on que je n'obtinsse que les apparences de la faveur que je lui ravissais, et que j'en jouis aussi de/licieusement que si elle me l'eu$t accorde/e le plus volontairement du monde. Ce nouveau bonheur que je me procurais (car vous pensez bien que dans le carrosse mille choses avaient e/te/ ne/glige/es) n'e/tait pourtant pas sans contradiction. Si de temps en temps j'avais lieu de me louer de l'indulgence de Luscinde, plus souvent me$me elle savait me prouver que je ne lui faisais que violence; et quoique je sentisse que le de/sir e/tait en elle plus vrai que la cole\re, cette alternative me blessait. Cependant comment le lui dire, sans lui rendre une liberte/ dont elle aurait pu abuser contre moi? Il aurait fallu essuyer de nouveaux reproches, me jeter dans de nouvelles justifications, et perdre dans ces mise\res un temps que je pouvais mieux employer. Je crus, toutes re/flexions faites, 120 que le meilleur moyen que j'eusse pour triompher de son ente$tement e/tait de m'ente$ter a\ mon tour, et biento$t il ne me fut pas possible de douter que je n'eusse pris le meilleur parti. Aussito$t que je la sentis aussi raisonnable que je le de/sirais, j'achevai de me de/pouiller des apparences de respect que je conservais encore a\ certains e/gards, et je voulus voir jusques ou\ elle porterait la cle/mence. Je ne la trouvai pas d'abord aussi e/tendue que j'avais cru devoir m'en flatter, et j'eus encore quelques irre/- solutions a\ combattre. Sa re/sistance me donnant enfin plus d'impatience que de plaisir, et convaincu que j'avais porte/ les e/gards bien au-dela\ de ce que la situation l'exigeait, je me de/terminai, en sou- pirant, au seul coup d'autorite/ qui pu$t terminer cette discussion, et m'en trouvai parfaitement bien. Il est vrai que Luscinde me fit sentir d'abord qu'elle se croyait encore offense/e; mais je la vis enfin, plus a\ ce qu'elle e/tait qu'a\ ce qu'elle voulait parai$tre, oublier tout a\ la fois qu'elle aimait Oronte, et qu'elle ne m'aimait pas, et trouver dans la vengeance tous les charmes qu'on dit qu'elle a. <2CIDALISE.>2 -- Comment, trai$tre! vous m'aviez dit que cette histoire ne m'amuserait pas? et je la trouve de/licieuse! <2CLITANDRE.>2 -- Dans le fond elle n'est pas abso- lument mauvaise. Je pense pourtant que Luscinde la trouverait de/testable, et voila\ comme on ne plai$t pas a\ tout le monde; mais prouvez-moi du moins que vous m'en avez quelque obligation. 121 <2CIDALISE.>2 -- Non. <2CLITANDRE.>2 -- Comment non? <2CIDALISE.>2 -- D'ailleurs, elle n'est pas finie cette histoire, et je n'ai pas oublie/ que je vous l'ai paye/e d'avance; encore pourrais-je voir si vous ne m'en deviez plus rien. <2CLITANDRE.>2 -- Mais si je ne veux pas la finir, moi? <2CIDALISE.>2 -- Je doute que j'y perdisse beaucoup, et que vous ne m'avez pas raconte/ ce qu'elle a de plus inte/ressant. <2CLITANDRE.>2 -- Eh bien! par exemple, vous vous trompez. Mais, quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins certain que vous n'aurez ce qui en reste qu'au prix dont vous en avez paye/ le commence- ment. <2CIDALISE.>2 -- Ne me parlez pas comme cela, car se/rieusement vous me faites peur. <1(Il veut la tour->1 <1menter.)>1 Oh! pour cela non, vous ne m'attraperez plus. <1(Elle prend contre lui toutes les pre/cautions>1 <1imaginables.)>1 <2CLITANDRE.>2 -- Ah! cela est beau! voila\ d'agre/ables proce/de/s! <2CIDALISE.>2 -- Je suis fa$che/e qu'ils vous de/plaisent; mais vous pouvez compter que de la nuit je n'en aurai pas d'autres. Au lieu de me tourmenter comme vous faites, et d'avoir les pre/tentions du monde les plus ridicules, que ne me finissez-vous cette histoire? <2CLITANDRE.>2 -- Allons, je le veux bien, puisque enfin il en faut passer par la\. Vous croyez peut- 122 e$tre que je ne suis si doux que parce que cela m'est plus commode que de m'obstiner contre vous? Il est pourtant re/el... <2CIDALISE.>2 -- Oh! mon Dieu! je vous rends la\-dessus toute la justice possible. <2CLITANDRE.>2 -- C'est que je ne voudrais pas que vous crussiez... <2CIDALISE.>2 -- Eh non! je ne crois rien a\ votre de/savantage, soyez tranquille... En ve/rite/! je vous dispensais des preuves. Eh bien! je suis convaincue, aurai-je enfin le reste de l'histoire? <2CLITANDRE.>2 -- Les torts se trouvant assez e/gale- ment partage/s entre Luscinde et moi pour qu'elle ne pu$t, avec quelque apparence de justice, me dire encore que j'e/tais un impertinent, elle ne fut pas pluto$t revenue de l'erreur ou\ je venais de la plon- ger, qu'elle baissa les yeux avec les marques de la plus grande confusion. Je sentis que dans le pre- mier moment ce ne serait point par des transports que je la tirerais d'un e/tat si de/sagre/able et je crus ne pouvoir mieux lui adoucir les reproches que je voyais qu'elle se faisait, qu'en lui remettant devant les yeux les torts d'Oronte, et en lui repre/sentant vivement a\ quel point il lui avait manque/. J'ajoutai que l'on pouvait pardonner a\ un homme des sce\nes particulie\res; mais que quand il s'oubliait assez pour en faire de publiques et pour ne rien respec- ter, il e/tait impossible de lui passer des e/clats si scandaleux, et que j'osais assurer que, depuis que j'e/tais dans le monde, je n'avais rien vu d'aussi 123 de/place/ que la sce\ne de ce soir-la\, et qu'elle e/tait la seule qui eu$t pu si longtemps garder un amant qui ne savait exprimer son amour que par les jalou- sies les plus injurieuses et les plus violents pro- ce/de/s. Ce discours produisit sur elle l'effet que j'en avais espe/re/. Elle reprit feu, convint que j'avais raison, s'emporta contre lui avec toute la vivacite/ que vous lui connaissez, et ne fut plus surprise que d'avoir attendu si tard a\ se venger d'un amant si incommode et si peu respectueux. A mesure qu'elle cessait de se trouver si coupable, je devenais, comme de raison, fort innocent a\ ses yeux. Le ze\le ardent qu'elle me voyait pour ses inte/re$ts; je ne sais quelles comparaisons elle s'avisa de faire entre Oronte et moi, et qu'en ce moment elle tournait a\ mon avan- tage; une sorte de gou$t que peut-e$tre elle prit subi- tement pour moi, la force\rent enfin a\ prendre ce ton tendre et familier que je lui avais jusque-la\ vainement de/sire/. J'y re/pondis de la fac#on qui pou- vait l'encourager le plus, et quoique a\ dire la ve/rite/, ce ne fu$t point par le sentiment que dans cette conversation je brillasse le plus, elle trouva que j'e/tais l'homme de mon sie\cle qui avait le plus de de/licatesse, et me$me s'e/tonna fort de ne s'en e$tre pas aperc#ue plus to$t. Ce qui lui avait paru, avec quelque sorte de raison, la plus e/norme des insolences, ne fut bien- to$t plus qu'une de ces te/me/rite/s dont l'amant le plus respectueux ne peut pas toujours se de/fendre; un de ces moments malheureux ou\ l'on est emporte/ 124 malgre/ soi-me$me, et qu'il est impossible qu'une femme ne pardonne pas lorsque c'est par l'amour, et non par le de/sir qu'on est entrai$ne/. Quoique tous ses propos m'assurassent suffisamment de ma gra$ce, je voulus qu'elle m'accorda$t tout ce dont l'impe/tuosite/ de ma passion m'avait force/ de me priver, et que, pour effacer jusques aux plus le/ge\res traces de mon impertinence, nous suivissions toutes les progressions que notre affaire aurait eues, si nous eussions eu le temps de la filer. Je lui dis donc le plus vivement du monde que je l'adorais. Biento$t l'aveu le plus tendre me paya de celui que je venais de faire, et fut suivi de toutes les petites faveurs qui pouvaient le confirmer. Celles-la\ en amene\rent d'autres; elle ne m'opposa de re/sistance que ce qu'il en faut pour ajouter aux plaisirs. L'amour entrait, a\ la ve/rite/, dans tout cela pour assez peu de chose; mais nous fu$mes longtemps sans nous apercevoir qu'il nous manqua$t. Quoi- qu'elle ait mille choses charmantes; que peu de femmes en rassemblent tant; qu'elle soit vive, sen- sible, et qu'elle ait pour un amant, ou l'a\ peu pre\s de cela, mille gra$ces, toutes plus piquantes les unes que les autres, je ne sais pas par quel caprice de gou$t elle me paraissait plus faite pour amuser un homme quelque temps, que pour le fixer. Nous ne nous en apercevons peut-e$tre pas; mais a\ quelque point que ce qu'on appelle <1mo|eurs>1 et <1principes>1 soit discre/dite/, nous en voulons encore. Je n'avais donc nulle envie de la garder, a\ moins que (comme j'ai, 125 lorsque je n'aime point, on ne peut pas moins d'orgueil) elle ne se fu$t arrange/e de fac#on qu'O- ronte, ou me$me quelque autre ne m'eu$t sauve/ aupre\s d'elle l'embarras de la repre/sentation, et ne m'eu$t permis de rester dans la foule. Quoique je ne de/sespe/rasse pas de l'amener sur cet article a\ un accommodement, elle me disait des choses si tendres, et prenait si se/rieusement pour l'avenir de si grandes mesures, que je ne savais comment lui exposer un projet qui prouvait si peu de sen- timent et me$me d'estime. Ce n'e/tait pas qu'il ne me fu$t aise/ de lui promettre plus encore qu'elle n'exigeait; mais je ne voulais pas avoir avec elle le mauvais proce/de/ de la faire rompre avec un homme qui e/tait du moins fort ne/cessaire a\ sa vanite/, lorsque je ne voulais pas le remplacer. Je ne me pressai cependant point de la tirer d'une erreur ou$ dans cet instant j'avais besoin qu'elle resta$t, et qui, en excusant son ardeur, la faisait se livrer a\ la mienne sans crainte et me$me sans scrupule. Quelque vive que fu$t entre nous la conversation, j'e/tais assure/ qu'elle ne se soutiendrait pas toujours sur le ton ou\ nous l'avions commence/e, et je crus, pour lui exposer mes intentions, devoir attendre qu'elle vi$nt a\ languir. Aussito$t que ce moment que, malgre/ les plaisirs que je gou$tais, j'attendais avec impatience, fut arrive/, je me mis a\ lui parler du de/sespoir ou\ serait Oronte de perdre, et par sa seule faute, la seule femme qui pu$t rendre un homme parfaitement heureux. Elle me demanda si je croyais 126 qu'il y fu$t si sensible, et je lui re/pondis affirma- tivement que je ne doutais pas qu'il en mouru$t de douleur. " Ce sera donc par vanite/, reprit-elle; car a\ sa fac#on de se conduire, il ne se peut pas que je lui suppose un autre sentiment. -- Oh! pour fort amoureux, re/pliquai-je, il est impossible que vous ne conveniez pas qu'il l'est. " La\-dessus je lui expri- mai finement, mais avec autant de feu que d'e/ten- due, tout ce qu'Oronte avait fait pour lui prouver qu'il avait pour elle tout l'amour qu'il est possible de sentir, et en avouant qu'il avait des torts avec elle, je lui fis remarquer qu'il n'en avait aucun qu'elle pu$t imputer a\ l'indiffe/rence; que depuis quatre ans qu'il l'adorait, elle n'avait a\ lui repro- cher que des jalousies, a\ la ve/rite/ fort dures, fort offensantes, et qu'elle avait raison de vouloir punir, mais qui n'e/taient en lui un crime singulier que par leur emportement et leur continuite/, puisque tout amant en est coupable plus ou moins. Dans l'instant ou\ j'avais commence/ a\ lui parler d'Oronte, j'avais vu ses sourcils se froncer, et son visage devenir se/ve\re, comme si elle eu$t voulu par la\ me dire de ne lui point parler d'un objet qui lui de/plai- sait; mais lorsque j'eus commence/ a\ m'e/tendre sur l'amour qu'il avait pour elle, et sur tout ce qu'il avait fait pour lui prouver a\ quel point elle lui e/tait che\re, elle prit insensiblement, et malgre/ elle, l'air de l'inte/re$t, se mit a\ re$ver profonde/ment, a\ soupirer de me$me, et enfin il lui fut impossible de retenir ses larmes au portrait qu'en la suppliant 127 de l'oublier, je lui fis de sa tendresse et de ses agre/ments, et de pouvoir comprendre comment elle avait pu lui faire un moment l'injustice de ne s'en pas croire adore/e. <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/! vous e$tes singulie\rement me/chant! <2CLITANDRE.>2 -- Que vouliez-vous donc que je fisse? Que je la gardasse? <2CIDALISE.>2 -- Non, mais que vous ne prissiez pas. <2 CLITANDRE.>2 -- J'aurais mieux fait sans doute; mais sans compter qu'elle est assez bien pour qu'on puisse e$tre tente/ de l'avoir, j'avais a\ me venger d'Oronte, qui, pendant que j'e/tais aime/ d'Aspasie, avait inde/cemment fait tout son possible pour me supplanter. Je m'e/tais bien promis de ne pas man- quer la premie\re occasion qui se pre/senterait de lui en marquer ma reconnaissance, et je crus ne le pouvoir mieux qu'en lui rendant sa mai$tresse, apre\s ce que j'en avais fait. <2CIDALISE.>2 -- Rien n'e/tait assure/ment ni plus judi- cieux, ni plus e/quitable. <2CLITANDRE.>2 -- Mais oui : c'e/tait, je crois, le seul parti qu'il y eu$t a\ prendre. Mes discours cependant embarrassaient Luscinde, d'autant plus qu'en lui exage/rant les charmes et la tendresse d'Oronte, je lui parlais avec feu de mes sentiments. Je voyais avec un secret plaisir qu'il s'en fallait peu qu'elle ne cru$t, et l'aimer a\ la folie, et me hai%r fort rai- sonnablement. Je ne me fus pas plus to$t aperc#u de l'un et de l'autre, que je me mis en devoir de 128 reprendre avec elle des liberte/s, qui, par notre der- nier arrangement, devenaient entre nous tout a\ fait simples; mais dont, par la nouvelle re/volution que son co|eur venait d'e/prouver, il e/tait impossible qu'elle ne me fi$t pas un crime. Avec quelque adresse qu'elle chercha$t a\ me de/rober son trouble, ses remords, ses nouveaux vo|eux, et la re/pugnance avec laquelle elle se livrait encore a\ des transports, qui, quelques instants auparavant, prenaient tant sur son a$me, elle m'inspirait trop peu d'amour, et j'ai trop d'usage de ces sortes de choses, pour qu'elle pu$t me tromper sur ses mouvements. Elle ne re/pondait plus, soit a\ mes caresses, soit a\ mes pro- testations, que par ce sourire faux et cette complai- sance froide et force/e que l'on a pour un amant qui ne plai$t plus, et a\ qui l'on n'ose le dire. Muette, les yeux baisse/s, se refusant me$me, lorsqu'elle sem- blait se pre$ter tout entie\re a\ ce me$me objet qu'elle venait d'oublier si parfaitement; non, jamais je n'ai vu l'humeur et le de/gou$t se peindre avec si peu de me/nagement et tant de nai%vete/. Un moment d'or- gueil me fit regretter d'avoir voulu m'en donner le plaisir, et je fus sur le point d'e$tre assez injuste, pour la gronder le plus vivement du monde, de me faire essuyer des humiliations que je m'e/tais moi-me$me cherche/es. Heureusement pour elle et pour moi, ce mouvement de fatuite/ ne fut pas long, et loin de m'aveugler sur la sorte de chaleur qu'il rendait a\ mes sens, et de le prendre pour de l'amour, je sus m'en rendre le mai$tre, et me voir tel que 129 j'e/tais. Ne pouvant sortir que par des reproches, de l'embarras ou\ je m'e/tais mis, je les fis du moins de/cents et mode/re/s, et j'eus tout le soin possible que rien de trop humiliant pour elle ne les empoi- sonna$t. J'avais raison, car j'avais assure/ment plus de torts qu'elle, qui aurait borne/ tout son ressen- timent contre Oronte a\ se plaindre de lui avec moi, et tout au plus a\ de simples projets de vengeance, si je n'eusse pas abuse/ contre elle de l'e/tat violent ou\ elle se trouvait, et que je ne lui eusse pas arrache/ des faveurs qu'elle n'eu$t peut-e$tre jamais songe/ d'elle-me$me a\ m'accorder. Ce fut donc sans fiel et sans amertume que je me plaignis qu'elle s'e/tait trompe/e sur son co|eur, lorsqu'elle avait cru que je lui faisais oublier Oronte. Un regard et un soupir, qui m'apprirent combien en effet elle se reprochait de l'avoir cru, furent toute sa re/ponse. Je lui dis alors tout ce que l'on peut dire d'honne$te et de flatteur a\ une femme par qui on est quitte/, et l'assurai que j'e/tais d'autant moins surpris du mal- heur qui m'arrivait avec elle, qu'au milieu me$me de tout ce qu'elle avait fait pour moi, elle m'avait fait sentir combien elle tenait encore a\ l'homme qu'elle semblait me sacrifier. J'ajoutai qu'il me serait, s'il se pouvait pourtant, plus cruel encore de la posse/der malgre/ elle-me$me, qu'il ne m'aurait e/te/ doux de la tenir de son co|eur; que quelque chose que j'en pusse souffrir,je devais cesser de me croire des droits de\s l'instant ou\ elle ne les avouait plus, et que j'aimais mieux n'avoir aupre\s d'elle que le 130 ste/rile nom d'ami, que de conserver malgre/ elle le titre d'amant lorsqu'il ne pourrait servir qu'a\ faire le malheur de sa vie. Que quelques femmes sont singulie\res! Il est cer- tain qu'apre\s ce qui venait de se passer entre nous deux, et dans la situation ou\ elle se trouvait, il ne pouvait lui arriver rien de plus heureux que la douceur avec laquelle je lui permettais de cesser de m'aimer. J'aurais naturellement du$ en attendre des remerciements; mais elle sentit plus le tort que, par cette facilite/ a\ me de/gager, je semblais faire a\ ses charmes, que le sacrifice que je faisais a\ ses sentiments, et si elle eut la force de ne pas s'en plaindre, elle n'eut pas celle de me dissimuler le me/contentement de son amour-propre. Je ne sus, pendant quelque temps, si je parai$trais l'avoir remarque/, ou si je continuerais a\ suivre mon objet; mais la re/flexion que je fis que tout ce que je lui dirais sur cela ne ferait qu'allonger cette sce\ne, et que, cru amoureux ou indiffe/rent, elle n'en retour- nerait pas moins a\ son premier gou$t, me de/termina pour le second parti. Apre\s quelques tergiversa- tions, de vengeur je devins confident. Ce second ro$le ne flattait pas autant ma vanite/ que le premier, mais comme il me convenait davantage, ce fut sans aucun chagrin que je vis Luscinde passer, vis-a\-vis de moi, de toutes les fureurs de l'amour a\ la plus cruelle froideur. Quelle re/volution! <1Mais, o$ cruel amour! ce sont la\ de tes coups.>1 131 Luscinde enfin poussa l'indiffe/rence si loin, et prit en me$me temps une si grande confiance en mon amitie/, qu'elle ne craignit pas de me consulter sur ce qu'elle avait a\ faire. Je lui re/pondis avec le me$me sang-froid que d'abord que je voulais bien me sacrifier, rien n'e/tait moins embarrassant que son affaire; que je me flattais qu'elle me rendait assez de justice pour ne pas douter de ma discre/- tion; mais que comme il se pouvait qu'Oronte, qui ve/ritablement est d'une jalousie a\ de/sespe/rer, appri$t que j'avais passe/ la nuit chez elle, et qu'il ne s'en tourmenta$t si l'on paraissait vouloir le lui cacher, j'irais ce matin-la\ me$me le gronder sur ses caprices, et lui dire que j'avais vainement employe/ la plus grande partie de la nuit a\ la prier de les lui par- donner. Elle approuva l'arrangement que je lui proposais, et me promit une amitie/ e/ternelle. <2CIDALISE.>2 -- Cela est assure/ment bien beau de part et d'autre; et cette affaire ne pouvait pas plus noble- ment se terminer. <2CLITANDRE.>2 -- Se terminer! Oh! elle ne l'est pas encore. <2CIDALISE.>2 -- Quoi! lui arriva-t-il encore de chan- ger d'avis? En ve/rite/! je le voudrais. <2CLITANDRE.>2 -- Oh! que non! Ce que j'ai encore a\ vous dire est d'une bien plus grande beaute/; mais tout admirable que cela est, je ne veux pourtant pas trop vous le faire attendre. Dans l'instant que j'allais quitter Luscinde, et que nous ne nous faisions plus que de tre\s faibles 132 protestations d'amitie/, il me parut plaisant d'en obtenir encore des faveurs, malgre/ l'amour ardent dont alors elle bru$lait pour Oronte. Cette ide/e me parut a\ moi-me$me si singulie\re et si peu faite pour re/ussir, moi ne voulant employer ni menaces ni violences, que je crus ne pouvoir trop finement la mettre en o|euvre. Je feignis donc de la regarder avec plus d'ardeur que jamais. Je poussai de pro- fonds soupirs, levai au ciel des yeux d'une tristesse a\ faire pleurer. Comme emporte/ par la force des mouvements qui m'agitaient, je me pre/cipitai a\ ses genoux, et n'e/pargnai rien enfin de tout ce qui pouvait lui prouver que j'e/tais accable/ du sacrifice qu'elle me forc#ait de lui faire, et ne craignis me$me pas d'ajouter qu'il e/tait assez vraisemblable que je n'y survivrais pas. Quand il aurait e/te/ possible que de si grandes plaintes ne l'eussent pas e/mue, son amour-propre avait e/te/ trop pique/ de la facilite/ avec laquelle je m'e/tais de/tache/ d'elle, pour qu'il ne fu$t pas infiniment sensible a\ mon retour. Elle me pria donc bien se/rieusement de continuer de vivre. Je la conjurai a\ mon tour, s'il e/tait vrai qu'elle s'inte/ressa$t a\ ma vie, de me recevoir encore une fois dans ses bras. Cette proposition parut l'e/tonner; mais a\ ses regards je jugeai qu'elle ne la trouvait pas si absurde, et me$me qu'elle ne m'en savait pas absolument mauvais gre/. Il se pouvait aussi que la ne/cessite/ de me me/nager, et la crainte que je ne me vengeasse de ses refus par quelque malhonne$te indiscre/tion, entrassent pour beau- 133 coup dans la douceur avec laquelle elle la recevait. Quoi qu'il en soit, elle me re/pondit seulement, avec toute la bonte/ que je pouvais attendre d'une amie since\re, que mes regrets n'en seraient que plus cruels, et que si j'e/tais sage, je devrais bien plus songer a\ e/teindre mon amour qu'a\ chercher a\ le rallumer. Je convins qu'elle avait raison; mais je n'en insistai pas moins et le caprice, la crainte et la vanite/ lui tenant lieu de tendresse, et me$me de compassion : " Au moins, Clitandre, me dit-elle en se pre/parant a\ me secourir, souvenez-vous que c'est vous qui le voulez; et si ma complaisance pour vous produit l'effet que j'en crains, ne soyez pas assez injuste pour m'en rendre responsable. " Croyant alors m'avoir suffisamment averti, elle se livra d'assez bonne gra$ce a\ mes empressements. Je vous avouerais bien une noirceur que je lui fis; mais c'est que je crains qu'elle ne vous paraisse trop forte. Dans le fond ce n'est pourtant qu'une expe/rience, et il n'est pas de/fendu d'en faire. <2CIDALISE.>2 -- Au contraire, elles ne peuvent qu'e$tre utiles, et d'ailleurs c'est le gou$t d'aujourd'hui. <2CLITANDRE.>2 -- C'e/tait, ainsi que vous avez pu le juger par mon re/cit, non seulement sans amour, mais me$me avec d'assez faibles de/sirs que je l'avais prie/e de m'accorder une dernie\re preuve de son amitie/. Il e/tait par conse/quent tout simple que je ne fusse pas e/mu a\ un certain point. Son co|eur n'e/tait pas non plus dans une disposition plus favo- rable que le mien, et nous commenc#a$mes tous deux 134 cet entretien, sans apporter a\ ce que nous disions une attention assez marque/e pour que nous ne puissions pas voltiger sur d'autres objets. Nous res- ta$mes assez longtemps tous deux dans cette sorte d'indiffe/rence. Enfin il me parut qu'elle commen- c#ait a\ ne plus voir les choses avec tant de de/sin- te/ressement. Ce n'e/tait pas qu'elle m'aima$t plus qu'elle ne me l'avait promis; mais apparemment elle s'amusait davantage. Il me prit envie de voir s'il est vrai que la machine l'emporte sur le sen- timent, autant que bien des gens le pre/tendent; et pour m'e/clairer sur cela, dans l'instant que Lus- cinde semblait avoir oublie/ toute la nature, ou ne plus exister que pour moi : " Ah! Madame, m'e/criai- je, pourquoi faut-il que dans des moments si doux je ne puisse perdre le souvenir de mon rival? ou pourquoi du moins ne puis je vous le faire oublier? Car enfin je ne le vois que trop, l'heureux Oronte peut seul vous occuper. De/sespe/re/e de vous voir dans mes bras, vous n'aspirez qu'au bonheur de vous retrouver dans les siens, et ce serait en vain que je me flatterais de le bannir un seul instant de votre co|eur. -- Non, Clitandre, me re/pondit-elle courageuse- ment, vous ne vous abusez pas, je l'adore. " Et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'en faisant a\ Oronte une si tendre de/claration, elle m'accablait des plus ardentes caresses et me donna me$me les plus fortes preuves de sensibilite/ qu'en ce moment- la\ je pusse attendre d'elle. 135 <2CIDALISE.>2 -- Et vous avez conclu de cette e/preuve si honne$te?... <2CLITANDRE.>2 -- Que les femmes disent plus vrai que nous ne croyons, quand elles affirment que les plaisirs les plus vifs ne font point oublier a\ une femme, qui pense avec une certaine de/licatesse, l'objet dont elle a le co|eur rempli, et que quand ce n'est pas lui qui les lui procure, il n'en est pas moins celui a\ qui elle voudrait toujours les devoir; ah! c'est une chose bien vraie que celle-la\! mais, pour en e$tre convaincu, j'avais re/ellement besoin d'une expe/rience comme celle que j'ai faite. <2CIDALISE.>2 -- Ah! sce/le/rat! <2CLITANDRE.>2 -- Pourquoi donc? Que peut-on faire de mieux que de chercher a\ se gue/rir de ses pre/juge/s, et surtout de ceux auxquels les autres peuvent perdre! Au reste, pour cesser de vous parler de Luscinde, je lui tins parole dans tous les points. Vous e$tes la seule a\ qui j'aie raconte/ cette histoire. Je forc#ai Oronte a\ s'avouer coupable, et l'envoyai aux pieds de Luscinde lui demander pardon de ses injustices. J'interce/dai me$me pour lui, et j'eus la gloire de voir mettre dans le traite/ qu'ils conclurent entre eux, que c'e/tait a\ ma seule conside/ration qu'on lui accor- dait la paix. Cette aventure enfin m'a donne/ un vrai plaisir, et je n'y ai depuis jamais songe/ sans rire. <2CIDALISE.>2 -- Et moi, je ne vous entends pas sans trembler. Vous me paraissez avec les femmes d'un libertinage et d'une mauvaise foi qui me donnent les plus vives terreurs, et qui me font 136 cruellement repentir de ma faiblesse pour vous. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne vous conterai plus d'histoire, puisque le seul usage que vous sachiez en faire est de vous tourmenter; et pour vous faire mettre des bornes a\ vos craintes, j'en mettrai de/sormais a\ ma confiance. Ce que je puis pourtant vous jurer, et avec la ve/rite/ la plus exacte, c'est que je suis natu- rellement fide\le et que vous serez, j'ose vous le dire, e/tonne/e de ma re/gularite/. <2CIDALISE.>2 -- He/las! Dieu le veuille! <1(Elle fait son->1 <1ner sa pendule.)>1 De/ja\ sept heures! <2CLITANDRE.>2 -- Pour moi, je ne me le\ve ordinai- rement qu'a\ dix, et je doute que ce soit avec vous que j'apprenne a\ devenir plus matineux. Vous sen- tez bien d'ailleurs qu'il ne se peut pas que je vous quitte sans vous avoir bien rassure/e. <2CIDALISE>2 <1(sortant de son lit).>1 -- Et moi, je vous proteste que je sonnerai pluto$t Justine que de souf- frir que vous me tourmentiez davantage. <2CLITANDRE.>2 -- Ah! sans doute! cela serait beau! Croyez-moi, venez vous recoucher. <2CIDALISE.>2 -- Et mon lit? Vous m'avez promis de le refaire. <2CLITANDRE.>2 -- Volontiers. Je puis dire, sans trop me vanter, que Justine, toute fameuse qu'elle est, ne fait pas un lit mieux que moi. <1Ils refont le lit.>1 <2CIDALISE.>2 -- He/las! tant mieux! Je n'eus jamais plus besoin d'e$tre bien couche/e. 137 <2CLITANDRE.>2 -- C'est-a\-dire qu'on ne pourra vous faire sa cour qu'un peu tard? <2CIDALISE.>2 -- Oh! tre\s tard, en effet. Et je vous de/fends de plus de parler a\ aucune des femmes qui sont ici, a\ Luscinde surtout, que je ne sois leve/e. <2CLITANDRE.>2 -- Je ne vois pas pourquoi elle vous parai$t plus a\ craindre qu'une autre; mais ce dont je suis convaincu, c'est que je serais pour elle moins dangereux que personne, et que depuis notre aven- ture elle a pense/ sur moi absolument comme Julie, quoique j'aie plus d'une fois tente de la taire vivre avec moi sur le ton de liberte/ qui aurait a\ la fois convenu aux de/sirs qu'elle m'inspirait, et au peu d'amour que j'avais pour elle. <2CIDALISE.>2 -- Il est en effet assez singulier qu'elle ne se soit pas pre$te/e a\ des vues si raisonnables. <2CLITANDRE.>2 -- Mais oui : cela est peut-e$tre plus extraordinaire que vous ne pensez. Eh bien! que dites-vous de votre lit? <2CIDALISE.>2 -- Que jamais il ne m'a paru mieux fait. Je suis bien surprise de vous trouver ce talent! <2CLITANDRE.>2 -- Il ne vous parai$t peut-e$tre rien; mais je vous jure que jusques a\ un certain a$ge, il y en a peu qui soient aussi ne/cessaires que celui- la\. <2CIDALISE.>2 -- Vous avez beau le vanter! je vous jure que je ne vous en estime pas davantage. <2CLITANDRE.>2 -- Je trouve, a\ ce que vous me dites la\, assez peu de reconnaissance, et je ne sais si, pour vous punir de votre ingratitude, il ne me 138 serait pas permis de ga$ter un ouvrage dont on me sait si peu de gre/. <2CIDALISE.>2 -- Ah! cela serait horrible, lorsque, si vous l'aviez voulu, j'aurais e/te/, sans vous avoir la plus le/ge\re obligation, on ne peut pas mieux cou- che/e. <2CLITANDRE.>2 -- Vous m'avez insulte/! <2CIDALISE.>2 -- Eh bien! je veux pousser l'injure jus- qu'au bout; je ne vous crains pas. <2CLITANDRE.>2 -- Je trouve a\ cela, si vous me per- mettez de vous le dire, plus de courage que de prudence; mais ne serait-ce pas pour avoir le plaisir d'e$tre vaincue, que vous me de/fieriez? <2CIDALISE.>2 -- Non pas absolument; mais serait-il bien vrai que ma se/curite/ fu$t si de/place/e? <2CLITANDRE.>2 -- Je me flattais de vous avoir corrige/e de ces doutes-la\, par exemple. <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/! s'il faut vous parler se/rieu- sement, je n'en ai pas. <2CLITANDRE.>2 -- Cela ne serait-il point un peu obs- cur? Me rendez-vous justice, me faites-vous injure? Ah! ce doute me tourmente trop pour me le laisser. <1Il se venge.>1 <2CIDALISE.>2 -- Ah! Clitandre, je vous demande par- don. <2CLITANDRE.>2 -- Il est bien temps! <2CIDALISE.>2 -- En ve/rite/! vous e$tes bien vain!... Un lit, qui e/tait le mieux fait du monde... Vous e$tes re/ellement insupportable! 139 <2CLITANDRE.>2 -- Trouvez-vous?... <1Le lecteur ne doit pas conclure de ce que lui dit>1 <1Cidalise, que c'est se/rieusement qu'elle le gronde. Il>1 <1est vrai qu'elle a peut-e$tre un peu d'humeur. (Eh!>1 <1qui n'en aurait pas a\ sa place?) Mais il est pour>1 <1le moins tout aussi vrai qu'elle finit par ne lui en>1 <1plus montrer.>1 <2CIDALISE.>2 -- Vous en irez-vous a\ pre/sent? <2CLITANDRE.>2 -- Si vous le voulez absolument, il le faut bien; mais je ne saurais m'empe$cher de vous dire qu'en pareil cas on ne m'a jamais renvoye/ de si bonne heure. <2CIDALISE.>2 -- Cela se peut; mais, de gra$ce allez- vous-en... <1(Il ouvre la porte.)>1 Ahl Clitandre, bien doucement, je vous prie. <2CLITANDRE.>2 -- Un autre talent que j'ai, c'est d'ou- vrir une porte plus doucement que personne, et de marcher avec une le/ge\rete/ incompre/hensible. <2CIDALISE.>2 -- He/las! vous n'avez que trop de talents, et si cela de/pendait de moi, je donnerais volontiers ceux des vo$tres, dont vous faites peut-e$tre le plus de cas, pour la certitude que vous me serez fide\le. <2CLITANDRE.>2 -- Oh! sans doute, vous feriez la\ un beau marche/! Allez, mon ange, je vous la donnerai a\ moins de frais. <1(Il lui baise tendrement la main.)>1 Adieu, puissiez-vous, s'il se peut, m'aimer autant que vous e$tes aime/e vous-me$me! <1Elle ne lui re/pond qu'en lui prouvant qu'elle l'aime.>1 -- <1Ils se se/parent.>1